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Charnier de Descartes : derrière l'hyper-macabre, une tradition bien installée depuis cinq siècles

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 Dissection d'un corps humain dans le collège de femmes de l'université de médecine de Philadelphie, à une date inconnue.
Dissection d'un corps humain dans le collège de femmes de l'université de médecine de Philadelphie, à une date inconnue.
© Getty - Hulton Archives

André Vésale a révolutionné le savoir médical en France, en ancrant pour la postérité l'idée qu'il faut disséquer pour connaître le corps humain. Jusqu'à ce que les révélations de pratiques délétères dans le temple de l'anatomie modifient la donne ?

Des cadavres à l’état de putréfaction, des locaux infestés, des rongeurs en pagaille et des morceaux de corps éventrés qu'on appelle "les pièces détachées"… c’est la description du centre de dons des corps de l’université Paris Descartes tel que nous l'ont révélé Anne Jouan et les journalistes qui ont travaillé depuis deux ans sur le plus grand centre d'anatomie d'Europe. Accablantes et nécessaires, ces révélations sont nouvelles pour le grand public - mais le desillement, bien plus relatif quand on remonte le fil des alertes sonnées en interne.  Cette affaire, dont on a récemment appris qu'elle courait non pas depuis dix ou vingt ans, mais depuis plus de trois décennies avec la publication une série de treize diapositives remontant à 1988, donne aujourd'hui lieu au dépôt de cinquante plaintes de familles et à une enquête du parquet. Mais dans le monde hospitalo-universitaire, de nombreux audits et autant de preuves édifiantes ont circulé, qui montrent que les protagonistes récemment inculpés avaient parfaitement connaissance du traitement infligé aux cadavres dédiés à la recherche scientifique. Et en l'occurrence, à l'enseignement.

Car en France, contrairement à d'autres pays qui dorénavant lui préfèrent par exemple les images de synthèse et la modélisation 3D, on continue de disséquer pour apprendre la médecine. Dès la deuxième année, c'est-à-dire sitôt le concours de première année bouclé. Justement parce qu'elle charrie des cadavres dans son sillage et un rapport un peu transgressif au corps humain qu'on charcute, l'anatomie demeure un enseignement moins prestigieux dans les hiérarchies médicales. Malgré tout, la dissection n'en reste pas moins centrale dans l'apprentissage de l'anatomie... et peut-être, d'autant plus un monde à part dans l'univers médical. La journaliste Anne Jouan a, la première, dévoilé au grand public les cadavres flottant, face contre terre, dans le formol jusqu'à ce qu'on les pêche au harpon, les parties de foot avec des têtes dans les couloirs pestilentiels de Paris-Descartes, ou même un trafic d'ossements et de l'argent liquide retrouvé chez un préparateur. On comprend aussi dans son enquête comment, sur place, les intéressés y voyaient un faux débat, et quelque chose d'une vieille tradition transgressive qui s'est reproduite : "Quand un étudiant ose dire au professeur que ça ne sent pas très bon ou que le corps est abîmé, qu'il y a parfois des vers dans le corps, l'enseignant répondait : quand j'avais votre âge, et que moi je disséquais, c'était déjà la même chose." 

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Les textes éthiques qui encadrent le sort des cadavres entre les mains des médecins ou de leurs étudiants remontent à... 1887. L'appel au don apparaît toujours une évidence, pour l’Académie de médecine, qui par exemple affiche toujours sur son site web :

Aujourd’hui encore, les dissections humaines s’affirment comme une cruciale nécessité tant sur le plan de l’enseignement que sur celui de la recherche, mais le nombre de corps donnés à la science tend, paradoxalement, à diminuer.

Pour la haute autorité, il s’agit ici de valoriser le don des corps, "matériau essentiel à toute dissection", à des fins pédagogiques (qui n'a rien à voir avec le don d'organes, destiné à réparer les vivants). Et en fait, toute une tradition médicale qui demeure bien implantée en France. Des controverses se sont pourtant faites jour ces dernières années, et des voix se font désormais entendre pour dire que les bénéfices pédagogiques d’une dissection pratiquée en personne par l’étudiant sont contestables. Qu'on peut faire autrement. 

