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Claude Forest : "Après le coronavirus, il y aura toujours l'envie de partager une émotion dans une salle de cinéma"

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Fabien Houi, directeur du cinéma Le Brady à Paris, dans sa salle le 6 mai 2020
Fabien Houi, directeur du cinéma Le Brady à Paris, dans sa salle le 6 mai 2020
© AFP - Stéphane de Sakutin

L'invité de la semaine. Fermés depuis la mi-mars, les 2 040 cinémas français pourraient rouvrir au début de l’été. Reste à savoir si le public acceptera les nouvelles contraintes sanitaires imposées aux salles. Entretien avec Claude Forest, spécialiste de l’économie du cinéma.

Pour Claude Forest, la crise sanitaire oblige les producteurs français à se remettre en question

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Pour la première fois depuis le début du déconfinement le 11 mai dernier, le gouvernement a donné une perspective aux exploitants de cinémas. "Nous travaillons à une réouverture des salles début juillet", a déclaré mercredi 20 mai le ministre de la Culture Franck Riester. La décision finale sera prise "fin mai début juin", a précisé le ministre.

En cas de réouverture, le public pourra compter sur une offre abondante : la crise sanitaire a privé de sortie en salle plus de 200 films français et étrangers, principalement américains. Mais les spectateurs devront se plier à des règles sanitaires très strictes s’ils veulent retrouver le chemin du cinéma. Pour les professionnels, l’enjeu est considérable : les salles françaises ont totalisé l’an dernier 213,3 millions d’entrées, un chiffre record en Europe. Pour Claude Forest, professeur émérite en économie du cinéma à l’Université Sorbonne Nouvelle, le plaisir de la sortie au cinéma finira par l’emporter. Claude Forest enseigne également à l’Université de Strasbourg.

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Le gouvernement envisage de rouvrir les salles de cinéma début juillet. Ce scénario vous semble-t-il envisageable ?

Oui, techniquement, c'est envisageable, et je crois que les exploitants sont prêts. La Fédération nationale des cinémas français (FNCF), qui regroupe l’ensemble de la profession, a fait des propositions au ministère pour assurer la sécurité sanitaire des séances. La date reste à confirmer bien sûr, mais le calendrier semble raisonnable.

Il y aura des contraintes, puisque Franck Riester parle d'une "organisation différente". Comment peut-on imaginer le respect de la distanciation physique dans une salle de cinéma ?

Vous aurez des mesures communes à toutes les salles, et d'autres peut-être plus particulières en fonction de la taille et de la localisation des salles. S’agissant des multiplexes, les grands groupes avaient déjà mis en place un système de réservations obligatoires des places qui facilitera la gestion des nouvelles contraintes. Il suffit de condamner un certain nombre de fauteuils comme cela se fait aujourd'hui dans les lieux de culte. On peut aussi imaginer la suppression de séances, en passant par exemple de cinq à quatre séances quotidiennes pour fluidifier et limiter les attentes. Par ailleurs, ces multiplexes disposent de grands halls propices au respect de la distanciation physique.

Dans les petites salles avec un seul écran, on s’oriente aussi vers une réduction du nombre de séances. Ce sera facile à gérer, car, contrairement aux multiplexes, beaucoup de ces salles ne tournent pas en permanent.

Concernant les gestes barrière, il faudra bien sûr mettre à disposition du gel hydroalcoolique, et sans doute rendre obligatoire le port du masque pendant les moments d'attente.

En résumé, les exploitants vont à la fois réduire le nombre de spectateurs et le nombre de séances. Mais la perte sera marginale, car les séances qui font le plein comme le vendredi soir ou le samedi soir sont objectivement peu nombreuses par rapport à l'ensemble de ce que propose l'exploitation.

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Dans une salle où l’on projette un film qui attire beaucoup de monde, il y aurait par exemple un fauteuil vide sur deux ?

Oui, un fauteuil sur deux, une rangée sur deux ou en quinconce, il y aura à chaque fois des adaptations locales. Mais pour les salles qui ont des réservations, c'est très facile à gérer. Il suffit de condamner informatiquement une place sur deux ou sur trois, avoir des rangées réservées pour que les groupes puissent aussi venir. Car la sortie au cinéma reste dans 80% des cas une sortie collective. Beaucoup de choses sont imaginables techniquement, cela ne me semble pas poser problème.

