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Cinq raisons qui font de Cannes un festival politique

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Carte. “Le festival de Cannes est un no man’s land apolitique". Voici cinq données pour contredire cette célèbre citation de Jean Cocteau : cinq cartes et graphiques qui présentent le plus grand festival de cinéma du monde comme un lieu éminemment politique, dans tous les sens du terme.

1- Une sélection qui sur-représente la France et les Etats-Unis

A eux deux, France et Etats-Unis présentent près de la moitié des films sélectionnés à Cannes cette année (respectivement 23 et 13 films sélectionnés parmi la sélection officielle, la Semaine de la Critique et la Quinzaine des Réalisateurs). La sélection fait ainsi l'impasse sur la Chine, 3e pays producteur de films après l'Inde et les Etats-Unis, ou méprise des continents entiers, comme l'Afrique (représentée par 2 films égyptiens et 1 film tchadien, mais pas en sélection officielle). Circulez dans la carte pour la dévoiler toute entière, passez sur les pays pour obtenir des précisions sur le nombre de films produits en une année et sur le nombre de films sélectionnés à Cannes, zoomez et dézoomez avec le bouton +/- :

Voir la carte en plein écran. Sources : derniers chiffres disponibles sur la production de long métrages par pays : UNESCO, sélection au festival 2016 : Festival de Cannes (sélection officielle, La semaine de la Critique et La Quinzaine des Réalisateurs). Les films produits par pays comprennent des longs métrages financés 100% au niveau national et les coproductions internationales. Sont exclues les productions de longs métrages étrangers, dont les producteurs à l'échelle nationale ne possèdent pas toute la propriété.

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**"Le festival de Cannes, c'est pas l'Unesco". **Thierry Frémaux, délégué général du festival, en réponse à une journaliste italienne de La Repubblica, qui questionnait l'absence de film italien sélectionné en compétition officielle, soutenue par des journalistes indien, égyptien, mexicain et chinois. Conférence de presse de la 69e édition, le 14 avril à Paris ( analyse d' Antoine Guillot dans sa revue de presse culturelle quotidienne).

Cliquez sur "Films à Cannes" pour voir la disproportion entre les films produits par zone géographique et les films sélectionnés à Cannes.

2- Un festival tributaire de la diplomatie

Dès ses origines, le festival de Cannes est utilisé par la France gaullienne comme un instrument de puissance. Pour le reste du monde, les films nationaux présentés, choisis par les pays eux-mêmes jusqu'en 1972, sont considérés comme des produits industriels et des vecteurs idéologiques. Les fluctuations de la situation internationale influe sur les sélections, les jurys, le palmarès...

L'édition de 1956 porte à son apogée l'influence de la diplomatie mondiale de guerre froide sur le festival : la Chine communiste et l’Allemagne de l’Est ne sont pas reconnues comme puissances et assistent au festival en tant que simples observateurs. Les Allemands de l'Ouest plient bagage pour cause de film refusé. Les Anglais retirent un de leur film pour ne pas déplaire aux Japonais, les Finlandais retirent le leur pour ne pas déplaire aux Russes, et les Polonais pour ne pas déplaire aux Allemands... Le film français de Cousteau, "Le monde du silence" sera finalement vainqueur cette année-là.

3- Jeux d'influence : un jury d'habitués

Cette année, parmi les 9 jurés de la compétition officielle long métrage, 8 ont vu leur film sélectionné ou primé au moins une fois au festival :

