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Cinq idées que défend Stanislas Dehaene, l'éminence grise de Jean-Michel Blanquer

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Stanislas Dehaene au Collège de France.
Stanislas Dehaene au Collège de France.
- Patrick Imbert / Collège de France

Le ministre de l'éducation nationale, Jean-Michel Blanquer, a annoncé la création d'un Conseil scientifique chargé de s'intéresser au fonctionnement de l'apprentissage chez les élèves. Que préconise le neuroscientifique Stanislas Dehaene, professeur au Collège de France, à la tête de ce conseil ?

Le ministre de l’Education Jean-Michel Blanquer a annoncé l’instauration d’un conseil scientifique, chargé d’étudier les disciplines enseignées à l’école, ainsi que le contenu des formations enseignantes ou des manuels scolaires. Il a nommé à sa tête Stanislas Dehaenne, neuroscientifique de renom, devenu incontournable dans le champ de la psychologie cognitive. Globalement bien accueillie, la nouvelle de l'arrivée de ce spécialiste du cerveau à la tête du Conseil scientifique n'en a pas moins inquiété une cinquantaine de chercheurs, préoccupés à l'idée d'une OPA des neurosciences sur la pédagogie dans l'éducation nationale.

Psychologue cognitif et neuroscientifique, professeur au Collège de France, titulaire de la Chaire de psychologie cognitive expérimentale, membre de l'Académie des Sciences, chercheur au centre NeuroSpin, Stanislas Dehaene est aujourd'hui considéré comme un des grands spécialistes des neurosciences. Faut-il donc craindre que cette discipline ne surinvestisse le tout nouveau Conseil scientifique ? Les membres du conseil proviennent d'horizons variés, mais le chercheur devrait donner l'orientation générale. L'occasion, donc, de s'intéresser aux idées qui animent l'éminence grise du ministre de l'Education nationale.

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1. Comprendre l'humain grâce à la "science de la conscience" 

Le gros du travail de recherche de Stanislas Dehaene s'intéresse à la question de la conscience. Pour ce dernier, il existe une "science de la conscience". Selon lui, l'émergence de la psychologie cognitive a permis la réhabilitation de l'introspection : interroger quelqu'un sur un sujet donné permet de dégager une réponse qui constitue en elle-même une donnée empirique. Notamment parce que, grâce aux nouvelles techniques d'imagerie (l'I.R.M. ou la magnétoencéphalographie par exemple), les réactions du cerveau liées à des stimuli choisis peuvent être visualisées. Les progrès de l’imagerie médicale permettent d’observer les fonctions cognitives du cerveau et d’ouvrir de nouvelles perspectives à la croisée de la biologie, de la génétique et des innovations technologiques.

Grâce à ces expériences, Stanislas Dehaene a pu s'intéresser à ce qui constitue une des grandes interrogations des neurosciences : l'existence - ou non - de la conscience. 

"Comment je peux savoir de quoi vous êtes conscient ?  Demandait-il à Etienne Klein en février 2016, dans la Conversation scientifique. Je suis obligé de vous le demander. C'est un phénomène subjectif, la conscience. Pendant longtemps, on a pensé que parce que c'était un phénomène subjectif, personnel, à la première personne, il n'y aurait pas de science de la conscience. Elle échapperait à l'approche objective du scientifique. Je pense que ça n'est absolument pas le cas. Je peux recueillir l’introspection d'une personne, et non pas la prendre pour argent comptant, mais l'introduire dans une théorie, comme une observation fondamentale, au même titre que l'état d'activité de son cerveau."

La conscience est-elle devenue une affaire de science ? (La Conversation scientifique, 10/02/2016)

58 min

Pour Stanislas Dehaene, les sciences cognitives ont beaucoup progressé grâce à l'idée que le cerveau est un dispositif de traitement de l'information. Ce qui relève du mental, c'est ce qui relève du traitement de l'information, et les neurosciences cognitives ont pour but de comprendre l'implémentation de cette information, comment elle est physiquement inscrite dans le cerveau, sous forme de réseau.

