Publicité

CNRS : le PDG répond aux accusations de discrimination

Par
Qui, de ses pairs ou de son employeur, doit juger du recrutement d'un sociologue au CNRS ?
Qui, de ses pairs ou de son employeur, doit juger du recrutement d'un sociologue au CNRS ?
© Getty - Tim Teebken

Le CNRS privilégie-t-il des candidats jeunes, issus des grandes écoles et plus "bankables" sur la scène internationale quitte à discriminer des chercheurs pourtant plébiscités par leurs pairs ? Antoine Petit, le PDG du CNRS, réfute les accusations de recrutement arbitraire malgré une fronde.

Début juin, les sociologues découvraient que le chercheur Akim Oualhaci venait d'être rétrogradé pour la troisième année de suite au concours pour le poste de chargé de recherche au CNRS. Problème : c'est la troisième fois que le recrutement du sociologue, pourtant classé parmi les meilleurs par un jury de pairs, est retoqué par un second jury, qui a le dernier mot mais dont les membres ne sont pas des spécialistes de la discipline. 

Derrière la bataille des classements et les rouages d'un  recrutement complexe, des chercheurs dénoncent un recrutement arbitraire et suspectent une discrimination. Alors qu'on voit éclore pétitions, tribunes ou AG pour dénoncer le fait du prince, Antoine Petit, nommé PDG à la tête du CNRS début 2018, répond à France Culture sur ces accusations. C'est la première fois qu'il s'exprime publiquement depuis le début de l'affaire.

Publicité

Les modifications de classement dans certaines disciplines sont à l’origine d’une mobilisation de chercheurs qui dénoncent la mainmise du CNRS sur le recrutement qui était historiquement confié à des pairs issus de la même discipline. Comment expliquez-vous de telles différences de classement entre le jury d’admissibilité et le jury d’admission, en particulier dans le concours de chargés de recherche ?

Tout d’abord, je précise que je n’étais membre d’aucun jury d’admission cette année. Je rappelle aussi que les jurys d’admissibilité sont constitués de 21 personnes (quatorze élues et sept nommées) pendant cinq ans consécutifs. Les jurys d’admission, eux, sont de onze personnes, nommées par le président du CNRS avec au moins quatre personnes déjà membres des jurys d’admissibilités [mais pas forcément issus de la section disciplinaire concernée, NDLR]. Il n’est dit nulle part que le seul rôle du jury d’admission, qui est constitué de scientifiques, est d’entériner les propositions du jury d’admissibilité. On parle à tort de "déclassement" : ce n’est pas un déclassement parce qu’au fond, le jury d’admissibilité propose un classement, et le jury d’admission fait un classement qu’il propose au PDG.

Il y a malgré tout des changements de classement…

Si on regarde les statistiques, elles sont édifiantes : cette année, on avait 250 postes et si on regarde le nombre de gens qui étaient en position d’être pris à l’issue du jury d’admissibilité, et qui ne sont pas en position d’être pris après le jury d’admission, ça représente moins de dix postes sur 250. 

Mais s’il y a aujourd'hui une mobilisation autour du recrutement à l’Institut national des sciences humaines et sociales, et plus particulier au sujet de la section 36, c’est parce que pour la troisième année de suite, il s’agit du même chercheur, sociologue, qui se trouve avoir été rétrogradé…

Les jurys d’admission dans l’ensemble, et dans l’immense majorité des cas, entérinent les propositions du jury d’admissibilité. Et puis il se peut que, pour moins de 5% des postes, et toujours dans les mêmes proportions selon les années, le jury d’admission propose des modifications par rapport au jury d’admissibilité. Qu’est ce qui peut conduire à ces modifications ? Une comparaison entre les niveaux des concours, ou le fait qu’il puisse y avoir, sur plusieurs années, une discipline dont on considère qu’elle n’a pas fait l’objet d’assez de recrutements. Ça peut aussi être le fait qu’on privilégie, par exemple, la parité à niveau équivalent. Mais le classement des candidats n’est pas une science exacte. Parmi les meilleurs, entre le cinquième et le sixième, on sait très bien que ça peut être un problème d’interprétation, un problème de rapporteur… Mais je pense que tout le monde s’accorde à dire que ce n’est pas une science exacte et absolue, et donc que ce n’est pas non plus un scandale absolu que d’intervertir le cinquième et le sixième, et c’est souvent comme ça que ça se passe.

Mais ça veut dire alors qu’il y a néanmoins des critères, même si ce n’est pas une science exacte ?

Il faut rappeler quand même qu’on parle là du recrutement au CNRS. A la fin, l’employeur, c’est le CNRS. Et c’est le CNRS qui donne les critères, et pas chaque section qui est chargée de recruter des gens. Statutairement, le CNRS confie à un jury d’admissibilité le soin de proposer des gens pour une admission, et ensuite le jury d’admission propose des gens au PDG. Le critère absolu, c’est l’excellence scientifique. Après, dans une discipline donnée, puisqu’il y a des jurys disciplinaires, si chaque année on a les mêmes personnes dans la même discipline, ça peut poser des problèmes d’équilibre au bout d’un moment. Et ce genre de critères peut éventuellement justifier qu’un jury d’admission (et encore une fois, c’est exceptionnel), propose un changement de classement par rapport au jury d’admissibilité. Il se trouve qu’en section 36, le jury d’admission a été renouvelé et présidé par des gens différents, et donc il y a dans ce jury d’admission au moins quatre membres du jury d’admissibilité…

Dans le cas de l'INSHS, les dix jurys d'admissibilité des dix sections partagent le même jury d'admission. Il n'y a donc pas quatre chercheurs issus de chaque discipline pour décider de l'admission des candidats...

