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Chili : le long combat des féministes

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Manifestation du 11 mai 2018 à Santiago, la capitale du Chili.
Manifestation du 11 mai 2018 à Santiago, la capitale du Chili.
© AFP - MARTIN BERNETTI

Repères. Cela a commencé comme une révolte d’étudiantes contre le sexisme. Certains parlent désormais de "nouvelle vague féministe" au Chili. Depuis deux mois, des manifestations féministes sans précédent ont lieu dans le pays. Retour sur l'histoire du féminisme chilien.

Des jeunes femmes cagoulées et torses nus défilent en pleine rue. D’autres marchent à visage découvert, mais ont la bouche barée d’une main rouge. Un peu plus loin, une rangée de femmes expose leurs fesses nues devant les canons à eau des policiers. Ce sont les images que l’on retiendra des manifestations depuis deux mois au Chili. L’étincelle est partie d’une ville du sud, Valvidia. Le 17 avril, des étudiantes en anthropologie occupent la faculté de sciences. Elles protestent contre l’inaction de leurs dirigeants face à une accusation de harcèlement sexuel d’un professeur envers une employée de la fac. 

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Le mouvement s’est très vite propagé dans d’autres universités, notamment dans la capitale, Santiago. Les manifestants, des femmes, mais aussi des hommes qui grossissent les rangs, réclament une égalité femme-homme, une éducation moins sexiste et la fin de l’impunité pour les harceleurs, dans les universités entre autres. Ce mouvement féministe semble historique, dans un pays marqué par la dictature Pinochet et où l’Eglise a une très forte empreinte dans la société. Retour sur la lutte féministe au Chili.

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Fin XIXe siècle - 1949 : première vague féministe, inclure les femmes en politique

La première vague féministe chilienne remonte à la fin du XIXe siècle, avec l’accès des femmes à l’enseignement supérieur et aux professions sociales, jusqu’à l’obtention du droit de vote en 1949. 

A la fin des années 30, le Chili connait l’expérience des Fronts Populaires. "Un mouvement puissant se forme alors, le MEMCH, mouvement pour l’émancipation de la femme chilienne. A cela s’ajoute la fédération des mouvements de la femme chilienne. Tous deux participent au gouvernement des Fronts populaires", détaille Nicole Forstenzer, docteure en sociologie, auteure de la thèse Politique du genre et féminismes dans le Chili de la post-dictature, 1990-2010, aux éditions l'Harmattan.

Le féminisme parvient à se constituer en tant que force politique, des partis se créent comme le Parti féminin chilien en 1946. 

Et ce féminisme arrive à dépasser le clivage entre deux féminismes du début de la première vague : d’un côté, les femmes conservatrices catholiques éclairées qui demandent le droit de vote, de l’autre, des filles issues de la démocratisation de l’éducation, des journalistes, enseignantes, assistantes sociales, ajoute la chercheuse. 

Mais très vite, les féministes se heurtent à leur propre contradiction quant à la participation à la politique formelle : être capables de se tenir au-dessus des querelles partisanes, au-dessus de "ses bassesses", selon les mots de Julietta Kirwood, l’une des grandes historiennes et sociologues féministes chiliennes, tout en participant à la chose publique. Une expérience donc mitigée, analyse Nicole Forstenzer, "d’autant que la première femme sénatrice est destituée pour des soupçons de corruption et que les premières participations des femmes aux élections semblent donner raison à ceux qui, pendant des années, indiquaient : si l’on donne le droit de vote aux femmes, elles voteront conservateur et seront les garantes des valeurs familiales"

La première vague est donc un échec concernant l’entrée des féministes en politique, "dans le sens de la représentation mais aussi de la participation". L'historienne Julietta Kirkwood évoque le manque de "femmes rebelles", face à des "dames mesurées". Et déjà, le mouvement est tiraillé entre : faut-il participer de l’intérieur à la politique ou faut-il rester autonome ? 

