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Cinq traits de la secrète Madame de La Fayette

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Gravure de Marie-Madeleine Pioche de La Vergne, devenue Madame de La Fayette
Gravure de Marie-Madeleine Pioche de La Vergne, devenue Madame de La Fayette
© Getty - Geille

L'antisèche. L'ANTISECHE | En 2018, les classes de terminale L travailleront sur "La princesse de Montpensier", roman de Madame de La Fayette. Celle-ci devient donc la première femme officiellement inscrite au programme du bac littéraire. Et vous, que savez-vous sur l'auteur de la fameuse "Princesse de Clèves" ?

"Je ne sais pas si cela vous est arrivé de demander à la guichetière ce qu'elle pensait de La Princesse de Clèves. Imaginez un peu le spectacle !" Onze ans après les propos polémiques de Nicolas Sarkozy sur le plus célèbre roman de Madame de La Fayette, celle-ci refait l'actualité : suite à une pétition lancée par Françoise Cahen, professeure de lettres, l'écrivain du XVIIe siècle devient la première femme à être officiellement inscrite au programme du bac littéraire. Najat Vallaud-Belkacem, ministre de l’Éducation nationale, s'en est félicitée le 20 mars. En 2018, les élèves de Terminale L devront en effet plancher sur l'un des romans de madame de La Fayette paru en 1662 : La Princesse de Montpensier. Il est temps de combler vos lacunes sur la célèbre précieuse, femme du monde lancée par sa mère dans la haute société. Pas de panique : on vous a dressé une antisèche en six points, à partir d'une archive de France Culture.

Le 4 avril 2009, Une vie une oeuvre consacrait en effet une émission à la romancière. "Cette précieuse - précieuse 'de la plus haute volée', affirment deux voyageurs hollandais - ne nous a laissé de sa vie, de ses secrets, de ses amours, que peu de témoignages et de manifestations ; mais peu nous importe...", affirmait en guise d'introduction la productrice Simone Douek.

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Madame de La Fayette_Une vie une oeuvre, avril 2009

57 min

Durée : 58 min.

1 - Elle publiait anonymement et avait le goût du secret

Madame de La Fayette avait un pseudo, au moins pour Le Grand dictionnaire des précieuses, paru en 1661, où elle apparaît sous le nom de Féliciane. Elle y est décrite comme “civile, obligeante et un peu railleuse", mais raillant "de si bonne grâce qu’elle se fait aimer de ceux qu’elle traite le plus mal, ou du moins ne s’en fait pas haïr."

Dans ses romans, point de pseudo. Son nom n'apparaît tout simplement jamais, affirme Alain Génetiot, professeur de littérature française, spécialiste du XVIIe siècle. Car “comme pour La Rochefoucauld, quand on est un grand seigneur, c’est déroger que de se commettre au métier des lettres ; elle ne signe jamais son roman et elle laisse planer l'ambiguïté jusqu’à sa mort sur la véritable identité de l’auteur."

L’idée de secret est consubstantielle à la mondanité, qui suppose la connivence et le secret d’une petite communauté exclusive, fermée sur elle même, qui se comprend à demi-mots avec des sous-entendus, qui garde des secrets ou au contraire les colporte par la rumeur, ce qui donne aussi le genre du roman à clef ou de l’histoire secrète qui prétend dévoiler la face cachée des choses au public qui serait ignorant de la confidence. Alain Génetiot

Le 13 avril 1678, Madame de La Fayette écrivait même au chevalier de Lescheraine pour démentir qu'elle était l'auteur de La Princesse de Clèves : "Un petit livre qui a couru il y a quinze ans et où il plut au public de me donner part, a fait qu’on m’en donne encore à la P. de Clèves. Mais je vous assure que je n’y en ai aucune et que M. de La Rochefoucauld, à qui on l’a voulu donner aussi, y en a aussi peu que moi. (...) Pour moi, je suis flattée que l’on me soupçonne et je crois que j’avouerais le livre si j’étais assurée que l’auteur ne vînt jamais me le redemander. Je le trouve très agréable, bien écrit sans être extrêmement châtié, plein de choses d’une délicatesse admirable (...)".

L’œuvre de Madame de La Fayette témoigne également de cette obsession du secret. "Ses amis l’appelaient 'Le Brouillard', souligne Laurence Plazenet, et c’est vrai que dans tous ses livres, le secret est un thème absolument fascinant, (...) un trésor, un moyen de pression sur autrui, une forme d’autorité, C’est aussi le seul espace privé qui existe. Il y a cette obsession du secret mais simultanément tous ces personnages sont tragiquement en quête de vérité.

