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Climat : de Thatcher à Greta Thunberg, le Giec en 4 points

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Un ouvrier chinois charge du charbon dans un four alors que de la fumée et de la vapeur montent d'une aciérie non autorisée le 3 novembre 2016 en Mongolie intérieure, en Chine.
Un ouvrier chinois charge du charbon dans un four alors que de la fumée et de la vapeur montent d'une aciérie non autorisée le 3 novembre 2016 en Mongolie intérieure, en Chine.
© Getty - Kevin Frayer

A l'aune des inquiétudes concernant le réchauffement climatique, les médias ont les yeux braqués sur le rapport du Giec. Mais qu'y a-t-il derrière ce sigle rébarbatif ? Dans quel contexte est né ce groupe d'experts du climat, et comment infléchit-il les décisions politiques des dirigeants ?

"Un rapport spécial du Giec : l’humanité épuise les terres"  (Le Monde), "Le rapport du Giec et les experts ressuscitent les remèdes de grand-mère pour sauver l'agriculture" (Huffington post), "Rapport du Giec: l’assiette idéale pour sauver la planète" (Le Soir)... Tout le monde connaît le sigle, qui est aujourd'hui sur toutes les lèvres, dans les pages de tous nos journaux, au centre de toutes nos préoccupations climatiques...

Alors que le Giec a rendu un rapport spécial le 8 août pour dénoncer la surexploitation des ressources, décryptons ici les réalités concrètes derrière cet acronyme, qui sert à désigner le "Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat" ("IPCC" en anglais), et qui fut récipiendaire du prix Nobel de la Paix en 2007.

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1. Quand et pourquoi est né le Giec ?

Le Giec a vu le jour en 1988, avant même la première COP, qui se tient à Berlin en 1995.

Depuis 1979, les scientifiques, et notamment les modélisateurs du climat, ont conscience de l'impact des activités humaines sur le réchauffement de la planète. L'un des lanceurs d'alerte ? Le météorologue américain Jule Gregory Charney qui, par ses travaux, avait démontré que la multiplication par deux de la concentration en CO2 dans l'atmosphère entraînerait une hausse de la température terrestre comprise entre 1,5 et 4,5°C.

Si de premières conférences au sujet du climat sont tenues sur le sujet dans les années 80, dans le cadre desquelles des scientifiques comme le Suédois Bert Bolin tentent déjà d'alerter des décideurs politiques, c'est seulement en 1988 qu'un groupe d'experts se constitue dans le cadre du G7 (rappelons que les pays qui le constituent détiennent alors les 2/3 de la richesse mondiale), sur décision de l'ONU et de l'Organisation Météorologique Mondiale ; et principalement sur l'impulsion de deux dirigeants : la très-atlantiste Margaret Thatcher, et Ronald Reagan... deux acteurs phares de l'ultralibéralisme économique !

Nous ne comprenons pas encore complètement les gaz à effet de serre ni comment ils vont opérer, mais nous savons qu’il est de notre devoir d’agir. (...)  On nous dit qu'un effet de réchauffement de 1°C par décennie dépasserait de beaucoup la capacité de notre habitat naturel à faire face. Un tel réchauffement pourrait entraîner une fonte accélérée de la glace et une augmentation conséquente du niveau de la mer de plusieurs pieds au cours du prochain siècle. Margaret Thatcher à la Royal Society (Académie des Sciences britannique) en 1988

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Certains militants climato-sceptiques ou antinucléaires voient une coïncidence entre la création du Giec par "la dame de fer" et sa guerre, entre 1984 et 1985, contre les syndicats des mineurs du charbon (qui se soldera par le démantèlement progressif de tous les puits du Royaume-Uni. Mais si Thatcher a fait du climat l'un de ses chevaux de bataille, c'est bien parce qu'elle a été sensibilisée très tôt sur ces questions par le diplomate et spécialiste de l'environnement Crispin Tickell, qui joua un grand rôle dans la création du Giec, comme le rapportait Libération en décembre 2015 :

Elle avait été sensibilisée au sujet depuis trois ans par l’un de ses conseillers au Foreign Office, Sir Crispin Tickell, auteur d’un livre prémonitoire publié en 1977, Climate Change and World Affairs. Crispin Tickell avait été nommé ambassadeur auprès de l’ONU en 1987 et le soutien de Margaret Thatcher ne fut pas pour rien dans la mise sur pied très rapide du Groupe d’experts intergouvernemental sur le climat (Giec) fin 1988.

2. Qui sont les scientifiques du Giec ?

L'organisme a pour fonction de recenser, d'évaluer les travaux scientifiques disponibles sur le réchauffement climatique, et de fournir régulièrement un état des lieux des connaissances, comme l'explique le site du ministère de la Transition écologique et solidaire : "Ces informations sont synthétisées à partir des recherches ou études effectuées par des scientifiques, des experts ou des organismes et publiées dans des revues scientifiques."

A l'époque de sa création, il était encore très confidentiel, comme en témoignait le climatologue Hervé Le Treut dans Reporterre en mars 2018 :

J’étais déjà engagé dans l’étude du changement climatique. Je travaillais depuis dix ans au Laboratoire de météorologie dynamique (LMD). J’avais commencé à faire des simulations de changement climatique grâce au premier modèle climatique, en 1986. C’est pourquoi j’ai fait partie des chercheurs sollicités à la création du Giec. J’avais été invité à assister à une réunion à New York et je n’ai jamais trouvé de financement pour m’y rendre !

