Publicité

Christophe, le chanteur des Mots bleus, est mort à 74 ans

Par
Christophe sur la scène du Palace, le 31 janvier 2011.
Christophe sur la scène du Palace, le 31 janvier 2011.
© Getty - David Wolff

Le chanteur Christophe, 74 ans, avait été hospitalisé fin mars pour "insuffisance respiratoire". Sa famille l’a annoncé dans la nuit de jeudi à vendredi à l’AFP. Muni de ses lunettes bleue nuit, l'artiste noctambule trouvait sa jouvence dans l'exploration sonore.

Ses "mots bleus" resteront dans les mémoires. Le chanteur Christophe est mort, jeudi 16 avril, des suites d'une maladie pulmonaire, a annoncé son épouse à l'AFP dans la nuit de jeudi à vendredi. L'interprète d'"Aline", entre autres classiques de la chanson française, avait 74 ans.

"Je voulais être sur ma route, faire ce que j'avais envie de faire : un joli égo vous voyez. Un égo d'une vraie vie, jusqu'à aujourd'hui. Je crois que j'aime ma vie", confiait Christophe au micro de France Culture, en 2013. Ancienne vedette estampillée yéyé devenue une icône branchée : voilà comment l'on pourrait, s'il le fallait, résumer le singulier parcours musical de Christophe. Mais peut-être est-ce encore un peu trop simple pour raconter les mille vies de cet artiste noctambule, qui a su naviguer entre succès populaires et titres avant-gardistes.

Publicité

Un fan de blues au temps des yéyés

Le chanteur français Christophe joue de la guitare chez lui à Paris le 19 novembre 1963, France.
Le chanteur français Christophe joue de la guitare chez lui à Paris le 19 novembre 1963, France.
© Getty - REPORTERS ASSOCIES

Daniel Bevilacqua, alias "Christophe", est né le 13 octobre 1945, tout juste après la guerre, à  Juvisy-sur-Orge en banlieue parisienne. Dès son plus jeune âge, l'école l'ennuie. Il se passionne alors pour la musique. Ses toutes premières idoles viennent de la chanson française, Edith Piaf et Gilbert Bécaud, mais aussi du blues américain, avec Robert Johnson et John Lee Hooker. 

A la fin des années 1950, c'est au tour du rock'n'roll d'entrer dans la vie de l'adolescent : avec les refrains de Bill Haley, les riffs de Little Richard sans oublier les déhanchés du "King", Elvis Presley. C'est décidé, en 1961, Daniel Bevilacqua crée son premier groupe : Danny Baby et les Hooligans. Chanteur et guitariste de la bande, il reprend  le fameux "Be-Bop-A-Lula" rockabilly de Gene Vincent, et tous les grands standards du rock'n'roll. Deux ans plus tard, le jeune chanteur enregistre son premier 45 tours sur le label Drouot : "Reviens Sophie". Mais le titre ne trouve pas son public.

Au départ, je n’aimais pas ma voix, mais ce que j’aimais c’était le son de l’espace. Si j’ai chanté, c’est grâce aux chambres d’écho, à la réverbération. Christophe, sur France Culture en 2019.

Il faut attendre 1965 et la sortie de la ballade "Aline" pour que Daniel Bevilacqua, qui répond désormais au nom de Christophe, rencontre le succès. Slow incontournable de l'été, le titre se vend à plus d'un million d'exemplaires et se classe numéro 1 des ventes en France, en Espagne, en Belgique, en Israël, en Turquie et au même au Brésil. 

Le succès continue avec les "Marionnettes", composée en une nuit à l'issue d'une crise de claustrophobie, "J'ai entendu la mer" en 1966, et "Excusez-moi Monsieur le Professeur", en 1967. Christophe est désormais une vedette (en atteste sa présence sur la "photo du siècle", portrait des 46 vedettes françaises "yéyé" en avril 1966), qui frime au volant de sa Lamborghini. Invité de l'émission "Le Tête-à-tête" sur France Culture en 2013, Christophe revenait sur cette période dorée : 

Individuellement, dans mon petit monde à moi, dans ma bulle, c'était très délicieux les années 1960. C'est la technicolor, la découverte d'une nouvelle musique, l'arrivée du plus grand génie Elvis Presley. Christophe

Des "Paradis perdus" aux "Mots bleus"

Christophe avec sa femme Véronique et leur fille Lucie, chez eux à Paris, le 11 février 1974... avec déjà quelques machines.
Christophe avec sa femme Véronique et leur fille Lucie, chez eux à Paris, le 11 février 1974... avec déjà quelques machines.
© Getty - Patrice PICOT

A la fin de la période yéyé, Christophe, qui arbore désormais une moustache de dandy et de longs cheveux blonds, disparaît quelques temps du champ médiatique. Plus exigeant et cette fois influencé par le rock anglo-saxon, le chanteur revient avec l'album Les Paradis perdus, pour lequel il collaboré avec Jean-Michel Jarre, jeune auteur-compositeur encore inconnu. 

