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Climat et biodiversité : la crise du coronavirus sera-t-elle un électrochoc ?

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© Getty - Vectorios2016

Les COP26 sur le climat et COP15 sur la biodiversité ont été reportées. Ces négociations internationales prévues fin 2020 étaient pourtant considérées comme capitales pour l’avenir de la planète. Mais leur report pourrait s'avérer être une bonne nouvelle pour sortir des impasses environnementales.

N’ayons pas la mémoire courte : la COP25 sur le climat sous l’égide des Nations unies fin 2019 à Madrid nous avait laissé comme jamais auparavant un terrible sentiment d’irresponsabilité internationale. Les grandes puissances mondiales, sommées par la jeunesse et les ONG de "changer le système pour sauver le climat", de passer sans plus tarder d’une économie mondiale carbonée à une économie décarbonée, avaient une nouvelle fois failli élevant la procrastination au rang de décision numéro 1.

Triste spectacle que cette COP25 : aucune ambition affichée, des pays plus divisés que jamais, des décisions remises à plus tard, un multilatéralisme moribond. La solution ne viendra pourtant que d’une indispensable solidarité internationale et de notre capacité à l’avenir à lier crises sanitaires et environnementales. Réflexion complétée d'un entretien avec Laurence Tubiana, économiste qui fut notamment ambassadrice chargée des négociations sur le changement climatique dans le cadre de la COP21.

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Quelles urgences planétaires pour le climat et la biodiversité

La prochaine COP26 prévue en Ecosse à Glasgow en novembre prochain s’annonçait comme la plus importante depuis la COP21 à Paris, en 2015. La COP26 devait acter l’ambition de l’accord sur le climat de Paris. Celle où les pays du monde entier devaient arriver en ayant sérieusement révisé à la hausse leurs objectifs de réduction de gaz à effet de serre. Plus de temps à perdre. Les engagements actuels pris par les Nations conduisent à un réchauffement compris entre 3 et 4 degrés d’ici la fin du siècle quand l’accord de Paris entend le contenir en-dessous de 2 degrés.

"Compte tenu de l'impact mondial et continu du Covid-19, la tenue d'une COP26 ambitieuse et inclusive en novembre 2020 n'est plus possible", annonce le gouvernement britannique.

L’année 2020 ne devait pas seulement être l’année du climat. En octobre prochain en Chine, le monde entier devait se fixer de nouveaux objectifs en matière de protection de la  biodiversité. La COP 15 ou 15e réunion de la convention de l’ONU sur la biodiversité biologique devait permettre d’établir un plan mondial pour restaurer et protéger les écosystèmes. Rattraper le temps perdu après l’échec des objectifs adoptés en 2010. Là aussi rien ne va plus : 75% de l’environnement terrestre et 40% de l’environnement marin présentent des signes importants de dégradation. Entre 500 000 et 1 million d’espèces sur les 8 millions que compte la planète seraient menacées d’extinction. La COP15 sur la biodiversité se tiendra toujours en Chine mais l’an prochain. Vraisemblablement durant le 1er semestre 2021.

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Un autre sommet important, celui de l’ONU sur les Océans prévu en juin au Portugal est lui aussi repoussé, tout comme le congrès de l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN). Prévu en juin à Marseille, il aura lieu en janvier 2021. Il s’agissait pour la première fois de sensibiliser le grand public à la nécessité de protéger la nature. Sacrément d’actualité à un moment où le lien entre pandémies et destruction massive de la biodiversité a été largement documenté ces dernières semaines.

"Faisons de la crise sanitaire que nous traversons et qui est liée à la crise écologique une opportunité" fait savoir Laurence Tubiana, architecte de l’accord de Paris sur le climat et co-présidente du comité de gouvernance de la convention citoyenne pour le climat. 

"C’est un moment crucial pour accélérer l’action climatique et non pas revenir en arrière."

Pourtant, les tentations sont grandes d’une relance économique "brune", basée sur les énergies fossiles

Des positions en faveur d’un retour en arrière sur les mesures climatiques s’expriment au sein de l’Union européenne. La Pologne et la République tchèque demandent l’abandon du "Green new deal" initié par la présidente de la Commission européenne, l’Allemande Ursula von der Leyen. Un pacte vert doté de 1 000 milliards d’euros sur dix ans pour financer la transition écologique mais qui viendrait selon ces pays entraver la relance économique d’après crise du coronavirus. Le gouvernement polonais souhaite voir suspendu le marché européen du carbone, le marché des quotas de CO2 dès le 1er janvier 2021 au nom de la reconstruction post-crise sanitaire. "Tous les pays auront besoin d’argent pour aider leurs citoyens et entreprises", argumente la Pologne. La proposition ne vient pas des meilleurs élèves de la classe mais pourrait malgré tout entraîner d’autres pays dans son sillon sur le mode "ce n’est pas le moment de basculer vers l’inconnu". 

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Une relance verte serait pourtant la seule bouée de sauvetage de l’humanité

Laurence Tubiana, également directrice de la Fondation européenne pour le climat, le répète plusieurs fois au cours de notre entretien : la crise du coronavirus marquera un vrai tournant ou une opportunité à jamais ratée. 

