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Charlotte Perriand :"J'ai découvert au Japon, le pouvoir du vide, la religion du vide. Le vide contient tout."

Reconstitution par Louis Vuitton de "La maison au bord de l'eau" de Charlotte Perriand en décembre 2013 pendant Art Basel Miami.
Reconstitution par Louis Vuitton de "La maison au bord de l'eau" de Charlotte Perriand en décembre 2013 pendant Art Basel Miami.
© Getty - Rodrigo Varela

1997. La designer Charlotte Perriand était l'invitée de l'émission "Mémoires du siècle". Dans ce long entretien, elle revient sur son enfance, sur ses débuts avec Le Corbusier en 1927, sur sa découverte essentielle que fut le Japon en 1940 et surtout affirme que la création est au service de l'homme.

En 1997, Charlotte Perriand était au micro de Pierre Descargues dans l'émission "Mémoires du siècle". A 94 ans, elle raconte qu'il y a toujours eu "deux faces" chez elle, "la face citadine et puis la face nature, montagne que je pratiquais, l'un épaulant l'autre en quelque sorte". En 1927, à 24 ans, elle expose la première œuvre qui la fait connaître : le Bar sous le toit. Elle explique son processus de création : "Dans la rue, on voyait de très belles carrosseries de voitures [...] Je me suis donc orientée vers ça, parce que c'était ça mon époque, après tout."

La gloire du Bar sous le toit, je ne m'y attendais vraiment pas et je ne la recherchais absolument pas non plus.

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Mon Bar, je l'ai fait avec un carrossier d'automobile pour l'exécution. [...] Ce Bar sous le toit était très décontracté, bien sûr. Et j'ai invité dans l'exposition mes amis à prendre le champagne. Alors, évidemment, ce n'était pas très traditionnel...

Grand entretien avec Charlotte Perriand dans l'émission "Mémoires du siècle" le 25/03/1997.

56 min

A la suite de cette exposition, la toute jeune Charlotte Perriand rentre à l'atelier de Le Corbusier où elle restera dix années, jusqu'en 1937, pour travailler l'équipement de l'habitation, terme que l'architecte préférait à la place d'arts décoratifs. Soixante ans plus tard, elle en parle encore comme d'une "nouvelle naissance". Elle commente la création de la fameuse chaise longue, meuble iconique du fonctionnalisme, c'est à partir des besoins du corps, de ses postures que "l'arc de cercle" est apparu. Elle se sert alors de tubes d'acier, de toiles d'avion, de dalles de verre, toutes sortes de matériaux nouveaux.

Charlotte Perriand met en garde contre les dérives technologiques.

On nous disait, c'est l'âge d'or ! Grâce aux techniques nouvelles. On n'a pas pensé aux dérives. On n'a pas pensé qu'on allait faire des usines où on pourrait travailler en robe du soir mais que ce serait des robots qui travailleraient et non pas des hommes ! On n'y a pas pensé une minute ! On a été aveugle en quelque sorte... Alors moi je dis, attention... S.O.S. On a à nouveau un bel outil, qui est très différent mais on est à une rupture de civilisation, malgré tout. Je le sens comme ça en tout cas, alors attention car là aussi, il y aura des dérives et il vaudrait mieux essayer de les prévoir d'avance que de faire ce que nous avons fait.

Elle passe en revue les différentes cordes créatives qu'elle possède, et ses collaborations avec d'autres artistes. Ainsi, en 1935, à l'Exposition Universelle de Bruxelles, elle présente "La Maison du jeune homme" avec une fresque de Fernand Léger. Elle s'est aussi mise à faire des photomontages pour des expositions sous le regard bienveillant d'André Breton, ou encore avec Fernand léger, elle a participé à une fresque sur le Front Populaire.

Avant la seconde guerre mondiale, elle part pour le Japon comme conseillère culturelle auprès du Ministère du commerce, "à l'époque le Japon, c'était l'inconnu, c'était la Lune, presque !". Un voyage qui durera six ans en Asie.

Il y a plusieurs manières de penser et nous ne sommes pas, nous, Européens et Français, le nombril du monde, ça n'est pas vrai. Moi, je me suis trouvée comme un poisson dans l'eau au Japon, d'emblée. J'ai découvert au Japon, 100 % traditionnel à l'époque, le vide, le pouvoir du vide, la religion du vide, au fond, qui n'est pas le néant. Pour eux, c'est la possibilité de se mouvoir. Le vide contient tout.

De cette expérience japonaise, elle en tire des leçons qu'elle utilisera par la suite comme dans ses chalets savoyards, associant allègrement éléments japonais et artisanat montagnard. Elle insiste surtout sur le fait que rien n'est "gadget" dans ses réalisations. Elles sont une réponse à des besoins.

On a tendance de faire un objet pour l'objet, l'homme est absent. Attention, il ne faut pas se tromper de sujet, pour moi le sujet c'est l'homme, pas l'objet. [...] Pour qu'il y est des choses, il faut qu'il y est des êtres qui vont les utiliser, vivre avec.

Elle réfléchit en permanence à l'usage, à l'adaptation nécessaire des objets par rapport à l'homme, comme elle pense par exemple à son âge vieillissant ou aux enfants. "Quand on voit une petite chambre, et que l'on dit, ça, ce sera la chambre d'enfant. Je dis : Quelle erreur ! L'écolier qui va rentrer, son domaine, c'est sa chambre... on le met dans un trou de rat, ça ne va pas !", s'énerve-t-elle.

L'homme n'est pas que fonctionnel, non plus, et c'est cette dimension supplémentaire qui est importante. [...] Ce besoin de beauté est une fonction. La beauté ça ne se crée pas. On ne veut pas faire une chose belle, elle devient belle. Elle est belle, si elle est juste.

L'architecte-designer conclut par cette sentence qui la résume parfaitement : "Le sujet, ce n'est pas l'objet, c'est l'homme".

L'équipement, l'architecture, l'environnement, c'est le nid de l'homme. Si on ne se réfère pas à l'homme, je me demande à quoi on s'accroche ?

  • "Mémoires du siècle"
  • Première diffusion le 25/03/1997
  • Producteur : Pierre Descargues
  • Réalisation : Anne-Marie Chapoullié
  • Indexation web : Odile Dereuddre, de la Documentation de Radio France