Ce jury d’admission a décidé de procéder à des changements, qui ne plaisent pas au jury d’admissibilité. Je n’y suis pour rien, et je ne peux pas vous en dire plus : je ne suis pas membre du jury, et les règles de la fonction publique font que les délibérations des jurys sont secrètes, ce sont les règles de la fonction publique.

Mais ça veut donc dire que les critères d’excellence peuvent être différents ? Il peut y avoir d’une part un jury de pairs, spécialistes de la discipline, qui a certains critères d’excellence, et d’autre part, un jury d’admission, avec des gens qui ne sont pas ou peu issus de la discipline, qui auront d’autres critères d’excellence ? Est-ce que finalement, on ne peut pas tout mettre derrière les termes “critères d’excellence” ?

Non, on ne peut pas tout mettre derrière les critères d’excellence. Encore une fois ce n’est pas une science exacte, mais j’imagine que dans votre métier, vous êtes capable de me dire : ceux-là, c’est plutôt des "bons journalistes", ça c’est plutôt des "journalistes moyens", et ceux-là sont plutôt "moyennement journalistes"…

Oui mais ça sera mon avis, et pas les critères d’un jury pour un concours…

Sauf qu’un jury de concours, ça n’est jamais que la somme de N avis, N étant égal au nombre de membres du jury.

Il n’y a pas de critères ?

Les critères sont ceux de la recherche scientifique, donc l’excellence c’est les publications, c’est l’originalité du sujet… Pour les concours de chercheurs, il y a essentiellement deux éléments qui jouent : 

  • ce que vous avez fait (ça se juge à l’aune de publications scientifiques ou des réalisations dans certaines disciplines scientifiques si on fait des logiciels ou des brevets) 
  • et ce que vous proposez de faire (un projet scientifique jugé par les pairs sur l’originalité de ce que vous proposez)

Mais les critères doivent-ils être identiques dans toutes les disciplines simultanément ? En sociologie par exemple, des chercheurs répondent que le critère de l’internationalisation avec des publications en anglais, ou encore le critère de projets “bankables” et “rentables”, ne sont pas ajustés à la discipline… 

Bien sûr que les critères ne sont pas exactement les mêmes : ce n’est pas la même chose de faire des mathématiques et de la physique des particules.

Faute de critères explicites, il y a des facteurs sur lesquels certains chercheurs suspectent un recrutement arbitraire : l’âge, les diplômes universitaires, l’objet de recherche...

Mais toutes ces accusations mériteraient d’être objectivées. Ce n’est pas parce qu’il y a un chercheur ou même dix chercheurs qui affirment des choses que c’est vrai. Moi je n’ai aucun élément qui me permette de dire que ces accusations sont autre chose que gratuites, et autre chose que des gens qui ne sont pas contents de la décision qui a été prise du jury d’admission. Et qui, faute d’arguments, vont accuser le CNRS d’un peu tout et n’importe quoi. Je trouverais paradoxal d’avoir à justifier l’attitude du CNRS sur la base d’accusations qui sont complètement infondées, et sur lesquelles je défie quiconque de donner des arguments sérieux et mesurables.

Mais par exemple, est-ce que le critère de l’âge du candidat est aujourd’hui un critère plus important qu’il ne l’était dans le passé ? Akim Oualhaci, déclassé trois fois de suite par le jury d’admission en section 36, a 44 ans, il a soutenu sa thèse il y a huit ans… le temps de latence entre la soutenance de thèse et le recrutement est-il par exemple un critère que vous jugez premier ?

Non ce n’est pas un critère, mais il y a une chose sur laquelle nous sommes très vigilants, dans l’ensemble des disciplines, c’est que l’âge moyen ne recule pas.

Vous ne m’avez pas vraiment répondu pour l’anglais et pour l’international…

L’anglais n’est pas un sujet. Ce qui compte c’est de publier au meilleur niveau international. Il se trouve qu’aujourd’hui dans la plupart des communautés, l’anglais est la langue dans laquelle on publie. Mais pour le coup, il appartient vraiment à chaque section de savoir si le jury considère qu’il vaut mieux publier un bon article en français qu’un mauvais article en anglais. 

Mais si je vous demande ce que c’est qu'un bon sociologue, vous me répondez quoi ?

Un bon sociologue, c’est quelqu’un qui est considéré bon par ses pairs… et vous pouvez remplacer “sociologue” par n’importe quel discipline.

Et là, qui sont les pairs, dans le recrutement CNRS ?

En l’occurrence, là, c’est ET le jury d’admissibilité, ET le jury d’admission.