  • Le réalisateur français Arnaud Deplechin : sélectionné à Cannes dès son 1er film, "La Sentinelle"
  • L'actrice américaine Kirsten Dunst : a remporté le Prix d’Interprétation féminine en 2011 pour son rôle dans "Melancholia" de Lars von Trier
  • L'actrice et réalisatrice Valéria Golino : son premier film, "Miele", est présenté dans la sélection Un Certain Regard, et reçoit le Prix du Jury Œcuménique
  • L'acteur danois Mads Mikkelsen : son rôle dans "La Chasse" de Thomas Vinterberg lui vaut le Prix d’Interprétation masculine à Cannes en 2012 et il joue le rôle principal dans "Michael Kohlhaas", d’Arnaud des Pallières, en Compétition en 2013
  • Le réalisateur et scénariste **László Nemes : **dont le "Fils de Saul" a reçu l'année dernière le Grand Prix
  • La productrice iranienne Katayoon Shahabi : le film qu'elle a produit, "Nahid" d’Ida Panahandeh, a été primé à Cannes, section Un Certain Regard en 2015
  • L'acteur canadien Donald Sutherland : M.A.S.H., dans lequel il joue un des rôles principaux, reçoit la palme d'or en 1970
  • Le réalisateur australien George Miller, président du jury : son dernier film, Mad Max : Fury road, est présenté au festival en avant-première en 2015
  • L'actrice et chanteuse française Vanessa Paradis : c'est la seule membre du jury à ne pas avoir été primée ou sélectionnée à Cannes

Ecoutez le portrait du jour, par Antoine Guillot : " Le jury du Festival de Cannes, une hydre à neuf têtes", 11 mai 2015

4- Une industrie qui pèse sur les économies

Le "marché du film" cannois est le plus important marché du film au monde. Il réunit 11 554 accrédités en 2015, pour 120 pays représentés. Les présences de l'Inde (+25% , 148 participants), de l'Afrique du Sud (+23%, 146 participants) et de la Corée du Sud (+16%, 303 participants) ont le plus progressé. Pour la première fois étaient présents des participants du Cambodge, du Népal, du Kirghizistan, de l'Afghanistan, du Paraguay, d'Ouganda et de Madagascar. Pour tous ces pays, l'industrie du cinéma prend de l'importance. En France, selon le CNC, Le cinéma et l’audiovisuel représentent 0,8% du PIB et génèrent plus de 340 000 emplois. Partout dans le monde, recettes brutes de l'exploitation et bénéfices des productions font du cinéma un enjeu de politique économique.

Voici la carte du total d'entrées au cinéma par pays. Circulez, passez sur les pays pour obtenir des précisions sur les recettes brutes pour les longs métrages exploités en salles dans chacun d'eux :

Source : Unesco, dernières données disponibles, pour 2013.

5- Un sexisme constant

La proportion de femmes réalisatrices représentées en sélection officielle à la fois révèle le sexisme latent de nos sociétés et, puisque Cannes a la portée d'un événement médiatique mondial, contribue à renforcer ce machisme. La part des réalisatrices représentées à Cannes depuis 1990 est bien inférieure à celle des femmes exerçant ce métier, et la différence tend à s'accentuer.

Si dans un grand nombre de pays du monde, l'inégalité entre femmes et hommes ne permet pas à celles-ci d'accéder au milieu du cinéma, en France et en Europe, cette part est bien disproportionnée par rapport au nombre de femmes réalisatrices. Selon une étude du CNC, en 2012 en France, 23 % des réalisateurs de films agréés sont des femmes, une part qui augmente sensiblement (elles étaient 18,4 % en 2008). A l'échelle européenne, selon un rapport de l'Observatoire européen de l'audiovisuel, les réalisatrices représentent 16,3%. Entre 2003 et 2012, les premiers pays du classement : Pays-Bas, Finlande, Autriche, Suède et Norvège se situent entre 22 et 26%.

A lire, à écouter aussi sur France Culture :

" Thierry Frémaux à quelques jours du Festival" : un avant-goût du festival avec l'émission "Projection privée" de Michel Ciment, le 7 mai 2016

" Cannes, ville-festival", Un documentaire Ville-monde diffusé le 24 mai 2015

Entretien avec Gilles Jacob, ancien directeur du festival, dans l'émission "Un autre jour est possible", autour de son livre de souvenirs consacrés au festival de Cannes, recueil de plus de quatre cent souvenirs qui s'étalent des années 1930 aux années 2000, "Les pas perdus" (Flammarion, 2013)