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Charif Majdalani : "L’émigration libanaise récente, une histoire de retour autant que de départs"

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Le port de Beyrouth après son explosion du 4 août 2020
Le port de Beyrouth après son explosion du 4 août 2020
© Getty - Marwan Naamani

Coronavirus, une conversation mondiale. Comment traverser un évènement avec les siens qui ont quitté le pays ? Le Liban subit en plus de la pandémie, une crise sociale, politique et économique d'ampleur, dont l'explosion du 4 août dernier a été l'acmé. Sa diaspora semble si loin, si proche ...

Dès le début du confinement l’équipe du Temps du débat a commandé pour le site de France Culture des textes inédits sur la crise  du coronavirus. Intellectuels, écrivains, artistes du monde entier ont ainsi contribué à nous faire mieux comprendre les effets d’une crise mondiale. La liste de ces contributions à cette Conversation mondiale, entamée le 30 mars 2020, continue de s'étoffer et dépasse à présent les 110 contributions. En outre, chaque vendredi, Le Temps du débat propose une rencontre inédite entre deux intellectuels sur les bouleversements actuels.

Né en 1960 à Beyrouth, où il vit, Charif Majdalani est professeur à l’université Saint-Joseph. Écrivain, il est notamment l’auteur de sept romans publiés aux éditions du Seuil. Il remporte le prix spécial du jury Femina 2020 pour son livre Beyrouth 2020, journal d'un effondrement publié chez Actes Sud. Pour la Conversation Mondiale, il revient sur l'histoire de la diaspora libanaise et ses mouvements, jusqu'à ce que la crise dans laquelle le Liban est plongé depuis 2019 rende de part et d'autre les Libanais impuissants.

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L’histoire du rapport de la diaspora libanaise avec son pays d’origine est longue et complexe, mais ressemble aussi à toutes celles des autres pays qui ont vu leurs populations contraintes à l’exil. 

Cette histoire commence avec les premières vagues d’émigration, au milieu du XIXe siècle. Dès cette époque et jusqu’au milieu du XXe siècle, et malgré leur établissement dans tous les coins de la planète, du Brésil et l’Argentine à l’Australie en passant par l’Egypte ou les Etats-Unis, les émigrés libanais ont entretenu un lien étroit avec leur pays d’origine. Mais ce lien restait tributaire de la distance et de la difficulté des moyens de communications qui transformaient toujours le besoin de rester en contact avec les siens et les projets de retour en rêves inaccessibles. La prospérité de la première République libanaise, dès le milieu du XXe siècle, ralentit le mouvement d’émigration sans l’interrompre, en particulier vers l’Afrique et les pays pétroliers du Golfe. Mais l’émigration recommence massivement dès 1975 et le déclenchement de la guerre civile. Les départs à ce moment se font essentiellement en direction des pays européens, la France notamment, mais aussi du Canada francophone ou de l’Afrique noire. Mais l’émigration commence alors à prendre un autre tour, et par imposer une autre posture à l’égard du Liban. Les gens qui partent à cette époque, individus ou familles, ne le font plus désormais dans l’optique de s’implanter définitivement ailleurs, comme cela avait été le cas durant les cent années précédentes. 

Ils partent plutôt avec ce sentiment de le faire provisoirement, même si le provisoire peut être envisagé sur un temps relativement long. Les moyens de communications, la possibilité de retours fréquents, transforment ces nouvelles vagues de « partants » en communautés « d’expatriés » davantage que d’immigrés. Leurs liens restent forts et étroits avec le Liban, qui n’est jamais perdu de vue, qui ne semble jamais devenir un « pays d’origine » mais demeure un pays dont on est pleinement citoyen, par les affaires duquel on continue à se sentir directement concerné, même si l’on acquiert la citoyenneté d’un autre pays – certains Libanais allant jusqu’à s’expatrier dans le simple but d’acquérir une autre nationalité avant de revenir au Liban. 

Le retour est d’ailleurs fréquent, et fait de l’histoire de l’émigration libanaise récente une histoire de retour autant que de départs. Ainsi, depuis la fin de la guerre civile et durant les trente années passées, le nombre de ceux qui sont revenus pour s’établir au Liban avec la prospérité retrouvée est considérable. Apportant leur expérience et les liens acquis ou noués à l’étranger, les expatriés de retour auront ainsi participé au développement économique et culturel du Liban et à l’explosion de sa créativité dans tous les domaines. 

Quant au rôle joué dans l’économie libanaise par la diaspora demeurée à l’étranger, il est encore plus important. Par ses envois d’argent aux parents restés au pays, par les investissements plus lourds, dans l’immobilier notamment, par des dépôts faramineux dans les banques, moyennant des taux d’intérêts très élevés, cette diaspora mondiale a largement contribué à alimenter la bulle dans laquelle a vécu le pays. 

Il est évident cependant que la crise économique et l’effondrement du pays ont à nouveau bouleversé la donne. Après l’immense espoir créé par le soulèvement d’octobre 2019 qui a poussé les émigrés eux-mêmes à s’organiser partout dans le monde afin de soutenir le soulèvement et pour envoyer des délégations se joindre aux manifestations sur place, l’effondrement généralisé, l’immonde résilience de la classe politique et enfin l’explosion du 4 août ont déclenché un terrifiant mouvement inverse de désenchantement et de désespoir. Tandis qu’au sein de la population sur place, une très vaste et catastrophique vague de départ s’est redéclenchée, touchant aussi bien les jeunes sans emploi que les personnes les plus qualifiées et mettant nombre de secteurs (notamment le secteur hospitalier) en grand danger, la diaspora elle-même se trouve dans une situation compliquée. Ceux parmi les émigrés ou les expatriés qui avaient des liens matériels forts avec le Liban, à travers des investissements ou des dépôts bancaires ont été pris au piège d’un système pervers et de la grande escroquerie des banques libanaises. Nombreux sont ceux qui rêvaient de retraite paisible au pays, qui ont écouté les chants de sirène sournois des banques et cru en leur réputation, qui se sont ainsi fait précéder par leurs biens et leur argent avant de prendre leur retraite, et qui ont tout perdu. 

Ceux, en revanche, qui n'ont pas été jusque-là mais ont conservé avec le pays des liens familiaux et affectifs en tout genre sont de leur côté dans un rapport tout aussi douloureux, mais à un autre niveau. Leur sentiment exacerbé d’appartenance s’est trouvé ravivé, ou a montré sa force dormante, au moment où précisément cette appartenance s’est avérée être une appartenance à un pays en plein naufrage, et pour lequel on ne pouvait rien. Une rage impuissante a été le sentiment d’une grande partie de cette diaspora, incapable d’agir et incapable simultanément de détacher son regard de ce qui se passait au Liban. Autrement dit incapables d’indifférence. 

Je me souviens des réactions de mes amis qui prenaient de nos nouvelles après l’explosion du 4 août et à qui je répétais qu’ils étaient heureux et chanceux d’être loin de cet enfer, alors que pendant des décennies, ils nous enviaient de vivre ici, dans ce que, de loin, ils continuaient à voir comme un paradis. Et je me souviens de leurs réactions de rage à devoir continuer, presque à leur corps défendant, à souffrir de ce que nous endurions ici, alors qu’ils étaient loin. Vivre cela de loin, c’est bien ce qui leur semblait encore le pire

Retrouvez ici toutes les chroniques de notre série Coronavirus, une conversation mondiale.