Cheikha Rimitti, reine du raï

Publicité

Cheikha Rimitti, reine du raï

Par

Femme libre, Cheikha Rimitti a révolutionné la musique algérienne, en donnant naissance à un genre à la croisée de la tradition et de l'avant-garde : le raï.

Elle était la mère du raï, la “racine” comme elle aimait à le dire. Orpheline, analphabète, Cheikha Rimitti, défenseuse du droit des femmes, a révolutionné la musique traditionnelle algérienne et fait briller le raï au-delà de la Méditerranée. 

“Je pense seule, je travaille seule, j’enregistre seule, je n’aime pas les gens qui me gouvernent, je me commande toute seule” déclarait en 2000 Cheikha Rimitti au micro de France Culture.

Publicité

Création d'une identité au raï

Reconnue par ses pairs après avoir été honnie des années durant, la chanteuse, qui a vécu à Paris à la fin de sa vie, a aujourd'hui une place à son nom, dans le quartier de la Goutte-d’Or. 

Rimitti - de son vrai nom Saâdia Bedief - a ouvert la voie à la popularisation du raï dans les années 1950-1960, et jeté un pont entre l’Algérie avant-gardiste et ancestrale. "Elle a laissé une belle postérité. Tous ces enfants qui sont sortis de “la racine” comme elle disait, tous les chanteurs de la lignée des "Cheb" notamment, n'auraient pas existé si elle n'avait pas ouvert la voie. Rimitti a créé un genre propre en mélangeant plusieurs styles de musique traditionnels berbères comme le Melhoun, poésie maghrébine populaire", explique Marie Virolle, anthropologue et autrice d'un livre sur le raï. 

49 min

Analphabète, Rimitti compose et interprète sans stylo ni papier. Elle rompt avec la tradition en osant s’adresser à la jeunesse et chanter la fête, le sexe, le désir. Le tout mélangé à des instruments traditionnels, comme la flûte gasba et le tambourin gallal. "Elle n'a pas fait que du plagiat, bien au contraire. Elle me disait : “Les chansons me hantent, je n’en dors pas la nuit, c'est comme si des abeilles me piquaient la tête.” C'était une grande créatrice. Dans ses chansons, elle fait allusion à des saints, à Dieu même, à la religion, mais tout ça allait de pair avec l'évocation de l'alcool, des soirées, de l'adultère, de la belle vie, de la liberté des femmes", développe Marie Virolle

Découverte de la musique avec les nomades

Son destin hors du commun commence en 1923 dans le nord-ouest de l’Algérie. Orpheline, livrée à elle-même, elle va de village en village. Grâce à une troupe de musiciens itinérants, elle découvre le chant. La troupe remarque son don pour la musique et l'invite à se produire avec eux, dans des fêtes, des cafés, des mariages. On lui octroie le statut de “Cheikha”, maîtresse de la musique. 

"Rimitti est devenue une marginale qui n'a eu cure de rien, elle a foncé, a tracé sa route, sans se soucier du qu'en-dira-t-on. Bien sûr, elle a été calomniée, rejetée voire persécutée, mais elle a continué à avancer dans les directions qui lui paraissaient bonnes, justes et qui correspondaient à son tempérament", précise encore l'anthropologue. La chanteuse algérienne tient d’ailleurs son surnom d’une représentation. Elle voulait payer une tournée, mais ne parlant pas français, son “Remettez-en une” a donné “Rimitti”. 

Honnie par ses pairs

Pendant la guerre d’Algérie, Cheikha Rimitti reprend des chants populaires de résistance comme le poème contestataire S’hab el Baroud. Mais au moment de l'indépendance, en 1962, la chanteuse devient indésirable, ses concerts ne sont plus autorisés, ses chansons ne sont plus diffusées sur les ondes de la radio nationale.  La politique d’arabisation du nouveau gouvernement algérien marginalise l’identité culturelle berbère dont elle se revendique. Elle se trouve alors exclue de la scène culturelle de son pays. 

En plus de ses prises de positions politiques, Rimitti chante la sexualité, le désir, le corps de la femme, la liberté. Elle évoque explicitement la perte de virginité, l’infanticide, l’avortement. "Elle a fait passer un message de liberté. C'est cela, je pense, la constante de toute son œuvre. Elle était du côté de la vie, du côté de l'Eros, c'était une bonne vivante qui mettait l'amour et l'amitié, les belles soirées, la convivialité au-dessus de tout le reste. Elle a défendu ces valeurs de partage au-delà des codes de la société traditionnelle. On ne l'écoutait pas en famille, en raison de la teneur de ses propos, mais tout le monde l'écoutait ! Les femmes entre femmes, et les hommes, à la maison, tranquilles dans leur coin", précise Marie Virolle.

Ses cassettes qui se passent de main en main influencent toute une jeune génération de chanteurs. Cheb Khaled, Cheb Mami, Boutella Safi, Cheb Abdou, tous s’inspirent d'elle, quittent à reproduire, sans autorisation, certains de ses textes. "Mais petit à petit, elle s'est adoucie sur ce point-là en considérant que les Cheb étaient comme ses enfants. C’était pour elle une grande satisfaction qu'on l'appelle la mamie ou la maman. Elle disait d’elle, je suis la “djedra”, c'est à dire la racine", se souvient l'anthropologue.

Proche de la communauté algérienne française et voulant exercer son art librement, Cheikha Rimitti s'installe à Paris en1978. Elle meurt en 2006, à l’âge de 83 ans d’une crise cardiaque. 

À réécouter : L'odyssée du raï
58 min

“C’est moi qui ai enfanté le raï, j’en suis la doyenne. Cette musique est implantée dans mon corps, dans ma tête.” Cheikha Rimitti

À lire : "La chanson raï" de Marie Virolle. Karthala, 1995.