Une fois le droit de vote obtenu en 1949, une longue période de "silence féministe" s’installe.

Années 1980 : deuxième vague féministe, "démocratie dans le pays et à la maison"

La plupart des féministes des années 1970 sont des militantes de l’Unité populaire, la coalition de centre gauche et de la gauche qui a permis l’élection de Salvador Allende en 1970. Après le coup d’Etat du 11 septembre 1973 d’Augusto Pinochet, beaucoup doivent s’exiler, quand d’autres, des militantes de l’Unité populaire sont arrêtées, persécutées et torturées. Celles contraintes à l’exil se retrouvent en Europe, en Amérique du Nord et au Mexique, "au contact de la deuxième vague féministe en plein essor", explique la chercheuse. Qui ajoute :  

Elles se sont nourries de ces luttes féministes, avec notamment ce slogan 'démocratie dans le pays et à la maison'. A leur retour au Chili, dans la seconde moitié des années 1980, (ce qui leur vaudra le surnom de retornadas) en coopération avec les féministes restées sur place, elles créent les premières organisations féministes de la deuxième vague, dont le but premier est de renverser la dictature.  

Les mouvements de lutte contre Pinochet s’accentuent et les femmes se retrouvent aux premiers rangs des manifestations, les Protestas. Les organisations féministes mettent en place des ateliers de conscientisation et d’échanges sur les rapports sociaux de sexe et la sexualité dans les quartiers populaires. 

Manifestation du 'No' contre le dictateur Augusto Pinochet à Santiago, le 7 octobre 1988, au Chili.
Manifestation du 'No' contre le dictateur Augusto Pinochet à Santiago, le 7 octobre 1988, au Chili.
© Getty - Gamma-Rapho

Après le vide politique créé par la dictature, l’opposition reprend force et les partis se structurent. Et déjà, les débats et les divisions au sein des féministes reviennent. "Elles sont confrontées à un dilemme, analyse Nicole Forstenzer, faut-il donner la priorité à la cause féministe ou à la création d’une démocratie ?__"

Les "institutionnelles" versus les "autonomes"

Avant la fin de la dictature en 1990, le fossé se creuse entre "les institutionnelles" et "les autonomes". 

Les premières font le choix de construire la démocratie chilienne et pour cela rejoignent les rangs des partis, et notamment ce qui va devenir la Concertation, une coalition de partis de centre et de centre gauche qui va gouverner le pays jusqu’en 2010. "Elles donnent la priorité à un système politique démocratique dans lequel, selon elles, le féminisme pourrait obtenir gain de cause", explique la sociologue

Tandis que les "autonomes" refusent de faire partie d’un parti politique, et refusent surtout de négocier des droits dans un contexte de dictature. Elles choisissent le militantisme classique, l'éducation populaire, la conscientisation, "un travail à l’horizontal avec d’autres femmes, schématise Nicole Forstenzer, là où les "institutionnelles" sont 'verticales', avec des exigences par rapport à l’Etat". Ces tensions entre les deux groupes s’exacerbent à l’arrivée de la démocratie.

Au lendemain de la dictature, un nouveau "silence féministe"

En 1990, Augusto Pinochet doit céder le pouvoir et laisse la place à La Concertation. En 1991, le SERNAM, Service national de la femme, est créé. C’est une agence étatique chargée de la politique d’égalité des chances, l’égalité femme-homme. Des féministes y trouvent un poste, s’y professionnalisent, quand d’autres se constituent en organisations non gouvernementales, des ONG qui travaillent en partie pour le SERNAM. 

Cette organisation, qui deviendra plus tard le ministère de la Femme, est vivement critiquée par une partie des féministes, les fameuses  "autonomes", qui refusent de participer au politique. Les féministes sont une nouvelle fois divisées. 

Dans les années 1990, jusqu’en 2010, le féminisme connaît un nouveau "silence". Elles sont moins audibles, même si cela n’est pas synonyme d’apathie, car "il existe un mouvement continu de création et de dissolution de groupes activistes ainsi que le maintien d’organisations ayant un rôle central", nuance la chercheuse. 