Est-ce réactionnaire ou, justement, progressiste que de préconiser l'arrêt des dissections par les étudiants à présent que l'on peut reproduire le corps humain virtuellement ? Longtemps, promouvoir le passage par la case bistouri a plutôt penché du côté de ceux qui voulaient battre en brèche tabous religieux et interdits sociaux. Une approche positiviste à tout crin, en somme, chevillée à une certaine idée du progrès de la science qu'on perd un peu de vue dans les brumes glauques des pratiques délétères dans les sous-sols de l'université parisiennes - au moins. C'est pourtant toute la doctrine qui sous-tend tout l’enseignement du corps humain en France depuis des siècles. Un vrai paradigme, en somme, qui repose sur l’idée que pour savoir, il faut s’essayer au geste, faire pour bien voir, et avoir vu pour savoir. On la doit tout particulièrement à un certain André Vésale, à l'origine de ce passage obligé par la case dissection pour devenir médecin. En fait, toute une tradition d'une formation “de l’œil et de la main”.

Lorsqu’il est mort, en 1564, le corps d’André Vésale n’a pas été donné à la science. Et pour cause : si des archéologues belges sont récemment partis à la recherche de sa tombe, c’est parce qu’on ignore même l’endroit exact où fut enterré ce savant à la notoriété contrariée. Terrassé par le typhus, l’anatomiste qui a révolutionné l’histoire de la médecine occidentale s’était fait débarquer sur l’île de Zante, en Grèce, lors d’un voyage pour la Palestine. A 49 ans, son prestige était alors si vaste que Charles Quint venait de faire de ce savant flamand son médecin personnel. En fait, il avait posé, très jeune, des jalons sans équivalents dans l’histoire de la connaissance du corps humain, et même l’enseignement de la médecine - “une révolution”, convenaient à son sujet Patrick Berche et René Frydman sur France culture, en 2013, dans une émission sur l’histoire des études de médecine :

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C’est en franc tireur qu’André Vésale a révolutionné cette manière d’apprendre l’anatomie. Né dans le Brabant flamand, en Belgique, ce fils d’une lignée de savants proche des puissants était venu en France pour étudier la médecine. Mais, rue de la Grange-aux-Belles, où se trouve alors le Collège royal de médecine dans la capitale, le voilà qui ronge son frein : l’anatomie s’y apprenait surtout dans les livres. A l’époque, c’est Galien qui règne en maître sur le savoir anatomique. Cinq siècles après Hippocrate, ce savant grec de Pergame (dans l’actuelle Turquie), né en 129 de notre ère, avait proposé une somme encyclopédique monumentale, contribué notamment à inventer la pharmacologie, et transmis tout le patrimoine d’Hippocrate avec lequel Galien partageait notamment l’idée d’une "médecine des humeurs" que situait Véronique Boudon-Millot dans Le Cours de l’histoire, le 19 mai 2020 :

Galien se rattache à Hippocrate, se revendique comme hippocratique, se revendique comme étant le principal disciple d'Hippocrate, en tout cas comme celui qui l'a le mieux compris. Donc sa conception de la médecine est une conception humorale : le corps et la santé sont le résultat de l'équilibre parfait de quatre humeurs : sang, flegme, bile jaune, bile noire. De l'équilibre de ses humeurs dépend le parfait équilibre de la santé. Si une de ses humeurs vient à être déséquilibrée par rapport aux autres, en plus ou en moins, il faut rétablir cet équilibre. Galien va ajouter à cette médecine humorale une médecine des tempéraments où les humeurs sont dotées de qualités : chaud, froid, sec, humide. Le tempérament de chaque individu va être qualifié en fonction de cette dominance. 

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Des singes et des batraciens plutôt que des humains

Père de la médecine moderne, Galien a lu Hippocrate comme Vésale lit Galien, auquel René Frydman consacrait une émission sur France culture en 2020, où il était justement question du legs de ce pionnier :