Aujourd'hui, le Giec regroupe des scientifiques de 195 pays, soit la quasi-totalité des pays de la planète. Son bureau est constitué de 36 membres. Actuellement et depuis 2015, il est présidé par l'économiste coréen Hoesung Lee, et a pour vice-présidents Ko Barrett (Etats-Unis), chercheuse à l'Administration nationale des océans et de l'atmosphère, Thelma Krug (Brésil), chercheuse et directrice du Département des politiques de lutte contre la déforestation du ministère de l'Environnement brésilien, et le scientifique Youba Sokona (République du Mali), engagé de longue date dans la lutte contre le changement climatique, notamment en Afrique.

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Auteurs, contributeurs, relecteurs... les rapports circulent dans la communauté scientifique, et sont le fruit d'un véritable travail collaboratif, comme le décryptaient "Les décodeurs" du Monde le 2 août 2019 :

A titre d’exemple, sur les deux premiers brouillons du cinquième rapport, datant de 2014, le groupe de travail numéro un a reçu 52 422 commentaires provenant de plus d’un millier d’experts et de dizaines d’Etats membres, auxquels ils ont systématiquement répondu. La partie de ping-pong permanente qui s’étale sur plusieurs années et sur chaque version en fait un processus particulièrement contributif et dont les résultats sont, de fait, très peu contestés.

Dans ce même article, le journal rappelait qu'aucun des scientifiques contributeurs n'était rémunéré pour ce travail, et que tous avaient dû poser leur candidature.

3. Un diagnostic qui pèse vraiment sur les décisions politiques ?

Jean Jouzel, spécialiste mondialement reconnu de la reconstitution des changements climatiques dans le temps très long et cheville ouvrière du Giec depuis sa création, expliquait de quelle manière le fonctionnement de l'organisme et son organisation en trois groupes lui permettait d'avoir un vrai rôle de conseil auprès des gouvernements. C'était au micro de Sylvain Kahn, dans l'émission "Planète Terre", en 2007 :

La mission du Giec c'est de faire l'état des lieux sur tout ce qui touche au changement climatique. ça va des questions que l'on se pose sur la réalité du changement lui-même, sur tous les aspects scientifiques : c'est ce groupe 1 dans lequel je suis impliqué. Un second groupe s'intéresse aux conséquences du changement climatique, dans tous les domaines, la santé, l'agriculture, mais aussi aux mécanismes d'adaptation dans les régions les plus vulnérables, et le troisième groupe s'intéresse plus aux solutions potentielles et aux aspects socio-économiques. L'idée n'est pas de dire aux politiques "Voilà ce qu'il faut faire", mais de mettre sur la table un diagnostic et de leur dire : "Si vous faites cela, voilà ce qu'il va se passer, et par contre, si vous faites cela, si vous mettez moins d'effet de serre, il y aura moins de réchauffement. [Ensuite, les politiques] se retrouvent à des conférences sur le climat, où ils sont censés s'appuyer sur le rapport du Giec pour prendre leurs décisions. 

Jean Jouzel présente le rapport du Giec_Planète terre, 21/11/2007

30 min

4.  Une polémique, en 2009, qui a entaché (à tort) les sciences du climat

Au mois de novembre 2009, la crédibilité des rapports du Giec a été mise en doute par l'affaire dite "Climategate" : quinze jours avant le Sommet du climat de Copenhague, des hackers ont piraté un millier de messages sur les serveurs de l'unité de recherche climatique (CRU) d'Est Anglia, au Royaume Uni.

Leur but était de convaincre l'opinion publique que les scientifiques du Giec truquaient les chiffres pour faire coïncider les courbes avec les prédictions les plus pessimistes, et parvenir à un consensus de façade. Ils alléguaient aussi qu'existait une tentative d'entrave de publications de travaux climato-sceptiques. En pleine polémique, en décembre 2009, l'émission "Science publique" de Michel Alberganti avait cherché à savoir s'il fallait remettre en question la véracité des scénarios du Giec. Le climatologue Gilles Ramstein notamment intervenait dans le débat :

J'ai confiance dans cette somme de travail. je pense par ailleurs que c'est toujours bien, quand on aboutit à un consensus. Il y a des gens qui remettent en cause ce consensus, qui viennent nous tirailler, pinailler, nous poser des questions, ça c'est une très très bonne chose. Après, sur le fond, je pense que par rapport à l'enjeu du réchauffement climatique, sincèrement, le "climategate" paraît un épiphénomène de l'histoire au regard de ce pourquoi on tire l'alarme.

Réchauffement climatique : quel scénario faut-il croire ?_Science publique, 11/12/2009

57 min

En savoir plus : Gilles Ramstein, retour vers le climat

Mais le mal était fait, comme l'analysaient encore "Les décodeurs" du Monde ; et ce malgré l'unanimité des quatre enquêtes diligentées suite au scandale, qui avaient prouvé la probité des scientifiques du climat et l'exactitude des données utilisées :

La crédibilité de la science climatique s’est érodée dans l’opinion publique ces années-là. Aux Etats-Unis, une étude d’opinion a démontré que la part des Américains pensant que le réchauffement climatique est réel avait reculé de quatorze points en deux ans, passant de 71 % en 2008 à 57 % en 2010.

Quoiqu'il en soit, dix ans après l'orchestration de cette polémique, le Giec a regagné des galons dans l'opinion publique et médiatique. Greta Thunberg, la jeune égérie suédoise de la lutte contre le réchauffement climatique, ne cesse de se référer à son expertise, comme lors de son intervention à l'Assemblée nationale le 23 juillet dernier, lorsqu'elle a ainsi interpellé les députés : "On nous accuse, nous les enfants, d’être des alarmistes. Mais avez-vous seulement lu le dernier rapport du Giec ?"

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