2 - Elle regrettait de n'être pas plus belle

Marie-Madeleine Pioche de la Vergne comtesse de La Fayette, portrait conservé à Chambord
Marie-Madeleine Pioche de la Vergne comtesse de La Fayette, portrait conservé à Chambord
- René-Antoine Houasse

D'après l'universitaire et écrivain Laurence Plazenet dans cette archive, l'un des drames de Madame de La Fayette est qu'elle ne répondait pas aux canons de beauté de l'époque, et était "beaucoup plus intelligente que belle" :

De toute façon, elle ne sera jamais la très belle jeune fille devant laquelle tout le monde est en admiration. Ce sont les esprits qu’elle conquiert, par l’intelligence, par la culture. C’est assez visible dans le portrait : le regard est très profond et intelligent. Les paupières sont un peu affaissées, ce qui leur confère une espèce de pénétration. (...) On voit que la bouche est assez charnue, avec un menton un peu protubérant et une légère fossette, mais la fossette était à la mode, donc on ne sait pas si elle est d’origine ou si c’est le peintre, et puis un cou un peu épais... Laurence Plazenet

3 - Elle avait une chaste conception de l'amour

François de La Rochefoucauld
François de La Rochefoucauld
- Théodore Chassériau, 1836

A 19 ans, Madame de La Fayette (alors Marie-Madeleine Pioche de La Vergne) écrit à son ami Gilles Ménage, grammairien, historien et écrivain :

Je suis si persuadée que l’amour est une chose incommode, que j’ai de la joie que mes amis et moi en soyons exempts. Madame de La Fayette

Deux ans plus tard, elle épouse le comte de la Fayette, dont elle vivra par la suite assez éloignée. Notons d'ailleurs que cela rappelle la trame de ses romans, qui est presque invariablement la même : une femme développe des sentiments pour un autre homme que son époux, auprès duquel elle s'ennuie ferme.

N'oublions pas que Madame de La Fayette est une précieuse, ainsi que l'avait déclaré l'écrivain Paul Scarron, familier du salon de ses parents. Ainsi que sa grande amie, Madame de Sévigné, ou que Mademoiselle de Scudéry, qu'elle comptait aussi dans son réseau. “Ça veut dire que ce sont des femmes qui se donnent du prix, affirme Philippe Sellier, professeur de lettres à Paris IV, elles refusent d’être comme le commun des femmes. (...) C’est une avant-garde féminine à un moment où on assiste à la naissance des femmes de lettres." Avant de s'attarder sur la seconde caractéristique des précieuses, qui est de vouloir "être galante, sans aimer les galants".

Elles veulent exceller dans toutes les séductions de la vie, être une femme accomplie, avec en plus ce que Mademoiselle de Scudéry appelle un esprit de joie. (...) Une partie d’entre elles refuse purement et simplement la sexualité, qui est quelque chose de trivial, de veule… Pour elles, le rapport entre hommes et femmes qui est le plus accompli, le plus réussi, c’est une tendresse amicale. Ça explique par exemple, dans la biographie de Madame de La Fayette, son rapport à La Rochefoucauld qui est parfaitement énigmatique pour nous. Ils se voient tous les jours pendant quinze ans (...) et on n’a jamais su exactement quelle était la nature de leur relation. Philippe Sellier

À ECOUTER : Madame de La Fayette : "Ayez du pouvoir sur vous, pour l'amour de vous-même" (Conférence, 1h30)

4 - Elle était zélatrice de Blaise Pascal

Lithographie de Blaise Pascal
Lithographie de Blaise Pascal
- G. Edelinck, F. Quesnel/ Wikipédia

Madame de La Fayette avait une grande admiration pour Les Pensées de Pascal, qui étaient parues en 1670, huit ans seulement avant sa Princesse de Clèves. Dans l'ouverture de ce récit, considéré comme le premier roman moderne, on trouve des traces de cet engouement pour Pascal, souligne Philippe Sellier : "'C’était tous les jours des divertissements', ça c’est le mot de Pascal, et la liste des divertissements, la chasse, le ballet... ce sont tous les exemples que donne Pascal."

Maintenant, ce qui la rapproche évidemment de Pascal, c’est surtout tout l’aspect augustinien. Pascal est un grand théologien augustinien, et Madame de La Fayette a une conception des amours humaines extrêmement sombre. L’amour est une passion qui conduit à la folie, qui est meurtrière, qui fait mourir le Prince de Clèves, et qui laisse les êtres calcinés. Philippe Sellier

5 - Elle était femme d’affaires

Pour Laurence Plazenet, Madame de La Fayette était une femme de tête, qui avait réussi à pallier la situation financière délicate de sa famille lorsque son époux s'était vu acculé et traîné en procès.

Elle a deux fils qui semblent être un peu des nigauds, et elle fait tout ce qu’elle peut pour essayer de leur assurer un statut social solide. C’est manifestement une grosse pointure. Aujourd’hui elle serait ministre… enfin, si elle trouvait que c’est assez intéressant pour elle... Laurence Plazenet

Femme de tête, femme d’argent... comme l'illustre un passage de ses correspondances, où, jeune mariée, elle affirme que si jamais elle a pensé se vouer à l’écriture, elle compte désormais se consacrer aux affaires : “C’est amusant parce que c’est à quelques années du début de sa vraie production littéraire. On a l’impression qu’il y a une hiérarchie, et que c’est le côté businesswoman qui est le plus important...”. Il n'en reste pas moins que son dernier roman, sa pièce maîtresse, La Princesse de Clèves, est paru en 1678, bien avant la fin de sa vie en 1693...