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Christopher Bickerton : " La science doit désormais céder du terrain à la politique"

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Le retour du paddle, sur la rivière Cam à Cambridge, 30 mai 2020
Le retour du paddle, sur la rivière Cam à Cambridge, 30 mai 2020
© Maxppp - Keith Mayhew

Coronavirus, une conversation mondiale. Depuis Cambridge où il enseigne la science politique, Christopher Bickerton décrit une" vie entre deux mondes" et en appelle au retour de la politique et du débats d'idées, alors que le Royaume-Uni avance doucement dans le déconfinement.

Face à la pandémie de coronavirus, Le Temps du Débat avait prévu en mars une série d’émissions spéciales « Coronavirus : une conversation  mondiale » pour réfléchir aux enjeux de cette épidémie, en convoquant les savoirs et les créations des intellectuels, artistes et écrivains du monde entier. Cette série a dû prendre fin malheureusement après le premier épisode : « Qu'est-ce-que nous fait l'enfermement ? ».  Nous avons donc décidé de continuer cette conversation mondiale en ligne en vous proposant chaque jour sur le site de France Culture le regard inédit d’un intellectuel étranger sur la crise que nous traversons. Depuis le 24 avril, Le Temps du débat est de retour à l'antenne, mais la conversation se poursuit, aussi, ici.

Christopher Bickerton enseigne la science politique à l’université de Cambridge après être passé par Oxford, l'université d'Amsterdam et Sciences po Paris . Ses travaux portent sur les études Européennes, la théorie politique et les relations internationales. Il est l'auteur des livres (en anglais) : "European Integration, from Nation-States to Member States"  (Oxford University Press, 2012), The European Union: A Citizen’s Guide, (Penguin, 2016). Son prochain livre porte sur le techno-populisme. 

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Nous sommes entre deux mondes. Le confinement des derniers mois semble toucher à sa fin. Les amis se retrouvent, les magasins rouvrent leurs portes, et les enfants retournent à l’école. A Cambridge, en Angleterre, le parc de Jesus Green, qui se situe entre la rivière de la Cam et le Jesus College, est comme tous les étés précédents  : les barbecues un peu partout, les couples entrelacés à l’ombre des grands arbres, et les queues bien civilisées à l’entrée des terrains de tennis.  

Mais en regardant d’un peu plus près, on se rend compte que ça n’est pas non plus le retour à la normalité. Rien n’est comme avant. En Angleterre, la grande majorité des enfants n’ont pas la possibilité de retourner à l’école ; en Écosse, elles ouvriront seulement après l’été. Certains magasins rouvrent, d’autre restent fermés. Les parcs sont remplis de jeunes  ; les vieux ont disparu des espaces publiques. 

Cette vie entre deux mondes est caractérisée principalement par un sentiment d’incertitude et de doute vis-à-vis l’avenir. Nous avons tous une épée de Damoclès au-dessus la tête, la crainte que le virus revienne sous forme de « deuxième vague ». 

Pour certains, un tel retour signifierait se retrouver au chômage ou souffrir de la liquidation de pans entiers de l’activité économique. Pour les enfants, ce serait encore une rupture dans leur vie sociale. Et pour les plus âgés, la peur, à nouveau, d’être touchés par un virus qui pourrait être encore plus dangereux qu’auparavant.  Cette épée de Damoclès empoisonne les joies et les plaisirs que l’on goûte en cette fin de confinement.  