Comme il l'explique dans son ouvrage Le Code de la conscience, "le point de départ de la science de la conscience, c'est le fait de se rendre compte qu'une part absolument minuscule du traitement de l'information dans notre cerveau est conscient". 

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2. Enseigner est une science 

Pour Stanislas Dehaene, enseigner est une science. "Je pense qu'un bon enseignant est un enseignant qui a un bon modèle mental du cerveau des enfants, précisait-il en introduction de sa conférence "Les grands principes de l'apprentissage", tenue en 2012. Nous devons essayer de réfléchir ensemble aux connaissances qui sont indispensables pour qu'un enseignant puisse concevoir le programme éducatif dans un contexte qui va maximiser les modifications mentales, cérébrales, et maximiser la vitesse aussi, la quantité d'apprentissage qu'un enfant peut avoir."

En acceptant de prendre la tête du Conseil scientifique de l'éducation nationale, le neuroscientifique passe dorénavant des sciences cognitives aux sciences de l'éducation. Pour Stanislas Dehaene, le système éducatif français a notamment pour défaut de ne pas former les enseignants aux sciences cognitives. Un apprentissage qui permettrait de mieux comprendre les élèves en difficulté. En 2013, alors qu'il venait de recevoir le grand prix de l'INSERM, Stanislas Dehaene expliquait dans La Grande Table que l'enseignant doit "prêter attention à ce que l'enfant ne sait pas, être capable de détecter et de réduire cet écart. L'espèce humaine est la seule à enseigner" : 

Qu’est-ce qu’apprendre ? (La Grande Table, 12/12/2013)

33 min

Pour le scientifique, nous avons tous une organisation cérébrale similaire qui doit conduire les enseignants à respecter certains principes fondamentaux, qui ne sont pour autant pas incompatibles avec une grande liberté pédagogique.

3. L'enfant a un excellent "algorithme d'apprentissage"

Pour le président du Conseil scientifique, on a sous-estimé les compétences très précoces des enfants et leur extraordinaire potentiel d'apprentissage, comme il l'expliquait en septembre 2017, dans l'émission " Les Chemins de la philosophie"

S'il fallait créer une nouvelle école, ce serait une école dans laquelle on prendrait plus au sérieux le point de départ des enfants, c'est-à-dire les compétences qu'ils ont dans le domaine des nombres ou du langage. On serait capable d'enrichir la stimulation qui est fournie à l'enfant. On sait que l'algorithme d'apprentissage qui est présent dans nos cerveaux dans les petites années, dans les jeunes années, est extraordinairement puissant. Malheureusement, on sait aussi, alors que les années passent, en particulier les années de la puberté, que cet algorithme va baisser en capacité, surtout pour les langues. Il y a matière, là, à réfléchir à ce que notre école pourrait être si elle était mieux adaptée au cerveau de l'enfant. 

Pour une autre école : des sciences cognitives à la salle de classe (Les Chemins de la philosophie, 04/09/2017)

58 min

Aux yeux de Stanislas Dehaene, un petit enfant parvient à extraire une quantité d'informations extraordinaire d'un petit nombre de stimulations. Ainsi, un enfant a besoin d'un nombre de stimulations bien inférieur à celui d'un adulte pour apprendre un mot : son algorithme, précise le chercheur, continue à fonctionner la nuit jusqu'à "trois fois plus efficacement que dans un cerveau adulte". A charge pour l’école, donc, de fournir à ce "super-ordinateur" qu'est l'enfant, un environnement approprié et un enseignement structuré.

4. La lecture sous l'angle des neurosciences : pour une lecture syllabique 

Attentif aux résultats de l'enquête PISA, le scientifique estime en effet que les mauvais résultats de la France tiennent en grande partie de l'apprentissage de la langue. 

En savoir plus : Que nous apprend PISA?
58 min

Stanislas Dehaene a déjà pris fait et cause contre la méthode globale, qui selon lui "éloigne les enfants de la lecture", au profit de la méthode dite "syllabique", ou "b.a.-b.a.", pourtant encore largement contestée. 