Claude Forest, y a-t-il urgence à rouvrir les salles d'un point de vue économique ?

Le niveau d’urgence est différent selon les salles et les charges à payer.

Pour les salles soumises à des loyers importants et dont les bailleurs n'ont pas souhaité accorder une exonération même temporaire, la situation est critique. Je pense à certains centres commerciaux qui n'ont pas voulu annuler les loyers. Pour les cinémas locataires, il y a effectivement urgence à rouvrir.

Pour une grande partie du parc, les salles municipales, paramunicipales ou associatives, soit il n'y a pas de loyer, soit il est peu élevé et dépend des municipalités. Des négociations se sont engagées, et dans beaucoup de cas, il y a eu exonération du paiement du loyer pour la période du confinement, et peut-être jusqu’à la réouverture.

Concernant les salaires, le gouvernement, avec la prise en charge du chômage partiel au niveau national, a considérablement allégé ce poste budgétaire. Et le coût devrait être mineur.

Il y a enfin la charge la plus importante, l’achat des films. Mais comme il n'y a pas de recettes, et que le paiement des films se fait au pourcentage de la recette, du coup, il n'y a pas de charges non plus.

J'insiste sur le fait que les situations ne sont pas les mêmes selon le territoire et selon la taille des exploitations. Et pour certaines, oui, il y a urgence : je pense aux grands groupes qui ont consenti des frais importants d'investissement dans la construction des multiplexes. L'amortissement est plus délicat.

Les cinémas français ont attiré l'an dernier plus de 213 millions de spectateurs. Avec plus de trois mois de fermeture des salles, peut-on estimer la perte en nombre de spectateurs ?

Il est trop tôt pour donner un chiffre. D'abord parce qu'il faut que la date de réouverture soit connue. La seconde grande incertitude est liée à la réaction du public. À titre personnel, je pense que la demande de cinéma ne va pas changer après le coronavirus. Il y aura toujours l'envie de sortir, de partager une émotion dans une salle.

Reste une inconnue, au-delà de la date de réouverture, va-t-il y avoir ou non rebond de l'épidémie ? Si oui, quel sera le comportement des consommateurs de cinéma ?

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Quels sont les paramètres qui rentrent en ligne de compte ?

Tout d’abord, les spectateurs n’ont pas forcément le même comportement selon qu’ils habitent dans des grands centres urbains ou des petites villes de province.

Deuxièmement, il y a le paramètre de l’âge.

S'il n'y a pas de rebond important de l’épidémie, je pense que les jeunes, les moins de 25 ans qui représentent environ un quart du public, reviendront rapidement dans les salles.

Pour les plus de soixante ans, qui constituent de 25 à 30 % des entrées, il est prématuré de préjuger de leur attitude. Il peut y avoir un sentiment de crainte, d'attentisme, de prudence, en tout cas dans un premier temps. Mais si l'épidémie s'éteignait tout doucement, je pense que d’ici l’été ce public-là reviendrait également en salle si les conditions de sécurité sont réunies. Car les seniors sont très sensibles à la sécurité en général, la sécurité physique naturellement, mais aussi la sécurité sanitaire. C’est un public important pour les exploitants, la part des plus de soixante ans dans la fréquentation des salles de cinéma n’a cessé d’augmenter depuis une quinzaine d’années.

L’offre de films sera-t-elle au rendez-vous pour la réouverture des salles de cinéma ?

C’est le troisième paramètre qui conditionnera le succès de la reprise. Quantitativement, il va y avoir quatre mois de retard à purger avec un stock d'environ 200, 250 films qui sont dans les cartons, prêts à être diffusés. Y aura-t-il un effet de rattrapage, de surconsommation ? Avant la crise, vous aviez 12 à 15 nouveaux films par semaine, une suroffre qui inquiète d’ailleurs les exploitants. Avec la réouverture des salles, on peut redouter l’embouteillage plutôt que l’appauvrissement de l’offre.

Du côté des superproductions américaines, on sait par exemple que la Warner souhaite programmer dès la semaine de reprise le dernier film de Christopher Nolan, "Tenet", avec Robert Pattinson entre autres.