Pour le Royaume-Uni, la relance économique va être particulièrement difficile. Certaines économies en Europe dépendent avant tout de leur capacité à vendre leurs produits à l’étranger. Le produit intérieur brut (PIB) de l’Allemagne dépend des exportations de voitures et d'outils.  Tant que la Chine et d’autres continuent à acheter ce que l’Allemagne produit, le pays peut survivre économiquement. Même si cela crée une dépendance vis-à-vis de l’état de l’économie mondiale, bien sûr, et des voisins européens. Mais au Royaume-Uni, le problème est différent. Depuis longtemps, la croissance britannique dépend des consommateurs. La consommation est le pilier de l’économie, et quand les salaires stagnent, ce qui est le cas depuis 2008, les dépenses sont financées par des prêts. 90% des achats de voitures sont réalisés avec un emprunt dont le remboursement s’étale sur des années. La relance de l’économie après le covid-19 dépend donc de la confiance des consommateurs britanniques, et non de la taille d’un chantier de construction en Chine. Or cette confiance est au plus bas. Une bonne partie de l’économie repose sur les pubs, les restaurants et les cafés … qui ont été les plus touchés. Depuis le début de la crise, le PIB britannique a connu une chute de plus de 20%. Si l’une des conséquences du covid-19 est une baisse durable de la consommation, c’est tout le modèle britannique qui sera remis en cause. 

"On avait pris l’habitude de regarder Johnson un peu comme un clown"

La pandémie a touché le gouvernement de Boris Johnson d’une manière particulière, liée évidemment à sa façon de se légitimer et de gouverner. On avait pris l’habitude de regarder Johnson un peu comme un clown. Beaucoup se rappellent, par exemple, de cet épisode de 2012 pendant les jeux Olympiques à Londres où il s’était retrouvé coincé sur une tyrolienne, avec deux petits drapeaux dans chaque main. Mais depuis qu’il est au pouvoir, son offre politique a évolué. Sa victoire aux élections de décembre 2019 est due à une combinaison de populisme et de technocratie. Son slogan « Get Brexit Done » exprimait sa volonté d’incarner la majorité qui a voté pour le Brexit, mais aussi sa capacité à agir, son efficacité dans l’action.  

On a beaucoup vu ce techno-populisme en début de crise. Tous les jours, en fin d’après-midi, Johnson répondait aux questions des médias avec deux experts scientifiques à ses côtés. La réticence du gouvernement à mettre en place les mesures de confinement fut justifiée entièrement en langage scientifique. C’était un choix entre deux visions : le besoin d’acquérir un degré d’immunité d’un côté, et le besoin de réduire au maximum les infections en obligeant la population à rester à la maison de l’autre. Certains journalistes et commentateurs ont été surpris par cette fidélité aux experts : comment expliquer l’approche non-populiste d’un populiste comme Johnson ?  

Le grand danger, lorsque l’on utilise l’expertise et le savoir comme piliers principaux de sa légitimité, est que l’on finit par exiger des experts des certitudes qu’ils sont incapables de nous fournir. 

Il était sans doute inévitable, en plein milieu de la pandémie, que notre discours politique se technocratise un peu. Mais un tel discours ne peut nous conduire à faire l’économie de décisions qui ne reposent pas sur l’expertise mais sur des valeurs et une évaluation de demandes contradictoires. À quel point, et à quel moment, faut-il privilégier le retour à la croissance même si cela risque de faire grimper le taux d’infection dans le pays ? Faut-il privilégier l’intérêt des enfants, pour qui l’école est un espace essentiel de socialisation, d’apprentissage et d’égalitarisme, ou penser d’abord aux personnes âgées qui ont besoin d’une réduction quasi totale des infections pour pouvoir retrouver une vie normale ?  

En ce moment, nous voyons pour la première fois ce que sera vraiment notre vie après le confinement. La science doit désormais céder du terrain à la politique. C’est-à-dire, à une certaine vision pour le pays, à une conception du comment vivre ensemble, comment naviguer parmi les multiples choix éthico-politiques qui nous attendent. Un gouvernement ouvertement de gauche ou de droite nous permettrait de débattre de notre avenir car les décisions seraient plus prévisibles et plus transparentes du point de vue idéologique. Mais le techno-populisme de Boris Johnson, où  les vérités scientifiques s’alignent avec l’unique volonté « du  peuple », exclut ce genre de débat. C’est quand l’épée de Damoclès tombera que l’on s’apercevra du vide qui existe au cœur du « Johnsonisme ». 

Emmanuel Laurentin avec l’équipe du « Temps du débat ».

Retrouvez ici toutes les chroniques de notre série Coronavirus, une conversation mondiale