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Cinq conseils pour parvenir à lire "Ulysse" de James Joyce

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James Joyce se prenant la tête au sens littéral, 1910
James Joyce se prenant la tête au sens littéral, 1910

En octobre, nous vous avions demandé quel livre vous n'aviez jamais réussi à terminer. "Ulysse", de Joyce, arrivait largement en tête de ce sondage. Nous avons rencontré un spécialiste de Joyce, et lui avons demandé ses conseils pour venir à bout de la grande oeuvre du romancier irlandais.

"Ils disent tous que c'est immense mais quand tu prends le livre sur les étagères, à partir de la page 10 c'est du papier Canson." Suite au sondage que nous avions lancé en octobre afin de savoir quel livre vous n'aviez jamais réussi à terminer, vous êtes nombreux à vous être déchaînés sur l'Ulysse de James Joyce, qui a visiblement résisté à la majorité des lecteurs. Nous avons rencontré un spécialiste de Joyce, et lui avons demandé conseil pour ne plus se laisser désarçonner par ce grand roman, et pourquoi pas, en venir à bout.

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Mais tout d'abord, de quoi s'agit-il dans ce livre ? Difficile à dire, tant le récit n'est pas une fin en soi, pour Joyce, dans ce roman. Contentons-nous de la présentation de l'éditeur (Gallimard) :

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Le 16 juin 1904, à Dublin. À partir des déambulations, élucubrations, rencontres et solitudes de trois personnages, Leopold Bloom, Stephen Dedalus et Molly Bloom, Joyce récrit l'"Odyssée" d'Homère. L'architecture d'"Ulysse" est un incroyable tissage de correspondances : le roman foisonne d'échos internes, de réminiscences, de choses vues et entendues, digérées et métamorphosées. En même temps que Proust, Joyce écrit le grand roman de la mémoire et de l'identité instable. Dans ce livre qui tient de l'encyclopédie et de la comédie humaine, l'auteur convoque tous les styles, tous les tons - y compris comique -, du monologue intérieur au dialogue théâtral. La lecture d'"Ulysse" est de ces expériences déterminantes qui changent notre perception du roman comme notre vision du monde.

La cathédrale Christ Church de Dublin, est la plus ancienne cathédrale médiévale de la ville
La cathédrale Christ Church de Dublin, est la plus ancienne cathédrale médiévale de la ville
© Getty - Andrea Pucci

1. Ne pas commencer par le début

Ne pas miser sur une continuité du récit, voilà le premier conseil donné par Jacques Aubert, professeur émérite des Universités et éditeur de James Joyce en Pléiade. Car si le lecteur d'Ulysse est désorienté, c'est parce qu'il assiste à une mise en pièces délibérée du discours en tant que parcours logique. Alors que le discours doit normalement être ordonné en vue d’une fin, d’une vérité à démontrer, ou au moins à signaler, Joyce s'y oppose, explique Jacques Aubert :

C’est vers cette remise en cause que toute la recherche de Joyce s’est orientée. Et ça commence au moment où il a écrit la première version de sa propre autobiographie, "Stephen le heros", pour en faire le portrait de l’artiste en jeune homme. C’est à partir de ce moment-là qu’il développe une logique de la coupure, de la rupture, qu’on voit à l’oeuvre dans "Ulysse" non seulement du point de vue narratif, mais stylistique.

Ainsi par exemple, les premiers épisodes du roman sont centrés sur un personnage qui soudainement, à partir du quatrième chapitre, disparaît de la circulation :

Stephen Dedalus était au chevet du lecteur au début et soudain, au quatrième chapitre, parfois considéré comme le début de la deuxième partie, celui-ci est précipité en face du couple Bloom !

C'est pourquoi Jacques Aubert conseille au lecteur de ne pas commencer par le début, mais par d’autres épisodes, et pourquoi pas, le dernier :

Là je fais de la provocation. Il y a d’autres épisodes que l’on peut prendre, beaucoup plus tôt, et en particulier certains qui sont plus surprenants du point de vue formel. Par exemple le chapitre qui procède par questions et réponses. Ou la déambulation d’un personnage dans la ville.

2. Ne pas voir "Ulysse" comme un roman qu'il FAUT avoir lu

Pour Jacques Aubert, si le lecteur est déconcerté, c'est parce qu'il appréhende le livre dans son unité, comme un objet qu'il faut avoir lu. C'est pourquoi il préconise une lecture très performative du roman, sans miser sur cette fameuse continuité du récit. Il s'agit non pas de lire pour terminer un livre, mais de lire pour "faire acte de lecture" :

Ce qui est important c’est l’acte de lecture que devrait commettre le lecteur. Non pas le livre lu, ce qu’il faut lire, l’idée d’un livre bien lu, mais plutôt ce qui constitue pour le sujet l’acte de lire. Ce qui est rappelé par les textes bibliques, ou d’autres textes sacrés, c’est que l’acte de lire est plus important que le livre lu. C’est pour ça que dans le judaïsme, lorsqu’on a fini une lecture supposée complète des Ecritures, il faut immédiatement recommencer. Le principe c’est qu’on n’en ait jamais fini, on a toujours raté quelque chose.

Une façon peut-être, de ne pas se laisser décontenancer par le fait que Joyce traverse un certain nombre de styles, au cours des dix-huit chapitres d'Ulysse :

Joyce a essayé, ou fait mine d'essayer de définir ces styles lorsqu’un beau jour, il a accepté de donner une clef de lecture à Ulysse avec le schéma Linati [un guide de lecture dont une première version fut envoyée par Joyce en septembre 1920 à son ami Carlo Linati, N.D.R]. Mais c’est purement artificiel. C'était pour montrer ce qu’on pouvait éventuellement faire à partir de son texte. Il s'agit au fond de questionner l’idée de discours en tant qu’unifié, en tant que le discours de Dieu, cet espèce de survol que constitue le discours avec un grand D.

