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Chawki Abdelamir : "En Irak, la pandémie est une crise parmi d’autres"

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La colère sociale est toujours forte en Irak où les manifestations continuent malgré le changement de gouvernement. Ici dans la ville pétrolière de Bassora, le 13 juin 2020.
La colère sociale est toujours forte en Irak où les manifestations continuent malgré le changement de gouvernement. Ici dans la ville pétrolière de Bassora, le 13 juin 2020.
© AFP - Hussein Faleh

Coronavirus, une conversation mondiale. Chawki Abdelamir est un écrivain, poète et diplomate irakien. La crise du coronavirus a fragilisé encore davantage son pays qui doit faire face également à la crise économique, à la contestation sociale et aux combattants de l’EI qui veulent profiter de l'épidémie pour intensifier leurs attaques.

Face à la pandémie de coronavirus, Le Temps du Débat avait prévu en mars une série d’émissions spéciales « Coronavirus : une conversation mondiale » pour réfléchir aux enjeux de cette épidémie, en convoquant  les savoirs et les créations des intellectuels, artistes et écrivains du monde entier. Cette série a dû prendre fin malheureusement après le premier épisode : « Qu'est-ce-que nous fait l'enfermement ? ». Nous avons donc décidé de continuer cette conversation mondiale en ligne en vous proposant chaque jour sur le site de France Culture le regard inédit d’un intellectuel étranger sur la crise que nous traversons. Depuis le 24 avril, Le Temps du débat est de retour à l'antenne, mais la conversation se poursuit, aussi, ici.

Né en 1949 à Nasiriyya, en Irak, Chawki Abdelamir est l’auteur d’une trentaine d’ouvrages. Il a vécu à Bagdad puis à Paris et a séjourné dans de nombreux pays du Maghreb et du Machrek. De retour en Irak, après la chute de Saddam Hussein, il a été nommé par son pays délégué permanent adjoint de l’Irak auprès de l’Unesco. En 2016, il a été le rédacteur en chef du journal quotidien irakien Al-Sabah puis de la revue littéraire Mésopotamie. Il a quitté Bagdad en février dernier et est désormais conseiller auprès du président de l’Institut du monde arabe.  

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Depuis le début de la pandémie en Irak, – les premiers cas de contamination au Covid-19 ont été recensés fin février –, un peu plus de 14.000 personnes ont été contaminées et presque 400 sont mortes du coronavirus. Il y a encore aujourd’hui 8000 malades qui reçoivent des soins. Le bilan humain est donc modéré par rapport aux autres pays de la région. Ce qui est un soulagement car notre système sanitaire est très mal au point. 

Il me semble que, contrairement au gouvernement qui a très vite réagi, la population n’a pas pris cette menace au sérieux au début de la pandémie. 

Un confinement puis un couvre-feu ont été décrétés par le pouvoir qui a encadré également les horaires de travail et la liberté de circulation. Mais l’exécution de ces mesures a été difficile à mettre en œuvre. Parmi les Irakiens, certains n’ont pas cru à l’épidémie, d’autres ont minimisé les risques et seule une minorité a appliqué les décisions prises par le gouvernement. L’État ne contrôle pas toutes les populations et c’est ainsi que la prière du vendredi a été maintenue dans certaines villes. Mais cette situation n’est pas propre à l’Irak : ce type de réactions a été relevé dans de nombreux pays de la région.  

Il est très difficile d’imposer des restrictions de circulation car de nombreux Irakiens dépendent d’un salaire journalier et sont obligés d’aller travailler pour subvenir aux besoins de leur famille. Le confinement a donc accentué le chômage. L’autre conséquence directe de la crise sanitaire a été l’effondrement des revenus pétroliers, ce qui est un coup dur pour les finances de l’État. Le gouvernement a laissé entendre que les salaires des fonctionnaires ne seraient peut-être pas payés intégralement ou qu’un système d’épargne obligatoire serait mis en place. Malgré tout, il semblerait que l’État parvienne à honorer la totalité des rémunérations du mois de mai. Enfin, l’État islamique a essayé de profiter de la situation pour amplifier ses attaques. Il y a eu une recrudescence des violences notamment dans la province de Diyala, au nord-est de l’Irak, où des postes de la police et de l’armée ont été pris pour cible. Mais les djihadistes ont été repoussés et ils ont subi des pertes importantes. 