Sur France Culture Conférences, lors d'une conférence de 2013 consacrée au rapport entre cerveau et lecture, le neuroscientifique envisageait des "principes très simples à mettre en oeuvre pour améliorer notre système éducatif" :

Les mécanismes généraux de la lecture commencent à être connus. Il existe des algorithmes d'apprentissage qui sont suivis par notre cerveau. Il y a des facteurs génériques comme l'attention, le renforcement, le sommeil, qui jouent des rôles absolument essentiels dans la consolidation des apprentissages. Ces principes généraux peuvent être utilisés pour faciliter l'organisation du système éducatif et écarter certaines méthodes tout à fait inappropriées. 

5. Partisan de la méthode Montessori 

En France, la méthode pédagogique Montessori est largement portée par l'enseignante Céline Alvarez, qui l'expérimente à Gennevilliers avec le soutien financier de l'association Agir pour l'école, liée à l'Institut Montaigne, un think tank libéral dont est proche Jean-Michel Blanquer. Dans la Grande Table, en décembre 2013, Stanislas Dehaenne revenait sur cette expérience tenue par Céline Alvarez :  

J'ai connaissance d'une expérience magnifique dans l'éducation nationale. Une première classe Montessori s'est ouverte en ZEP, à Gennevilliers. Cette classe a des résultats très étonnants sur la base d'une méthode structurée, exigeante pour les enfants mais aussi pleine d'amusement et de plaisir, des enfants de milieu très défavorisés, savent lire dès la moyenne section maternelle, et en grande section tous les enfants de cette classe savent lire. On peut souhaiter que cet exemple soit suivi, j'espère qu'il sera suivi. 

En savoir plus : Montessori Superstar
59 min

La méthode est encore sujette à caution et sérieusement remise en question par bon nombre d'éducateurs, mais aux yeux de Stanislas Dehaene, qui s'est beaucoup intéressé aux enfants atteints de dyslexie, certains succès sont obtenus grâce à des "méthodes d’enseignement de la lecture qui reposent au premier chef sur l’activité motrice de l’enfant ". Au rang de ces méthodes, on retrouve celle de Montessori, qui fait "tracer du doigt à l’enfant le contour de grandes lettres en papier de verre".

En mathématiques, un sujet sur auquel le chercheur s'est également intéressé, on peut ainsi utiliser certains jouets spécifiques, à l'image de puzzles en forme de cubes, pour aider les enfants à penser différemment la discipline. "Cette dimension concrète des sciences dures est une des faiblesses du système éducatif français, que pointent les comparaisons internationales", explique ainsi Stanislas Dehaene au journal Le Monde. La pédagogie Montessori pourrait ainsi être une alternative au système traditionnel. Le ministre de l'éducation nationale, Jean-Michel Blanquer, s'est d'ores et déjà dit favorable à "l'esprit Montessori" : 

Je suis pour la créativité, la diversité des expériences. Je ne dis pas que Montessori doit être appliqué partout. D'ailleurs c'est plus l'esprit Montessori, qui doit être revisité, dans des modalités qui doivent évoluer. Au-delà du génie pédagogique qu'était Montessori, c'est sa démarche qui est importante. Quand j'étais directeur de l'enseignement secondaire, j'avais encouragé l'expérience Montessori en éducation prioritaire, gratuite, et pour des élèves défavorisés. Cela a eu un certain succès. Au lieu de voir ces expériences menées dans l'école privée comme bizarres, voire inquiétantes, j'aimerais à l'avenir qu'elles puissent être inspirantes pour le service public. En maternelle déjà, beaucoup d'écoles publiques favorisent les manipulations directes par les enfants, des parcours très personnalisés, qui s'adaptent au rythme de chaque enfant, dans un effet de compagnonnage et un esprit de liberté canalisée, avec un objectif pédagogique. Les trois sections - petite, moyenne et grande, sont par exemple mélangées, ce qui permet, comme je l'ai vu dans une classe, qu'un élève de quatre ans lise un livre à ses camarades.