Mais l’obtention de droits nouveaux reste très compliqué pour les féministes. La Concertation est dominée par la démocratie chrétienne lors de la première décennie. Et ce parti, selon Nicole Forstenzer, est "tiraillé entre son appartenance aux valeurs morales de l’Eglise et les partis dits ‘progressistes’ de la gauche"

Le poids de l’Eglise est non négligeable dans la société chilienne. Elle a soutenu la création de groupes féministes comme Le Cercle d’étude de la femme, dans les années 1970 et 1980. Mais la dictature terminée, elle s’oppose de manière virulente à toute avancée des droits des femmes. 

Des publicités sont diffusées, raconte la chercheuse, montrant une mère qui prépare un sandwich à sa fille en mettant de la mort au rat dedans, l’Eglise explique alors que c’est la même chose d’avorter.

Une pensée anti-avortement et anti-pilule est également diffusée en masse dans les centres d’enseignement catholiques, très nombreux dans le pays. 

2010 à aujourd’hui, une nouvelle contestation sociale entraîne les féministes 

Quand les socialistes reprennent le dessus dans la deuxième décennie de la Concertation, quelques expérimentations ont lieu notamment sur l’éducation sexuelle, la contraception d’urgence. 

Puis**, Michelle Bachelet devient la première femme présidente du Chili en 2006**, "en partie grâce à l’important soutien des femmes, constitue pour notre pays un fait historique qui change du toute au tout notre horizon d’expectatives et d’incertitudes, et nous fait rêver à une disparition du patriarcat dans notre société.", écrit Loreto Schnake Neale, directrice et fondatrice du Centre d’études citoyennes à Santiago du Chili. Les féministes dites "institutionnelles" sont pleines d’espoir. Pour les autres, "elles savent que ce gouvernement est le fruit d’un gouvernement de la Concertation et ne se font pas d’illusion", détaille Nicole Forstenzer. 

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A partir de 2010, le pays connaît une renaissance de la contestation sociale. Les questions environnementales, le combat des Mapuches entraînent des mobilisations. En 2011, un grand mouvement étudiant fera trembler le gouvernement de droite de Sebastien Pinera

Pendant des mois, des milliers de personnes sont descendues dans la rue pour demander une éducation gratuite, laïque et de qualité. Et lors de ce mouvement, il y a eu une amplification des collectifs féministes, qui se sont renforcés. Le féminisme de mouvement social, longtemps minoritaire, s’accentue, décrit Franck Gaudichaud, enseignant-chercheur à l’université de Grenoble, spécialiste du Chili. 

Manifestation des étudiants contre le pouvoir le 24 novembre 2011, dans la capitale Santiago.
Manifestation des étudiants contre le pouvoir le 24 novembre 2011, dans la capitale Santiago.
© AFP - CLAUDIO SANTANA

Parmi les combats gagnés par les féministes : le droit au divorce reconnu tardivement, en 2004, et le droit à l’avortement thérapeutique. Ce dernier a été voté en 1931 au Chili, mais retiré par Pinochet. Il faudra attendre le deuxième gouvernement Michelle Bachelet (2014-2018) pour que le SERNAM s’empare des questions de l’avortement ouvertement. Deux ans de débats plus tard, la dépénalisation partielle est finalement votée en août 2017. La loi autorise l’avortement en cas de viol, de danger pour la santé de la mère ou de non-viabilité du fœtus. Une loi saluée par les féministes, qui souhaitent cependant une dépénalisation totale de l’IVG.