Les cartes sont aujourd’hui redistribuées. Cela peut aller dans tous les sens : repli nationaliste ou au contraire, le constat qu’on ne peut pas faire seuls. On lutte mal contre cette pandémie seuls, on ne peut pas lutter contre la capacité de propagation de ces maladies seuls. Il faut s’entraider. Il faut des règles. C’est un choc. Beaucoup le comparent au choc de 1929, la grande crise. Si on en sort comme entre les deux guerres par le nationalisme, on sait où ça va. Si on en sort comme après la Seconde Guerre mondiale, où on s’est dit il faut rebâtir, il faut redévelopper un système multilatéral qui répond à ces nouveaux risques. Car le système multilatéral, on l’a vu, est très abîmé par des conflits de pouvoir, la faiblesse du système des Nations unies. (…) C’est donc le moment d’une sortie, d’un sursaut de même ampleur que le sursaut que l’on a eu après la Seconde Guerre mondiale. Sauf que là, ce n’est plus seulement l’Europe et les Etats-Unis, leurs alliés ou ennemis, mais c’est le monde entier. 

Et d'ajouter : 

Certes, l’Europe n’a pas montré une grande solidarité face au coronavirus. Première réaction, un peu comme d’habitude, celle du repli nationaliste et même pire. (…) En même temps, on voit qu’il faut donner un coup de barre dans l’autre sens après ce sauve-qui-peut national qui n’a pas trop de sens. Le green deal européen (plan destiné à financer la transition écologique dans l’Union européenne) doit comme cela a été proposé être le cadre de la relance. Il faut s’appuyer là-dessus et j’espère que l’on va se mettre aussi d’accord sur ce mécanisme de soutien européen qui consiste à soutenir les dettes des plus fragiles. Il faut construire une nouvelle phase européenne. Échouer sur ce point serait trop grave.

Conditionner les aides publiques destinées à sauver certains secteurs de l’économie mis à mal pour la crise sanitaire du coronavirus

Plusieurs ONG demandent une telle démarche. Elle est indispensable, estime Laurence Tubiana. Avec "quelques principes qui s’imposent" : 

Surtout ne pas appliquer les vieilles recettes de l’économie pour faire repartir la machine comme avant. A chaque fois, on prend des années de retard avec une augmentation des émissions de gaz à effet de serre dès le début de la relance économique. Cela a été le cas après la crise financière de 2008. Aussi, la relance à venir doit être l’occasion de supprimer les milliards de subventions aux énergies fossiles. On ne fait pas de mal et on investit dans des secteurs aujourd’hui très compétitifs comme les énergies renouvelables. Ce n’était pas le cas il y a dix ans au moment des plans de relance liés à la crise de 2008. Ensuite, il ne faut plus aider, financer des secteurs très émetteurs de gaz à effet de serre en difficulté sans rien leur demander en contrepartie. Quand on soutient des secteurs économiques, eh bien on les aide à la condition qu’ils accélèrent leur transition. Comme pour le secteur automobile. Pour des branches plus compliquées comme le secteur aérien, en pleine crise, on peut dire : ok, on vous aide mais vous accélérez votre transition zéro carbone et puis vous réfléchissez à votre modèle économique. (…) Donc, c’est ne pas faire de mal, accélérer la transition, et relocaliser une partie des chaines de valeur. Cela me paraît quelque chose de cohérent, rationnel, et possible économiquement à condition que l’on fasse les bons choix. Si l’on fait les choix inverses, là, il y a de quoi être inquiet car on n’aura plus de ressources, on ne pourra plus se ré-endetter encore. D’autant qu’après ces périodes de relance, comme on l’a déjà vu, ce qui se passe dans la plupart des pays, on est revenu à des politiques d’austérité. En tout cas de contraction des dépenses publiques. Et on le voit aujourd’hui, on paye çà. Le tour de vis dans le secteur hospitalier depuis dix ans, on en voit les conséquences aujourd’hui. Il y a un vrai sursaut à avoir. J’ai vu que Yannick Jadot (Député européen EELV) demandait un grenelle de la relance ou que des députés trans-courants appelaient à une grande consultation nationale pour savoir comment on se relance. Je pense que c’est vraiment nécessaire. On ne peut pas entendre que le point de vue de ceux qui légitimement demandent de l’aide parce qu’ils sont dans une situation très difficile. C’est vrai aussi pour le secteur agricole. J’espère qu’il va y avoir une réflexion sur notre modèle alimentaire, sur le fait d’avoir avant tout une alimentation de qualité. Est-ce que ce n’est pas très important aussi d’avoir des villes moins polluées. On a vu que le niveau de létalité du Covid-19 est plus élevé dans les zones très polluées. C'est bien établi scientifiquement. J’espère que tout le monde va réfléchir et faire ce pas de côté.

Un indispensable débat public sur la société de demain

Laurence Tubiana de conclure que cet avenir "va beaucoup dépendre du débat public, de la volonté des gouvernements de consulter largement" :

On ne peut pas avoir un plan de relance seulement fait par le gouvernement et quelques experts. Il faut une discussion très large car cela engage notre avenir, et ce n’est pas une formule, c’est vraiment le cas. C’est mon inquiétude mais en même temps l’enfermement forcé que nous vivons fait réfléchir beaucoup de citoyens. Les citoyens, et c’est le cas avec ceux qui participent à la conférence citoyenne sur le climat avec qui j’ai échangé en visioconférence les 3 et 4 avril, font le lien entre la crise environnementale et le virus. Pour la plupart d’entre eux, le lien est bien établi, documenté sur l’invasion des activités humaines dans le milieu sauvage et  la nécessité de préserver le climat et la biodiversité pour limiter les virus. Cette pandémie peut convaincre les citoyens qu’il faut changer les choses et du coup, en retour, donner l’énergie et le courage aux gouvernements d’y aller. Ce facteur de l’opinion publique va être tout à fait déterminant.