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Cisjordanie : "L'annexion ne serait pas une rupture mais elle va empirer la situation actuelle"

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Dans la localité palestinienne d'Arroub entourée de colonies, on refuse l'annexion et la colonisation de la Cisjordanie
Dans la localité palestinienne d'Arroub entourée de colonies, on refuse l'annexion et la colonisation de la Cisjordanie
© Radio France - Frédéric Métézeau

Entretien. Le processus d'annexion partielle de la Cisjordanie par Israël ne commencera pas le 1er juillet. Mais pour Inès Abdel Razek, directrice du plaidoyer pour l'Institut palestinien de diplomatie publique à Ramallah, la situation des Palestiniens est déjà très difficile.

À partir de ce mercredi, le gouvernement israélien se donne le droit de lancer le processus d'annexion de 30 % de la Cisjordanie occupée. C'était une promesse électorale de Benjamin Netanyahou et aussi l'une des clauses du "plan Trump" dévoilé en janvier dernier. Pourtant, malgré des mois de débats et de consultations, le Premier ministre israélien n'a pas dévoilé son plan d'annexion. Le fera-t-il aujourd'hui ? Quoi qu'il en soit, la décision aura eu du mal à venir. 

Questions à Inès Abdel Razek, directrice du plaidoyer pour le Palestine Institute for Public Diplomacy, une organisation non gouvernementale palestinienne qui vise et à faire connaître l'Histoire et la situation actuelle en Palestine.

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Pour les Palestiniens que signifierait une annexion – même partielle – de la Cisjordanie occupée ?

Quand on dit "les Palestiniens", il s'agit de réalités très fragmentées, que l'on soit à Gaza, à Jérusalem, dans la vallée du Jourdain ou bien réfugié dans d'autres pays. On vit dans un système très sophistiqué avec des règles différenciées. Les Palestiniens de Jérusalem sont annexés depuis 1967 alors que dans la vallée du Jourdain, certains pourraient être annexés dans les jours ou mois à venir. Mais si l'on regarde un peu plus largement, l'annexion formelle ne ferait qu'entériner une annexion déjà présente sur le terrain. 

Israël a déjà pris le contrôle d'une manière permanente et non temporaire du territoire. 

C'est le cas notamment avec des infrastructures de contrôle de l'eau ou de l'électricité. Une loi a placé les colons sous la loi civile israélienne alors que leurs voisins palestiniens sont sous la loi militaire. En 2018, la loi de "l'État Nation" a dit que l'État israélien était l'État des Juifs, donc quel serait l'impact pour les populations palestiniennes qui seraient annexées et vivraient dans cet État ? Ces gens pourront-ils acquérir une nationalité ou bien seront-ils simplement résidents comme ceux de Jérusalem-est, avec le risque de perdre leur statut à tout moment ? Ou bien vont-ils être expulsés ? 

Le fait que Benjamin Netanyahou tergiverse sur les modalités de cette annexion ne change donc pas grand chose ?

Voilà. Tout cela s'inscrit sur le temps long et il ne faut pas voir l'annexion comme une rupture. Ça va empirer la situation actuelle, c'est grave, mais ce n'est pas une rupture. C'est plutôt une continuation de ce qui est en place et elle s'inscrit dans le temps long de la colonisation. 

Il ne faut vraiment pas voir cette date du 1er juillet comme une date butoir avec un avant et un après. L'annexion "de jure", c'est-à-dire l'annexion en droit, formalisera une annexion "de facto". 

La colonisation de la Cisjordanie, le blocus de Gaza et l'isolement entre ces deux territoires font partie d'un processus de fragmentation et de contrôle. Là, il s'agit de l'accélérer, mais je pense que ça va se jouer sur la durée, Netanyahou n'ayant pas intérêt, diplomatiquement parlant, à procéder de manière brutale. Il va donc essayer de gagner du temps. 