La pandémie et ses conséquences compliquent encore davantage la tâche du nouveau gouvernement. Après la démission fin novembre 2019 d’Adel Abdel Mahdi, le gouvernement a expédié les affaires courantes jusqu’à la prise de fonction le 7 mai dernier du nouveau Premier ministre Mustafa Al-Kadhimi. Pendant six mois, les ministères n’ont pas pu prendre de grandes décisions mais ils ont continué à fonctionner à peu près normalement. C’est un cas que nous avons déjà connu en Irak où la séparation des pouvoirs n’existe pas aussi nettement qu’en Europe.  

Ces derniers mois ont aussi été marqués par une révolte populaire, le premier mouvement de contestation spontané en Irak. 

Ce qui est particulier, c’est qu’au début des manifestations en octobre 2019, tout le monde trouvait les revendications des contestataires légitimes et justifiait leur lutte contre la corruption, les défaillances de l’État et des services publics, les ingérences extérieures, le chômage… 

Même les fonctionnaires, les parlementaires et le pouvoir exécutif soutenaient les manifestants. Et pourtant, dès son commencement, le mouvement a été émaillé de violences faisant de nombreux morts et blessés. Chaque camp rejette la responsabilité sur l’autre. Le gouvernement précédent nie avoir donné l’instruction de tirer, certains accusent les milices ou des snipers postés sur les bâtiments. Tout cela a abouti à une confusion sanglante totale. Le gouvernement a annoncé la création d’un comité chargé de chercher et de punir les coupables. Mais cette décision n’a pas été appliquée et le premier ministre a été contraint de démissionner. Quand les contestations ont commencé, cela faisait seulement dix mois qu’Adel Abdel Mahdi était à son poste. Il a été jugé et a payé pour seize ans de corruption et d’incurie du pouvoir.  

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Les manifestations ont donc continué à travers tout le pays malgré les affrontements violents entre contestataires et forces de l’ordre. Deux tentatives pour former un nouveau gouvernement capable de répondre à cette révolte populaire ont échoué. Ce défi est désormais entre les mains de Mustafa Al-Kadhimi dont le gouvernement est au complet depuis quelques jours seulement. 

Depuis sa nomination, le premier ministre a annoncé des mesures pour répondre aux revendications et il me semble qu’elles vont dans le bon sens. Il vient notamment de prendre une décision très importante : la reprise du contrôle de tous les postes frontières irakiens par lesquels transitent beaucoup d’argent et d’armement. 

Il était nécessaire que leur maitrise devienne une compétence régalienne pour améliorer la sécurité et les finances de l’État irakien. C’est maintenant au pouvoir législatif de s’accorder avec le pouvoir exécutif. Tout va se jouer dans le rapport que le nouveau premier ministre entretiendra avec le parlement. La colère sociale n’a pas disparu et de nouvelles manifestations ont eu lieu ces jours derniers dans plusieurs villes irakiennes comme Souleimaniye, Nassiriyah, Bassora... Aujourd’hui, nous avons une chance de trouver une issue à cette révolte.  

Mais un autre dossier attend le gouvernement. Alors que Bagdad et Washington entament de nouvelles discussions sur la présence militaire américaine, l’actuel premier ministre est le mieux placé pour exiger une relation plus souveraine, vis-à-vis des États-Unis... ce dont l’Irak a bien besoin en ce moment. 

Sa ligne politique est la plus appropriée pour trouver une solution équilibrée entre l’Iran et les États-Unis.  

La pandémie est donc une crise parmi d’autres. Mustafa Al-Kadhimi montre qu’il est conscient des défis à relever mais il est encore trop tôt pour juger son action. En arabe, nous avons un proverbe : « A chaque événement, sa parole ». Nous sommes maintenant dans l’attente des faits.   

Deux ouvrages de Chawki Abdelamir ont notamment été traduits en français, « L'obélisque d'Anaïl (Mercure de France) et « Attenter à la mort » (Actes Sud). 

Emmanuel Laurentin avec l’équipe du « Temps du débat ».

Retrouvez ici toutes les chroniques de notre série Coronavirus, une conversation mondiale.