Mais d’autres luttes continuent. Les Chiliennes sont entraînées en 2015 par les Argentines, qui lancent le mouvement "Ni una menos", pas une de moins, pour protester contre les violences faites aux femmes, en brandissant des foulards verts, qui se retrouvent aujourd'hui dans les manifestations chiliennes. La mobilisation essaime dans plusieurs pays d’Amérique Latine, et donc notamment à Santiago. Dans le pays, deux lois ont été votées en 1994 et 2004, mais les démocrates chrétiens ont exigé qu’elles ne concernent pas spécifiquement les femmes, mais les violences intrafamiliales. Avec le mouvement argentin, un débat a été lancé dans la société chilienne sur la notion de féminicide, "on parle alors de patriarcat, d’éducation sexiste, des notions qui ne faisaient pas du tout partie du vocabulaire chilien auparavant", détaille Franck Gaudichaud. 

A cela s’ajoutent des demandes pour cesser la discrimination dans le domaine de la santé, ajoute le chercheur. Une femme, dite en âge fertile, selon les mots des assureurs, paye son assurance santé jusqu’à trois fois plus cher qu’un homme. 

Manifestation contre les violences faites aux femmes en mai 2018 à Santiago.
Manifestation contre les violences faites aux femmes en mai 2018 à Santiago.
© AFP - MARTIN BERNETTI

L’opinion publique bascule

Dans un Chili imprégné par la religion catholique, l’avortement, même thérapeutique, a longtemps été rejeté, jusque dans les années 2000. Mais une succession de cas médiatisés fait basculer l’opinion : des adolescentes enceintes suite à des viols ou des femmes qui ont dû mener à terme une grossesse avec des bébés ayant très peu de chances de survie. 

La remise en cause de la pilule du lendemain par le tribunal constitutionnel a aussi joué. 

Il y a eu un sursaut de l’opinion quand le tribunal a jugé que l’hormone contenue dans cette pilule était abortive. La même hormone qui se trouve dans les pilules normales. Cela remettait en cause 40 ans de planification familiale et l’opinion a vu s’immiscer dans son lit un organe hérité de l’ère Pinochet (le tribunal constitutionnel), analyse Nicole Forstenzer. 

Pour autant, la société chilienne reste très catholique et attachée à ses valeurs. Si beaucoup de Chiliens soutiennent le mouvement féministe actuel, ils sont nombreux à se crisper sur les moyens employés : manifestations seins nus et autres provocations. 

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Une troisième vague féministe ? 

"L’enjeu en ce moment pour la mobilisation des femmes est de savoir si elle va durer dans le temps__", se questionne Franck Gaudichaud. Le mouvement a démarré mi-avril dans une université du sud du pays, suite à un cas de harcèlement sexuel qui n'a pas été puni par les autorités de la fac. Très vite, les manifestations ont agité une vingtaine d'universités dans tous le pays. Les étudiantes réclament la fin de l'impunité pour les délits et crimes sexuels envers les femmes. Pour le spécialiste du pays, c'est un mouvement historique de par son ampleur : 

Il exprime aussi la non-acceptation désormais de ce qui avant était 'la norme'. A savoir les hommes qui dirigent l'université, avec une domination masculine complètement intégrée à l’institution et ancrée dans les mentalités. Avant, c'était un crime de lèse-majesté d'oser remettre en cause la parole d'un professeur, un homme blanc, de plus de 50 ans. Ce changement se fait au niveau de l’université mais il touche aussi toute la société.

A la suite des premières manifestations fin avril, le gouvernement Pinera a réagi tout de suite. "Il a essayé de ne pas faire les mêmes erreurs qu’en 2011, où il avait laissé pourrir la situation. Cette fois, il a pris les devants en proposant un agenda de réformes 'pour nos femmes'". Ce "nos femmes" a fait hurler les féministes qui dénoncent un coup de communication. Cet agenda est composé de 12 points visant à réduire les inégalités entre sexes. Il prévoit entre autres, une réforme constitutionnelle destinée à garantir "une pleine égalité de droits".

>> A écouter : le reportage de Justine Fontaine lors de la manifestation du 6 juin 2018 à Santiago : 

"Depuis le début du mouvement, la parole se libère"

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