À vous entendre, les idées de processus de paix né des accords d'Oslo et de deux États dont un État palestinien dans les frontières de 1967 avec Jérusalem-est pour capitale, semblent largement dépassés ?

Oui, tout à fait. Il n'y a absolument plus de processus de paix. Peut-être un jour aura-t-on deux États, mais la question n'est pas là, car Israël n'a jamais signé un document ou fait en sorte que l'on tende vers deux États. En 1993, il ne s'agissait que d'accords intérimaires qui ont expiré depuis le début des années 2000. La colonisation s'est poursuivie pendant les années 1990. 

Aujourd'hui, l'illusion que l'Autorité palestinienne pourrait devenir un État palestinien n'est plus. 

Pour arriver à une solution politique, il faut d'abord se demander comment y parvenir avant de formuler une injonction de résultat final. Avant de parler d'un État binational, de deux États séparés ou d'un confédération, la vraie question est : comment démanteler un système colonial ? Aujourd'hui, un seul régime contrôle deux peuples entre la rivière Jourdain et la mer Méditerranée. Israël a le contrôle sur les Palestiniens et les Juifs avec un système différencié. Quand on est palestinien ou quand on est juif, on n'a pas les mêmes droits. Par exemple, les colons de Cisjordanie consomment six fois plus d'eau courante que leurs voisins palestiniens qui, eux, ne peuvent ni construire ni creuser de puits. Il n'y a pas de regroupement familial permis entre les gens de Jérusalem-est et de Cisjordanie et un citoyen palestinien d'Israël ne peut faire venir son épouse ou son époux de Cisjordanie. Les Palestiniens réfugiés à l'étranger ne peuvent pas aller en Israël ou en Palestine qui étaient pourtant chez eux avant leur départ alors que la loi israélienne "du retour" adoptée en 1950 permet à tout Juif du monde entier de s'installer en Israël avec des facilités. 

C'est vraiment un régime discriminatoire. 

Depuis près de trente ans, on a toujours dit que l'occupation et la colonisation allaient mettre à bas le processus de paix et heurter la solution à deux États et aujourd'hui l'annexion est une étape supplémentaire. Donc il faut mettre Israël face à ses responsabilités. Les États européens, les États-Unis et tous ceux qui se disent "amis d'Israël" devraient dire à leurs "amis" que c'est absolument inadmissible. L'Union européenne a décrété des sanctions contre des États qui ne respectent pas le droit international, les conventions et les droits de l'Homme. Cela devrait être le cas pour Israël, notamment en arrêtant le commerce avec les colonies ou en sanctionnant les voyages de certains Israéliens qui participent de la colonisation. Israël ne devrait pas être récompensé pour toutes ces violations.

Quelle serait la solution politique pour mettre fin à ce conflit ? Deux États, l'État binational avec égalité des droits ou une confédération ?

Honnêtement, beaucoup de Palestiniens de la nouvelle génération n'ont pas de problème avec l'idée d'un État binational. Mais si l'on veut construire un futur commun entre Israéliens et Palestiniens, il faut vraiment mettre en œuvre les droits collectifs et les droits civils des Palestiniens. Cela ne doit pas être fonction de la race, l'ethnie ou la religion... 

Nous sommes dans un monde avec beaucoup de dirigeants autoritaires où la sécurité, le nationalisme, le racisme sont très présents mais aussi dans un moment politique global encore un peu compliqué, avec l'évolution de la gauche en Europe et du Parti démocrate aux États-Unis. Les mouvements de gauche radicale sont plutôt en état de faiblesse actuellement mais ils se redéfinissent autour des idées de liberté, de justice, de dignité et d'égalité. Comment défendre cela ? 

La cause palestinienne doit aussi changer. C'est une question de stratégie. Comment penser ce conflit ? On n'est pas dans "les Israéliens contre les Palestiniens" et je n'aime pas trop cette expression de "pro-Palestiniens". On est soit pro-démocratie, pro-égalité et anti-colonialisme. Soit pro-ségrégation, pro-discrimination et ethno-nationalisme.

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