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Mais l'histoire est ici celle d'un héritage contrarié sitôt que Vésale fait la révolution. Car Vésale confronte Galien. Or Galien a certes disséqué... mais plutôt des singes et des batraciens que des humains. Durant les premiers siècles de notre ère, la dissection est d’abord une dissection animale, et toucher aux cadavres humains reste exceptionnel.  L’essentiel des théories médicales de Galien, qui font encore office de Bible pour les étudiants en médecine au XVIe siècle, sont ainsi issues de déductions et d’extrapolations. Or Vésale, lui, veut pratiquer lui-même sur des corps. Sauf que l’académie de médecine ne l’autorise qu’à raison de deux dissections par an. Non loin du Collège royal de médecine se trouve un gibet, et c’est là que l’étudiant se prend à rêver de mettre à profit le corps des suppliciés pour la science. On dit même qu’il commencera alors à collectionner des fragments de squelette. Un jour que le cours annuel de dissection menaçait de tomber à l’eau, Vésale se serait laissé pousser du coude par tout l’amphithéâtre pour s’y essayer en personne. Adresse précoce, réussite au bout des doigts et du scalpel, succès total de l’opération : il n’a pas vingt ans et étudie encore, que Vésale se forge un nom, et pousse sa cause - obtenir des autorités le droit de systématiser la dissection. 

Mais du temps de Vésale, les corps morts font encore l’objet d’un tabou massif. C’est ce tabou, qui n’a pas rien à voir avec l’effroi suscité par la découverte des charniers de Descartes, qui verrouille l’idée de pratiquer des dissections humaines. Et oriente l’idée qu’on se fait de la connaissance du corps humain. Des médecins s’y essayent bien discrètement ici ou là, dans le temps. Mais, à grande échelle, les médecins qui officient au XVe et au XVIe siècle n’ont pas une connaissance propre du corps humain. C'est-à-dire que leur savoir est d’abord un savoir livresque, notamment parce qu’ils ont lu Hippocrate, Aristote et Galien. Or, le temps d’entamer un début de carrière en comète et de s’illustrer en anatomiste du côté de Padoue, Vésale entreprend justement de rectifier Galien - autant dire, tuer le père ou à peu près, à l'époque.  Ainsi, l'anatomiste n’a pas 40 ans qu’il liste plus de 200 erreurs chez Galien dans un essai resté fondamental, De Humani Corporis Fabrica (De la fabrique du corps humain), qui paraît en 1543 à Bâle. La Bible a changé de main.

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Vésale, qui ne manque pas de confiance en lui et se pose en redresseur de la science, fait au passage de ces correctifs en cascade un manifeste pour la dissection sur les corps humains. Parce qu’il s’est implanté à Padoue, qui dépend de la République de Venise réputée plus libérale, il bénéficie d'une tribune pour défendre cette idée iconoclaste. Et proposer carrément une méthode. Car l’anatomie en chair et en os sur des gens vraiment morts (ou de vrais gens morts) bravait un interdit religieux toujours important, du vivant de Vésale. Qui s’étirera même au-delà : le théologien Grotius condamnera par exemple la “profanation, sacrilèges et [les] cruautés inutiles exercées par les vivants sur les morts”. Des mots qui remontent au XVIIe siècle et, bien sûr, ne négligent pas de faire courir un petit froid dans le dos à présent qu'on documente de plus en plus précisément les conditions dans lesquelles les cadavres sont traités quatre ou cinq siècles plus tard dans une prestigieuse faculté de médecine.

Le boucher grec, et l'intangibilité du cadavre

Mais on aurait tort de voir dans ce principe qui est resté comme “l’intangibilité du cadavre” un interdit propre à l’Eglise catholique. Ainsi, en Egypte, on momifie plutôt qu’on ne dissèque, et en Grèce, l’idée de toucher à un cadavre est plutôt perçue avec effroi : si Hérophile franchit le pas en disséquant des membres (souvent en public), les Grecs verront durablement le prolongement d’un humain (presque) comme les autres dans tout cadavre - Parménide, par exemple, considérait que demeurer à l’état de cadavre ne vous privait pas pour autant de ressentir la douleur. Dissection rimait ainsi déjà avec profanation, et voilà le même Hérophile surnommé “le boucher” pour la postérité. 

Quand Vésale fait en médecine, l’Eglise catholique a pourtant commencé à assouplir sa position. Et dans la France de François Ier par exemple, on commençait déjà à pratiquer la dissection à des fins scientifiques. Ainsi, au moment où Vésale entre en scène et avec lui, en fait, toute une école italienne en faveur de l’anatomie à corps ouvert, le dogme a commencé à bouger. Fin XVème et début XVIème, deux papes, coup sur coup, vont ainsi distendre l’interdit. Rome autorise d’abord des dissections pour des motifs médico-légaux, puis laisse (plus ou moins explicitement) les médecins faire leur affaire des cadavres des condamnés à mort. C'est dans cette généalogie que l’idée de travailler sur un cadavre à des fins de recherches médicales s’installe. Qui pose, immédiatement, la question du besoin de trouver des corps sur lesquels pratiquer.

