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Christophe Miossec : "Une façon d’être là sur terre, qui fait un bien fou"

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Miossec (au centre) en studio à Bruxelles en 2005.
Miossec (au centre) en studio à Bruxelles en 2005.
© Sipa - Marc Melki

20 ans après. Le chanteur parolier brestois a tout changé et sorti "Mammifères", son nouvel album, en mai 2016. Vingt-et-un an après "Boire", le tout premier, et les années de souffrance sur scène, il raconte une renaissance qui passe par l'impro et le choix de lieux à taille humaine, "politiques".

A Sylvain Bourmeau, qui l’invitait dans la série d’été “L’âge des possibles” en 1996, Christophe Miossec racontait qu’il était bien obligé de lire des auteurs français faute de traductions potables depuis une littérature étrangère. Et le Brestois de citer pêle-mêle, Nizan ou Léautaud. Il avait 31 ans et n’avait encore sorti que son premier album, “Boire”, découvert l’année précédente. Cette interview sur France Culture, qui est parmi ses premières, est ré-écoutable par ici :

Christophe Miossec dans "L'âge des possibles" le 26/08/1996

47 min

Vingt ans plus tard, Miossec est toujours lecteur vorace, journaux ou romans, mais il lit désormais beaucoup de littérature américaine. Suivant ses traducteurs de prédilection, le chanteur parolier se révèle très sensible à la prescription :

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Philippe Garnier ou Brice Matthieusent sont des gens que j’ai appris à connaître, je leur fais confiance. Je suis leur goût littéraire en me disant qu’en tant que traducteurs reconnus, ils ont le choix. Une critique peut aussi me donner envie d’acheter un livre, comme ça a été le cas il y a peu de temps avec le bouquin de l’Américaine Catherine Lacey, Personne ne disparaît, chez Actes sud : c’est Eric Chevillard qui le recommandait, alors que ce n’est pas trop son registre d’habitude. C’est à cause d’Eric Chevillard si je n’ai pas tenté d’être véritablement écrivain dans la vie. On a le même âge et à 21 ans, il avait publié Mourir m’enrhume… tellement virtuose, une sorte d’ultra-doué de la langue française. Chevillard, c’est jubilatoire.

Découvrez tous nos portraits avant/après en 2016 et la série "L'âge des possibles" de 1996

Vingt-et-un ans après le début de sa carrière, Miossec lit au fond davantage qu’il n’écoute de musique. La sienne, c’est certain (“C’est se ramener à quelque chose de figé, et c’est souvent un peu douloureux, car on n’entend que les défauts alors que faire évoluer ses disques en les jouant sur scène au fil des années, c’est vraiment chouette”) mais celle des autres, pas beaucoup plus.

Miossec cherche en tous cas à échapper à l’air qui flotte, celui de l’époque et de l’industrie musicale. S’il cite Benjamin Biolay et son dernier album, “Palermo Hollywood”, sorti cette année 2016 deux mois avant le dernier Miossec “Mammifères”, c’est pour siffler “la luxuriance, une proposition vraiment chouette” qui échappe justement au “son actuel, synthés, modernité, et caetera”. Et parce qu’il croit déceler chez Biolay, qui a notamment composé ce disque en s’immergeant en Argentine, des musiques que lui-même biberonne depuis un an.

Lui qui dit “avoir horreur d’une bande son”, “adorer le silence”, et n’écouter la musique que pour “la décortiquer, et ne faire que ça”, les a dénichées dans une anthologie des latin crooners sud-américains des années 40 / 50, chez Frémeaux et associés. Quand Miossec s’enthousiasme pour ce catalogue à part ou encore pour l’accordéon New Orleans, qu’il se repasse en boucle ces derniers temps, il parle en “ethnologue” et affirme que ça lui est venu avec l’âge :

J’aime bien les musiques populaires parce qu’on fait des liens, on voit le recyclage à l’oeuvre. Je lis beaucoup sur ces musiques : je suis dans la chanson, ça me paraît la moindre des choses de connaître ça. Si on est dans un sujet, faut mieux connaître… on se met au travail.

Il le dit comme il parlerait de faire ses devoirs. “Un vieux fond catholique breton” dit-il en se marrant, même si le mot “devoir” s’égrainera tout au long de l’interview. Y compris voter l’an prochain, pour la présidentielle de 2017 - “Attention, rien à voir avec être un bon républicain : c’est plutôt du côté du vieux fond de culpabilité catho qu’il faut chercher”, avertit le Breton. Vingt ans plus tôt, alors que l’interview en studio avait lieu le lundi suivant l’évacuation manu militari de l’église Saint-Bernard, Miossec se défendait de verser dans le couplet politique, même si perlait sans peine une ironie anti-droitière au fil de ses réponses. Explication rétrospective :

Le terrain est délicat et complètement miné. Il y avait beaucoup plus d’artistes politisés en France à l’époque et j’avais l’impression que ce rôle était déjà rempli, qu’il n’y avait pas besoin d’un gars de plus. Que devenir aussi le chanteur de gauche de service, ça peut être un peu agaçant, aussi. C’est moins vrai aujourd’hui parce que la gauche est dans un tel état… surtout le peuple de gauche, dans un état catastrophique… Du coup, dans tous nos petits concerts, c’est pas des gens de droite, hein… Donc c’est plutôt pour se réchauffer. Faire du bricolage mais être dans sa fonction, dans son rôle. La seule réponse que j’ai trouvé à peu près valable après toutes ces années, c’est de faire ce qu’on vient de faire [avec son nouveau groupe, avec lequel il vient de sortir “Mammifères” au printemps 2016 ndlr] : aller jouer partout en France, dans des petits endroits. Que ce soit ça l’attitude politique. Non pas écrire un manifeste mais plutôt d’aller payer avec son corps, avec sa fatigue. Je ne sais pas comment dire ça, mais j’ai l’impression de faire un acte politique.

