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Charlotte Perriand : "Le Corbusier m'a enlevé un mur que j'avais devant les yeux"

"Charlotte Perriand Une vie de création" aux éditions Odile Jacob
"Charlotte Perriand Une vie de création" aux éditions Odile Jacob

1999. Premier entretien avec Charlotte Perriand, diffusé en 1999 dans "A voix nue" et reprenant en partie une série d'émissions de 1984. La designer y raconte son enfance, sa formation aux Arts décoratifs, son succès très tôt et sa découverte euphorique de l'atelier du Corbusier en 1927.

Dans ce premier volet de la série "A voix nue", diffusée en intégralité pour la première fois en 1984 sous la forme de huit entretiens, Charlotte Perriand commence par évoquer sa rencontre déterminante avec Le Corbusier en 1927.

Le Corbusier m'a enlevé un mur que j'avais devant les yeux à ce moment-là. Parce que Le Corbusier n'est pas qu'un architecte, c'est un philosophe, un philosophe de la vie. Je me trouvais tout à coup devant des conceptions nouvelles, un milieu nouveau.

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"A voix nue" avec Charlotte Perriand 1/5. Une diffusion du 01/02/1999

25 min

Charlotte Perriand raconte son enfance passée entre Paris et la Bourgogne, elle en garde un souvenir prégnant.

De ces deux pôles a résulté un aller-retour continuel, une alternance entre ma vie dans la ville à Paris, qui est une chose, et mon amour de la nature qui est une autre chose. Les deux pour moi étant un équilibre inévitable et ça a marqué on peut dire absolument toute mon existence : ça me paraît être un équilibre, presque une règle de vie, c'est-à-dire l'équilibre entre le corps et l'esprit.

La grande architecte designer a gardé un très mauvais souvenir de l'enseignement. "L'école m'assommait", confie-t-elle et on s'est alors interrogé sur ce qu'elle pourrait bien faire. "Tous mes professeurs de dessin trouvaient que je dessinais bien et étant donné que je ne voulais rien faire de mieux, ils pensaient que j'allais m'en aller dans une branche dessinée, ça ne voulait rien dire !", c'est ainsi qu'elle raconte, un brin amusée, son entrée à l'école de l'Union centrale des Arts décoratifs.

Se forçant à persévérer dans cette école, Charlotte Perriand expose au Salon d'Automne, en 1927, son Bar sous le toit, réalisé à partir de matériaux modernes (acier chromé, caoutchouc...) : "C'était très peu développé" explique-t-elle. Sa création eut alors énormément de succès et elle connait la gloire.

Lorsque j'ai fait le Bar sous le toit en 1927, tous les journaux ont parlé de moi, toutes les revues françaises, étrangères, Harper's Bazar... Chacun venait m'interviewer pour me demander si j'étais pour le rond, pour le carré, pour le rouge, pour le noir, etc.

De sa collaboration avec Le Corbusier qui dura dix années, elle raconte qu'il "ne dissociait pas les choses, pour lui, l'équipement intérieur procède des gestes et va vers l'extérieur et l'extérieur vers l'intérieur, c'est un tout, c'est un aller-retour."

Je suis, encore aujourd'hui, anti idée "arts décoratifs" dans le sens péjoratif du terme où l'on ajoute des choses après-coup. On a des disciplines complémentaires, l'architecture et l'équipement, mais en fait c'est un tout, c'est une unité. Pour moi-même, je suis incapable de faire quelque chose sans savoir... pour un peu ... je fais la façade avec, bien sûr !

Elle se souvient avec émotion du fonctionnement de l'Atelier du Corbusier au 35, rue de Sèvres, de l'ambiance très cosmopolite et multiculturelle qui y régnait, "c'était un pôle d'attraction, explique-t-elle, et il faut aussi dire que cette époque était une époque euphorique, en ce sens que l'on croyait à ce que l'on faisait, et on était prêts à se battre pour."

[L'atelier du Corbusier] c'était le couloir d'un ancien couvent rue de Sèvres, il n'existe plus. Le sol était en dalles de pierres posées, il y avait un poêle, il y avait des planches sur les tréteaux et il y avait beaucoup de murs sur lesquels on pouvait punaiser nos plans. On y crevait de froid littéralement l'hiver, j'ai même vu mettre du papier journal en-dessous de mes pieds pour ne pas en sortir les pieds totalement gelés, mais on reconstruisait le monde et avec plaisir !

Ce vivier d'artistes dans un environnement modeste permettait justement la création, selon elle. Cela correspondait à son état d'esprit de créer pour les autres. 

C'est là où on s'aperçoit qu'on n'a pas besoin, du tout, d'un équipement sophistiqué pour créer une époque, je ne crois pas. Je pense qu'il y a l'intuition, que l'intuition c'est une étincelle que l'on a et que l'on vérifie par l'analyse et ensuite par la pratique, mais je ne suis pas sûre que le concret vous mène à l'intuition. Et l'intuition seule ne mènerait nulle part s'il n'y avait pas justement ce contrôle par la connaissance et par l'expérimentation. Là encore, c'est un tout. Enlever l'un pour n'avoir que l'autre, vous ne créez plus de l'humanité. Or, je pense que ce qui est important c'est de créer cette humanité, cette civilité.

En savoir plus : Charlotte Perriand : "Pour moi, le sujet c'est l'homme, ce n'est pas l'objet"

  • "A voix nue"
  • Première diffusion le 01/02/1999
  • Producteur : Paule Chavasse
  • Réalisation : Christine Berlamont
  • Indexation web : Odile Dereuddre, de la Documentation de Radio France