Il s’agit de frapper un grand coup pour justement relancer l'intérêt du jeune public avec un film fort, d'action, d'aventure. C'est plutôt bon signe, et on peut imaginer que les moins de 25 ans et les jeunes adultes seront au rendez-vous dans les salles.

Il ne faut pas oublier non plus le cœur du public, les 50% de spectateurs situés entre les jeunes et les seniors. Ce public familial et souvent occasionnel, qui va au cinéma une fois par trimestre, reviendra si on lui propose de grands films populaires : des films comme "Titanic", "Intouchables" ou "La famille Bélier" susceptibles de faire plusieurs millions d’entrées. Mais cette offre-là n’existe pas pour le moment, on ne peut que faire des spéculations.

A l''entrée du cinéma Pathé d'Angers le 4 mai 2020
A l''entrée du cinéma Pathé d'Angers le 4 mai 2020
© AFP - Delphine Perrin / Hans Lucas

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Que représente la sortie en salle dans l'économie d'un film ?

D’une façon générale, la part des recettes provenant des entrées en salle a tendance à diminuer au profit des autres supports : vidéo physique (DVD), services de vidéo à la demande ou télévision. Mais la situation des films français n'est pas la même que celle des films américains, car le système d'amortissement est différent.

Pour les majors américaines, la salle est un élément absolument vital pour l’économie de leurs films. Les entrées réalisées en dehors des Etats-Unis représentent grosso modo la moitié de leurs recettes.

A l’opposé, les films français sont depuis longtemps largement préfinancés par les télévisions. Cela veut dire qu'une grande partie de leurs risques a été couvert en préachat. Et la part des entrées dans les recettes est marginale, environ 8% en moyenne. Mais la diffusion en salle est symboliquement très importante pour un film français, surtout s’il a été valorisé par la critique lors du Festival de Cannes par exemple. Cela lui confère une notoriété, une valeur ajoutée que le passage à la télévision ou en vidéo ne lui procure pas du tout.

La pandémie a entraîné l’arrêt des tournages. Quelles en seront les conséquences pour la production ?

Sachant qu’il faut compter entre neuf mois et un an et demi en moyenne pour le tournage, le montage et la distribution d’un film, les effets éventuels se feront sentir en 2021, voire 2022.

Mais cette crise intervient dans un contexte particulier : depuis une dizaine d’années, les exploitants français se plaignent d’une offre pléthorique de films, entre 650 et 700 par an, soit au minimum une douzaine de sorties par semaine. Sur ce total, vous avez plus de 300 films français, 350 en 2018, presque un par jour ! On voit bien qu'il n'y a pas un marché pour un film français par jour. Les spectateurs n’y vont pas. L’an dernier, 200 films français ont fait moins de 5 000 entrées.

Résultat, entre les deux tiers et les trois quarts de la production française sont voués à une non-rentabilité en salle, il y a là quelque chose de structurel. Et donc, cette diminution en 2021 et 2022 de l'offre française ou européenne ne sera absolument pas gênante pour le marché lui-même. Car, en termes de capacité, on reviendrait à un niveau de films sortis en salle antérieur à celui des années 2000.

Que ce soient les économistes ou les exploitants, tout le monde s’accorde à dire qu’il y a trop de films non pas produits, mais distribués en salles. Et cette crise a obligé les distributeurs à réfléchir à d'autres modes de distribution que la salle pour récupérer des recettes.

Pas de Festival de Cannes cette année, mais un "Ciné-Drive" sur le parking du Palm Beach le 21 mai 2020
Pas de Festival de Cannes cette année, mais un "Ciné-Drive" sur le parking du Palm Beach le 21 mai 2020
© AFP - Frédéric Dides / Hans Lucas

Justement, certains films qui devaient sortir au printemps sont finalement déjà disponibles sur les plateformes de vidéos à la demande. Il y a notamment la nouvelle adaptation de "Pinocchio" signée Matteo Garrone, visible sur Amazon Prime. Faut-il s'inquiéter de ce genre de scénario pour l'avenir des salles de cinéma ?