Puis en 1975, Christophe sort l'album Les Mots bleus, un nouveau succès populaire. Plus tard, il commence à se forger une image d'artiste atypique loué par la critique avec notamment Le Beau Bizarre, un album au succès plus confidentiel que Libération classera parmi les cent meilleurs albums de l'histoire du rock. En 1983, Christophe revêt à nouveau son costume de "chanteur pour midinette" et se hisse encore en haut des hit-parades avec le bien-nommé 45 tours "Succès fou", qui s'écoule à plus de 600 000 exemplaires. Dans la foulée, Christophe sort un album de reprise de standards des années 1940-1950, Clichés d'Amour

En savoir plus : Christophe : "Adolescent déjà, je voulais être un peintre du son"

"Musicien, pas chanteur", Christophe à l'avant-garde

Passionné par la musique électronique, Christophe s'adonne ensuite à diverses explorations sonores sur ordinateur dans son propre studio, lors d'une longue période où il se tient en retrait, loin des "Succès fou". En 1996, Christophe revient avec Bevilacqua, un disque plus moderne et intime dans lequel il livre pour la première fois ses propres textes, mais qui ne rencontrera pas le succès escompté. On l'entend notamment en duo avec l'une de ses idoles, Alan Vega, chanteur du groupe protopunk Suicide, dans un enregistrement d'une partie de poker intitulée "Rencontre à l'as Vega".  Sur France Culture, toujours en 2013, Christophe exprimait son amour des synthétiseurs et de la palette sonore digitale : 

Le digital c'est une merveille pour créer. C'est très dur de créer aujourd'hui. Il faut vraiment avoir son monde, je parle d'une vraie création... Mais on peut mélanger des nappes analogiques, des nappes digitales et des cordes. Ce que fait le compositeur Angelo Badalamenti par exemple. Ce qui est beau, c’est cette matière-là. Christophe

Dans les années 2000, Christophe fait son retour sur scène après 27 ans d'absence, tandis que paraît l'album qui le remet en selle auprès de la critique et du public Comme si la terre penchait. Ces retrouvailles avec le public suscitent alors un véritable engouement critique : Christophe est populaire mais il est aussi "branché". Ses concerts à l'Olympia sont de véritables spectacles. Mis en scène par Vincent Boussard, metteur en scène de théâtre et d'opéra, on y trouve des séquences de mime, de la danse (chorégraphiée par Marie-Claude Pietragalla), des images de symboles du rock'n'roll projetées sur le décor…

Entre textes parlés et électro, Christophe signe en 2008 l'énigmatique Aimer ce que nous sommes, un album à l'ambiance cinématographique, enregistré de nuit entre Paris, Séville et Londres. On y retrouve le trompettiste Erik Truffaz mais aussi l'actrice Isabelle Adjani. A l'été 2009, son album voyage se décline en une tournée scénographiée par la designer Andrée Putman, avec même un concert au bassin de Neptune dans le jardin du château de Versailles. 

Clin d’œil aux "Paradis perdus", Christophe sort un nouvel album en 2013 : Paradis retrouvé, composé de treize expérimentations musicales enregistrées entre 1972 et 1982. L'année suivante, il publie Intime, un album qui rassemble ses grands succès mais aussi des reprises de Georges Brassens ou d'Alain Bashung. Deux ans plus tard, le dandy publie son treizième album : Les Vestiges du chaos. Un disque aux mélodies électroniques peuplé de bruits urbains, ceux de Paris, mais aussi de Tanger, au Maroc, où il réside une partie de l'année.

En savoir plus : Les Vestiges du chaos par Christophe

Passion écran noir

Comme d'autres sont attirés par la lumière, Christophe s'épanouit dans la nuit. Ces dernières années, c'est à la tombée du jour qu'il trouve de l'inspiration pour bidouiller sur des synthés, jouer au poker jusqu'à 5 heures du matin, ou s'occuper de ses collections de radios américaines et de bobines en 35 mm des grands classiques du cinéma. Et pour les journalistes qui veulent interviewer cet oiseau de nuit, souvent une même réponse : "Minuit, boulevard de Montparnasse". 

Artiste instinctif, Christophe s'adonne à de nombreuses passions en dehors la musique, avec la même intensité. Parmi elles, le cinéma : "J'ai passé mon enfance au cinéma Louxor, j'ai vu tous les films indiens là-bas", se souvenait-il au micro de France Culture. Il l'approche de plus près dès les années 1960, en signant la bande original du film de Georges Lautner La Route de Salina. Des années plus tard, c'est le cinéma qui rend hommage à sa musique, avec Les Mots bleus d'Alain Corneau, en 2004. 

Puis, c'est en tant qu'acteur qu'il traverse l'écran. En 2006, avec une brève apparition dans le film de Xavier Giannoli Quand j'étais chanteur ; en 2014 dans le film de Fils de réalisé par Hervé-Pierre Gustave dit HPG, dont il compose la bande originale ; enfin, en 2019, dans le film de Bruno Dumont Jeanne, dont il compose également la bande originale.

Des cris adressés à "Aline" aux paroles saccadées et électriques des "Vestiges du chaos", une même mélancolie semble courir : nostalgie d'un imaginaire américain inatteignable, passions amoureuses envolées... L'an dernier dans Par les temps qui courent, Christophe racontait son processus créatif, sa façon de "peindre des sons" et d'aboutir à une "exposition"

Pour moi la musique c’est la respiration, la thérapie, mon bouclier par rapport à ce monde du show-biz notamment. Quand je me lève, je pense en silence, c’est la parole pensée, et vers 17 heures, je vais retrouver les instruments qui m’inspirent et essayer de nouvelles machines. Ça crée quelque chose en moi, qui fait que, tout à coup, je crée un gimmick et que cette peinture sonore donnera peut-être lieu, au bout de trois ou quatre ans, à une exposition. Ce que j’appelle "exposition", c’est quand on signe avec un label. C'est lui qui me fait faire tout l’exposé, qui met les disques dans les bacs et qui me permet de rencontrer des gens comme vous. Christophe