Mais aussi de ne pas se laisser intimider par la multiplication des points de vue, des narrateurs omniscients :

J’ai utilisé le mot “déconcertant” parce que c’est précisément le propos d’"Ulysse", de dé-concerter : montrer ce qu’il se passe entre les parties concertantes que constituent par exemple à Dublin, les habitants de la ville : ils sont dans le dé-concert permanent avec leurs petites histoires, leurs obsessions, et éventuellement leurs méprises sur ce que font les autres, ce qu’ils disent ou pensent.

À réécouter : Dublin, portrait de la ville en artistes

3. Ne pas chercher à élucider toutes les allusions

Il existe nombre d'hypothèses sur les sens cachés du roman de Joyce. En juin 2011, Slate en rapportait deux : Ulysse pourrait être interprété comme un détournement de la La Divine Comédie de Dante ("Le personnage de Stephen Dedalus devient Dante lui-même, mené à travers les cercles de l'Enfer et les corniches du Purgatoire par Leopold Bloom/Virgile"), ou du Nouveau Testament ("Vers la fin du roman, l'auteur décrit Bloom dans un bordel : victime d'une série d'hallucinations, il se fait humilier et torturer par la maîtresse des lieux dans une transposition délirante de la Passion du Christ").

Mais pour Jacques Aubert, il n’est pas décisif d’élucider toutes les allusions présentes dans le récit :

Il y a des ouvrages d’érudition sur les allusions littéraires. C’est intéressant en soi pour voir ce que Joyce en a fait, éventuellement en les déformant, ces allusions, en les dénaturant. Mais il n'est même pas indispensable de connaître l'"Odyssée", parce que d’autres vous diraient qu’il faut connaître l’annuaire de Dublin de 1904 pour identifier ceci et cela…

En fait, insiste l'éditeur de Joyce en Pléiade, le lecteur d_'Ulysse_ doit donner plus d’importance à l’énonciation qu’aux énoncés. Cette énonciation qui n'est faite, dans Ulysse, que de monologues intérieurs :

On touche aux limites de l’impossible. Le discours est sans adresse, sans autre, par définition, puisqu’il est intérieur, il laisse en suspens la question de l’altérité. Il est aussi aux limites de l’imposture puisqu'il a vocation à se présenter sous les apparences de la vérité. La petite voix intérieure, la conscience...

4. Le lire en anglais... si possible !

Face au découragement d'un certain nombre de lecteurs, Jacques Aubert conseille aussi de lire Ulysse dans le texte, en anglais, pour ceux qui connaissent suffisamment cette langue :

Peut-être que la traduction peut être décourageante parce qu’il y a des échos, des résonances, qui vont échapper au lecteur.

Bien qu_'Ulysse_ soit essentiellement écrit en prose, Jacques Aubert souligne encore que le roman n'est pas dénué d'une dimension poétique et esthétique (linguistiquement parlant), loin s'en faut :

Je pense au débat que Virginia Woolf a eu avec son amie et amante dans les années 1930, et où elle prêche pour la prose qu’elle juge supérieure à la poésie dans la mesure où pour elle, le jeu sur les sonorités tenait trop de place par rapport au jeu sur le sens, sur le signifiant. Elle trouve que d’une certaine manière, paradoxalement, au regard de la tradition, la prose offre plus de possibilités que la poésie. Ça vaut ce que ça vaut, mais de ce point de vue-là, elle a fini par adhérer à Joyce. Sa première réaction, elle l’a dit ensuite, était celle de quelqu’un qui ne l’avait pas lu. Qui l’avait ouvert et refermé, sans le lire. Quand elle l’a lu, elle a fait acte de repentance. Elle a dit qu’en fait, "Ulysse" était vraiment un chef-d’oeuvre absolu.

Dans le monde anglo-saxon, Ulysse est lu plus facilement qu'en France, sans doute parce que les références sont moins lointaines pour les lecteurs. Et pourtant, le roman connaît aussi énormément de succès aux Etats-Unis, notamment dans le milieu universitaire :

Il est quand même un des horizons des études littéraires, ça c’est certain. Il est plus vulgarisé qu’il peut l’être en France, grâce à l’Amérique aussi, et à l’industrie joycienne. Il y a eu toute une période où Joyce a été banni par la censure, en Irlande, c’était très net. En Amérique aussi [il y a fait l’objet d’un procès pour obscénité, N.D.R]… pendant un certain temps, c’était le livre qu’on passait à la douane sous des couvertures d’emprunt.

5. Comparer ses échecs de lecture et leur trouver des points communs

Enfin, Jacques Aubert, qui dit regretter profondément qu’Ulysse ait été l'ouvrage le plus cité de notre sondage, craint que les lecteurs ne se soient pas souciés de voir sur quoi ils achoppaient :

C’est la question au fond de la place de la lecture dans leur existence. C’est ça qui est en cause. Si on prend le livre comme une énonciation s’adressant à une autre énonciation, le lecteur ne doit pas être là comme une machine à avaler du texte, mais comme un être humain avec son histoire, sa culture, les échos de ses autres lectures, et éventuellement de ses autres échecs de lecteur…

Pour sortir de ce "face à face mortifère entre le lecteur et l’oeuvre", il suggérait que celui qui se trouve en échec devant Ulysse tente de discerner, par rapport à d’autres textes ayant eu le même effet sur lui, à chercher ce qu’il y a de commun et de différent entre ces échecs de lecture :

C’est une espèce d’auto-analyse littéraire que je préconise-là. C’est peut être une des choses les plus réalistes à proposer.

Convaincu.e de vous y replonger ?