Ces “petits concerts” se sont enchaînés avec Léandre Lyons, Mirabelle Gilis et Johann Riche, rencontrés à la mort de l'ami commun, Remi Kolpa Kopoul. D’abord avec beaucoup d’improvisation, et en écumant de petites salles et autres lieux minuscules qui venaient parfois trancher avec la très riche scénographie de la tournée précédente, pour “Ici bas, ici même” (2014). Sur le livret de “Mammifères”, Miossec et l’équipe remercient untel pour le gîte et le couvert, tel autre pour sa grange. La tournée qui a précédé l’enregistrement de l’album, expédié en une poignée de semaines, est aussi une brèche dans le climat des attentats en France depuis janvier 2015 :

Je peux me permettre de faire des concerts sans rien gagner, à part pour payer les musiciens qui m’accompagnent. C’était important pour moi de me dire que dans mon économie, j’ai des revenus en tant que parolier. Du moment que le chanteur ne prend pas son cachet habituel et se contente de peu de choses, on peut jouer partout finalement. Tout est jouable. C’est ça que je voulais mettre à l’épreuve. On s’est fait du bien avec toute une sorte de peuple un peu catastrophé.

Avec ce dernier album, Miossec a tout changé, équipe, vie perso et même son label. Il a quitté Pias, sa maison historique, pour Sony. Une major peut sembler un peu décalée alors que lui revendique de décider plus que jamais “à l’arrache, la veille au soir, de jouer dans un rade improbable”. Après un an de route et de rades, lui parle d’un instinct retrouvé :

Avec tous les événements qui se sont passés, tout d’un coup on se trouve un peu ridicules par nos petits spectacles avec des barrières de sécurité comme si les gens étaient méchants, des loges où on va se claquemurer. Je voulais retrouver ce métier dans ce qu’il a de plus primal, premier, un côté troubadour un peu couillon... mais vrai. Mon engagement politique, c’est de faire ce genre de choses.

L"improvisation du disque a aussi changé l'écriture du chanteur. Cette fois, Miossec a testé sur la route chansons et arrangements. Les trois musiciens ne sont pas venus servir sur un plateau un répertoire écrit et peaufiné. Parfois, les paroles sont même venues après, "en un jet,  une impulsion,  une jubilation… dans ces moments-là, il faut écrire beaucoup" :

Mes musiciens ont un tel niveau, individuellement, que chaque concert a donné lieu à beaucoup d’impro. Le disque est basé là-dessus, c’est jouissif et je n’avais pas ça avant.

Avant, et en particulier à l'époque de cette interview de 1996, un concert de Miossec pouvait être aléatoire à défaut d'être improvisé. Totalement sobre depuis six ans, le chanteur qui en est méconnaissable en concert raconte aussi avoir mis un temps fou à être heureux sur scène :

C’était plutôt mes conneries qui étaient improvisées. Quand ça tombait mal, ça tombait mal… mais à l’époque j’aimais bien aussi provoquer une certaine consternation. Pas jouer au con mais aller contre. Ne pas être quelqu’un qu’on va applaudir, et qui va dire “Merci, je vous aime !” Maintenant j'accepte. Ca a mis des années et des années à trouver, quand le plaisir est vraiment supérieur à la souffrance. C'était effroyable de se produire en public pendant très, très, très longtemps. Vraiment à se faire mal. Mais je savais qu’il y avait quelque chose là-dedans, cette notion de plaisir. Je sais maintenant la chercher, aller la trouver… une façon d’être là sur terre, qui fait un bien fou. Cette notion d’équilibre.

Archive INA - Radio France

A découvrir : l'ensemble du dossier "L'âge des possibles" et [quinze portraits avant / après publiés tout l'été](http://A découvrir : l'ensemble du dossier "L'âge des possibles" et quinze portraits avant / après publiés tout l'été.)

Biographie de Christophe Miossec

par Véronique Le Falher, de la Documentation de Radio France

Miossec est breton, de Brest. Ses deux premiers albums s’intitulent "Boire", en 1995, et "Baiser", en 1997. Une poésie de mots rugueux, railleurs et rageurs sur la vie et les sentiments. Les mots ne se sont pas forcément apaisés au fil des années et la poésie, la sensibilité sont toujours présentes chez cet homme qui a désormais cessé de boire. Un temps exilé, Miossec est revenu dans le Finistère et s’est installé dans sa maison face à la mer. Installé mais pas ancré : il vient d'emménager à Paris et son dernier album "Mammifères" (2016) est peut-être le premier à nous faire voyager de la sorte, rythmé par une musique aux accents de liberté.

Miossec est né en 1964 à Brest, il est auteur, compositeur et interprète. Il écrit pour d’autres artistes, notamment Johnny Halliday.

Discographie sélective

  • Boire (1995)
  • Brûle (2001)
  • L’Etreinte (2006)
  • Chansons ordinaires (2011)