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Cinecittà : de l'âge d'or italien au parc d'attraction

Par
Federico Fellini et Marcello Mastroianni à Rome en 1986.
Federico Fellini et Marcello Mastroianni à Rome en 1986.
© Getty - Rino Petrosino/Mondadori Portfolio

PREVIOUSLY. "Previously" | Au numéro 1055 de la Via Tuscolana à Rome, le 28 avril 1937, Benito Mussolini inaugure les studios cinématographiques de Cinecittà, littéralement "ville du cinéma". 80 ans après, que reste-t-il de ce site mythique ? Exploration en archives.

Mythique cité du cinéma italien, souvent appelée « La fabbrica dei sogni » (La fabrique des rêves), Cinecittà se situe dans un quartier populaire du sud-est de Rome. Westerns, films antiques, séries télévisées, grosses productions américaines, classiques italiens : les studios ont vu défiler des milliers de films. L'idée de sa naissance émerge en 1930 : le gouvernement italien fasciste sous le joug de Mussolini souhaite industrialiser le cinéma italien afin de concurrencer le succès et le quasi-monopole d'Hollywood. Mais les studios de Cinecittà représentent surtout une importante machine de propagande fasciste.

« La fabrique des rêves », outil de propagande

L'étendu de Cinecittà révèle le poids du lieu dans l'histoire du cinéma mondial : 35 hectares d'où sont sortis de ses usines 3000 films, dont 47 films oscarisés. Scipion l’Africain de Carmine Gallone est le premier film tourné à Cinecittà en 1937. Il vise à montrer au monde la gloire de l'époque romaine. Les années qui suivent font tourner la machine du cinéma à grande vitesse. La fin de la Seconde Guerre mondiale, la chute de Mussolini et la naissance du néoréalisme italien marquent un tournant dans « la ville du cinéma ». A partir de 1945, le cinéaste Roberto Rossellini avec Rome ville ouverte, suivi de Vittorio De Sica et Luchino Visconti, s'attache à montrer la réalité et les mutations de la société italienne au sortir de la guerre. Par définition, le néoréalisme a l'ambition de décrire le vrai visage du pays et du peuple et se doit, de ce fait, de délaisser Cinecittà, au profit de la rue.

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Dans ce reportage de 1988 diffusé sur France Culture sont abordées les conditions de la création de Cinecittà, les studios pendant la guerre devenus des casernes et des camps de réfugiés. Le "Mardi du cinéma" explore ainsi la période héroïque des années 1950 à Cinecittà, la crise des années 1970 et la reprise des années 1980.

Sur les lieux de tournage à Cinecitta (Mardi du cinéma, 1988)

42 min

Cinecittà a toujours été le studio européen le plus ouvert aux étrangers. Mais en 1970, il a vécu une certaine crise parce qu'économiquement il était plus favorable de tourner en extérieur. Il y avait aussi une Nouvelle Vague italienne qui préférait tourner dehors comme Bertolucci. Seul Ettore Scola a toujours aimé tourner dans les studios tout comme Fellini. Attilio D'Oonofrio, directeur général de la Cinecittà.

Fellini et Western Spaghetti

Anita Ekberg dans La Dolce Vita de Fellini
Anita Ekberg dans La Dolce Vita de Fellini
- Pathé Distribution

Tout le monde du cinéma est passé par Cinecittà. L'un des premiers a été Tyrone Power puis sont arrivés Luigi Pasinetti, Sophia Loren, Liz Taylor... Franco Mariotti, chargé des relations publiques à Cinecittà.

Dès 1951, la Cinecittà est réinvestie par les producteurs américains désireux de tourner des films d'époque en Italie, à cause du coût de revient bien inférieur à celui d'Hollywood. Mais c'est sans conteste au début des années 1960 que Cinecittà va vivre son âge d'or en parallèle du miracle économique que connaît alors l'Italie. Les années 1960 signent l'ère de la Dolce Vita, chef-d'œuvre inoubliable de Federico Fellini, des comédies à l'italienne ainsi que des westerns spaghetti initiés par Sergio Leone. La Strada, Casanova, I Vitteloni, La Voce della Luna : aucun cinéaste n'a autant tourné dans les studios de la via Tuscolana que Fellini. «Le fameux studio 5 était le préféré de Fellini. C'est un immense théâtre, le plus grand d'Europe, il fait 3000 m² » explique Irène Bignardi, critique et présidente de Filmitalia dans un documentaire de France Culture en 2007.

Fellini c'est l’incarnation du théâtre, du tournage en studio. C'est dans son fameux studio 5 qu'il a reconstruit la via Veneto de Rome pour les besoins de La Dolce Vita. La via Veneto étant en pente, il l'a affaissée dans le studio. Irène Bignardi, critique et présidente de Filmitalia.

La nostalgie du temps du "Hollywood sur le Tibre"

Ces belles années se soldent par la crise des années 1970. Depuis lors, Cinecittà fluctue entre chef-d'œuvres tel que le Gangs of New York de Martin Scorsese en 2003 et nostalgie de l'âge d'or du cinéma italien. Ces dernières années, c'est l'audiovisuel qui a pris le pas sur le cinéma : ce sont majoritairement des séries, fictions, spots publicitaires et émissions de télé-réalité qui ont été tournés dans la « cité des rêves ». Dernièrement, Paolo Sorrentino, pour la série The Young Pope, y a réalisé quelques scènes.

En 2007, aucun film italien n'était en compétition officielle à Cannes. Le cinéma de nos voisins transalpins semblait avoir alors perdu de sa splendeur et de sa valeur. Surpris par la nuit dans un documentaire radiophonique, nous emmène à Rome, et plus précisément en visite guidée à Cinecittà, pour évoquer le cinéma italien d'hier et d'aujourd'hui :

Rome, studios ouverts (Surpris par la nuit, 2007)

1h 14

Mais le rêve Cinecittà ne cesse de fasciner. Les studios sont ouverts au public seulement depuis 2011. Un an plus tard, le cinéaste Ettore Scola alertait sur la possibilité d'une fermeture des studios pour construire un supermarché, un parking et un centre de fitness. Et ce haut lieu du patrimoine cinématographique mondial a été sauvé. L'engouement pour Cinecittà s'étend au fil des années. Le parc d'attraction « Cinecittà World », qui reconstitue les studios romains, a vu le jour en 2014 dans la banlieue de Rome. Cette ouverture hors-les-murs montre la volonté de hisser Cinecittà au rang des grands lieux de production. Dans les vrais studios, un projet de construction est en cours afin d'attirer plus de productions américaines et pour faire revivre le cinéma dans la cité des rêves. Entre cette volonté d'étendre les studios et le fantasme du parc d'attraction, l'avenir de Cinecittà semble tout de même incertain.

Devanture de Cinecittà World, même architecture fasciste que la devanture des studios.
Devanture de Cinecittà World, même architecture fasciste que la devanture des studios.
© AFP - TIZIANA FABI