D’arrêté en règlement interne des hôpitaux de Paris, on peut lire la thèse de médecine, spécialité “anatomie” de Stéphane Ploteau (en ligne) pour accéder aux différentes étapes qui vont progressivement rendre de plus en plus naturelle l’idée du don à la science. Il indique d’abord ceci :

A partir Du XVIème siècle, la provenance classique des cadavres est hospitalière et, pendant trois siècles, les anatomistes vont pouvoir ainsi continuer l’œuvre de leurs prédécesseurs [...]  Jusqu’au XXe siècle, la provenance classique des cadavres destinés à l’anatomie fut avant tout l’hôpital et les parias de la société qu’étaient les suppliciés.

Puis cela :

Alors que les corps non réclamés sont légalement donnés aux anatomistes, se développent parallèlement, jusqu’à la fin du XIXème siècle, deux modes d’approvisionnement en cadavres, le vol et la vente de cadavres, non seulement au profit des facultés mais aussi des laboratoires privés.

Car entre-temps, la pratique s’est normalisée, scientificisée… et a connu un vrai bond - “un art à la mode”, note même Stéphane Ploteau qui écrit encore que “succédant à l’ère du sujet abandonné, le XXème siècle voit apparaître l’ère du sujet volontairement donné”.

Parce que l’inhumation avait un coût, et que les plus indigents ne trouvaient pas forcément de quoi l’anticiper, c’est d’abord les pauvres qu’on a disséqués, après avoir appris sur des condamnés. Mais au XXe siècle, les municipalités compenseront peu à peu les inégalités devant la mort en prenant aussi en charge l’inhumation des plus démunis. Le don volontaire de corps trouve ici son origine et c’est l’OMS qui l’organise, dans la foulée d’un colloque resté célèbre, en 1964. Il s’agit en fait de donner un cadre au don volontaire de son corps par tout un chacun. Si ce don existait déjà dans les faits, le voilà encadré, et surtout, mis en valeur pour pallier la pénurie de corps que font remonter les facultés de médecine. C’est ainsi une grosse dizaine d’années après la Seconde guerre mondiale que ce don prend une autre signification dans la société, tandis que le nombre de corps abandonnés ne cesse de baisser. En 1967, un médecin du nom de Delmas affirme ainsi, à la tribune d’un congrès de l’Association des anatomistes :

La cession après la mort d’un corps humain à des fins scientifiques ou didactiques n’a plus aujourd'hui le sens de son rejet par la société ou d’un abandon par les siens, mais celui d’un acte généreux et d’un dernier service rendu par un homme aux autres hommes. Cette conception du don du corps le rend non seulement admissible mais louable.

À réécouter : Le charnier de Descartes
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Dans les années 1960, des services voient le jour dans les hôpitaux pour accueillir ces cadavres. Aujourd’hui, à Paris par exemple, ce qu’on appelle encore “le service de don du corps” est directement rattaché à l’école de chirurgie de l’AP-HP. Toute personne majeure qui n’est pas sous tutelle peut librement faire don de son corps. Et l’école de chirurgie de préciser sur son site que l’article 2 du code de déontologie médicale s’y applique encore :

Le respect dû à la personne se perpétue après la mort.

Depuis peu, dans la foulée des révélations sur le “charnier de Descartes” qui recevait chaque année quelque 600 corps, c’est précisément pour “atteinte à la dignité du cadavre” que 82 familles ont (à ce jour) porté plainte après la découverte du charnier de l’université parisienne. Une enquête judiciaire a été ouverte. Autant de dévoilements qu'on doit à la lanceuse d'alerte Dominique Hordé, qui explique avoir "tout photographié", et prévenu sa hiérarchie - en vain. Aujourd'hui, l'ancienne salariée de Paris-Descartes déclare qu'elle ne donnerait pas son corps à la science au centre du don des corps de l'université parisienne. Mais ailleurs, oui. 

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