Non, pas du tout. Encore une fois, aller voir un film en salle est une expérience unique dans le plaisir de la sortie : même si je ne les connais pas, je vois les autres spectateurs, je partage avec eux des émotions dans une salle, je pleure en même temps qu'eux, je ris en même temps qu'eux, etc.

Mais il est vrai qu’aux Etats-Unis, les majors utilisent les plateformes pour réguler leur production afin de ne pas saturer le marché. Sur les quelque 600 films américains produits chaque année, un tiers sort directement sur les plateformes, car les producteurs ont estimé que les recettes en salle de ces films seraient insuffisantes pour couvrir les frais de marketing et de distribution.

En France, depuis la Seconde Guerre mondiale, les salles de cinéma pèsent très lourd dans l'économie du cinéma. Elles exercent un lobbying auprès des pouvoirs publics pour garder la primeur de la diffusion d’un film dans le respect de ce que l’on appelle la chronologie des médias. L’important pour les exploitants est d’avoir suffisamment de films chaque semaine pour toucher tous les publics.

Netflix a gagné près de 16 millions d'abonnés supplémentaires au premier trimestre. Cela signifie-t-il qu’avec la crise sanitaire les plateformes ont réussi à imposer un nouveau mode de consommation des films ?

Je ne le pense pas. Il faut raisonner en termes de complémentarité et non pas de substitution. Le cinéphile consomme des films sur tous les supports. Il ne se contente pas d'aller dans une salle de cinéma, cette époque-là est terminée depuis longtemps. Le cinéphile se pose simplement une question : comment j’organise mon loisir, ma pratique ? Je peux rester chez moi le jeudi soir à regarder toutes les plateformes que je veux, je suis abonné à Netflix, et le vendredi soir ou le samedi soir, avec ma famille, mes amis, je sors pour aller au cinéma.

Finalement, l'un ne contredit pas l'autre...

Pas du tout. Cela peut même avoir un effet positif. On le constate d’ailleurs avec les très bons chiffres de fréquentation : plus de 213 millions d'entrées l’an dernier, plus de 200 millions chaque année depuis une décennie en France. Et pourtant, parallèlement, Internet ne s'est jamais aussi bien porté avec l’explosion du numérique. Il n'y a jamais eu autant de plateformes et autant de films proposés sur les différents supports. Cela montre bien que les deux univers se nourrissent l'un l'autre et ne s'excluent pas mutuellement.

Les salles françaises vous semblent-elles correspondre aux attentes des spectateurs ?

Oui, tout à fait. Avec 2 040 cinémas pour environ 5 900 écrans, nous avons un parc de salles bien équipé et bien réparti sur tout le territoire. Il faut rappeler que l’industrie cinématographique française est la première en Europe sur tous les critères : nombre de spectateurs, nombre de salles, nombre de films produits et distribués. Cette "exception française" s’explique en partie par la puissance du CNC, le Centre national du cinéma, qui dispose d’un budget annuel de 680 millions d’euros. Toute la filière profite de cette manne, la production, la distribution, l’exploitation ou les industries techniques. Et face à la crise sanitaire, le CNC va soutenir financièrement les professionnels à hauteur de plusieurs dizaines de millions d’euros.

Faut-il augmenter les aides de l’Etat au secteur du cinéma ?

Non. Le cinéma français bénéficie du système le plus complet et le plus important au monde. Outre les 680 millions du CNC, vous avez les SOFICA (Société de Financement de l'Industrie Cinématographique et de l'Audiovisuel) qui offrent de généreuses déductions fiscales pour la production de films. Sans compter les aides des collectivités locales, qu’il s’agisse des régions, des départements ou des communes.

Bref, c’est un environnement confortable dont on ne se rend pas tout à fait bien compte. Si on a d'ailleurs un parc de salles aussi important, c'est parce que les collectivités territoriales soutiennent financièrement un grand nombre de salles qui sont déficitaires. Aujourd'hui, presque la moitié du parc perd de l'argent. Aux Etats-Unis ou en Inde, ces salles-là auraient déjà disparu. Mais pas chez nous en France où la loi protège les structures fragiles en autorisant les subventions publiques.

Depuis la Seconde Guerre mondiale, l’Etat a toujours joué son rôle protecteur pour le cinéma français, ce rôle protecteur dont on parle beaucoup à propos de la situation sanitaire.

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