Mais alors si on regarde la composition du jury d’admission, qui correspond à l’INSHS et qui juge, in fine, du recrutement en section 36, on voit bien qu’il y a très peu de sociologues, or en section 36, plus de 80% des candidats sont issus de la sociologie.

Si des juristes, qui sont aussi présents au jury d’admissibilité de la section 36 aux côtés de sociologues, peuvent juger un sociologue, je ne vois pas pourquoi des chercheurs en sciences sociales de l’INSHS ne pourraient pas juger des sociologues dans le cadre du jury d’admission. 

Pourtant, certains estiment que le jury d’admission n’est pas un jury de pairs mais une instance institutionnelle où le CNRS ferait surtout une démonstration d’autorité…

Mais c’est une critique infondée : le jury d’admission n’est pas composé de peintres en bâtiment, profession tout à fait respectable par ailleurs. Les gens qui sont dans le jury d’admission sont des chercheurs reconnus en sciences humaines et sociales, et il est totalement infondé de dire qu’ils ne sont pas compétents pour regarder les dossiers. Si on nie la compétence du jury d’admission, il faut aller jusqu’au bout de la logique, et supprimer le jury d’admission. 

Est-ce que le jury d’admission juge au fond ? Celui qui chapeaute le recrutement en sciences humaines et sciences sociales juge par exemple en un temps très limité : les dossiers de tous les candidats admissibles dans dix sections différentes sont jugés en moins d'une journée. Là où le classement des candidats prendra plusieurs mois aux jurys d’admissibilité…

Plusieurs mois, non, il ne faut pas exagérer. Ça prend plusieurs jours et c’est déjà pas mal. Mais le jury d’admission n’est pas là pour refaire le travail : il regarde l’ensemble des dossiers admissibles avec un autre regard. Et, contrairement au jury d’admissibilité, il va regarder des critères qui sont davantage pluriannuels, et dire par exemple qu’on recrute beaucoup dans une discipline et pas assez dans une autre… pour, encore une fois, changer le classement dans 4% des cas.

Pourtant, au-delà de cette vision macro des équilibres disciplinaires, il arrive que le jury modifie le classement entre deux chercheurs d’une même discipline. Est-ce que ça veut dire que c’est sur l’objet de recherche que se fonde l’arbitrage ?

Prenez les maths, par exemple. Vous pourriez imaginer qu’un jury d’admission dise : “Attention, ça fait cinq ans de suite qu’on ne ne recrute aucun matheux dans telle spécialité. Là, le premier sur la liste complémentaire est justement issu de cette spécialité. On ne le sent pas d’un niveau très différent que celui qui est juste avant lui, et donc on va intervertir les deux. 

Mais si on se base sur les projets de recherche et si on juge le fond des dossiers, que pensez-vous du fait que le jury d’admission tranche sans avoir auditionné les candidats admissibles, et sans avoir reçu le président du jury d’admissibilité pour qu'il justifie le classement ?

Dans certaines sections, des discussions informelles existent entre présidents de jurys. Mais c’est une question pertinente sur laquelle on s’interroge : il n’est effectivement pas prévu dans les textes que le jury d’admission auditionne les candidats. C’est une réflexion qui mériterait d’être posée.

Le jury d’admission deviendrait alors un jury du fond ?

Mais je ne considère pas que les jurys d’admission ne jugent pas sur le fond. D’abord, ce sont quand même des gens qui ont l’habitude de ce genre de choses et qui savent lire des dossiers. Mais c’est vrai qu’une audition supplémentaire ne serait pas absurde. Si vous êtes recruté dans une fac à l’étranger, souvent vous ne passez pas une seule audition. Mais il y a aussi une dimension pratique : matériellement, ça signifierait qu’un jury d’admission pourrait avoir à auditionner pas loin de 80 candidats. 

Est-ce que ce ne serait pas un progrès d'avoir des critères plus explicites et des classements qui seraient davantage publics…

Ils sont publics [quoique singulièrement difficiles à retrouver en remontant dans le temps, NDLR], et je vais vous dire une chose : je le regrette. Parce que les gens oublient souvent qu’il y a un jury d’admissibilité et un jury d’admission et psychologiquement, il faut se mettre à la place des gens, il n’est vraiment pas agréable de voir que le jury d’admission vous recule dans la liste alors que vous étiez en position d’être recruté à l’issue du jury d’admissibilité. Je pense que si j’avais le choix je ne rendrais pas le classement visible : je trouve que c’est inutile pour les candidats. 

Mais vous ne pensez pas que ça crée des procès en opacité alors que ce qui fait défaut semble être avant tout des décisions motivées ?

Pour le moment on diffuse le classement. Mais il y a plein de concours de la fonction publique, si vous passez le CAPES ou l’agrégation, vous savez si vous êtes admissibles, mais pas à quel rang. 

En 2017, lors du premier déclassement de Akim Oulhaci et Matthieu Grossetête, premiers ex aequo parmi les admissibles avant d’être sortis du classement à l’admission, Patrice Bourdelais, qui était à la tête de l’INSHS à l’époque, avait assumé un changement au CNRS. Il estimait en substance que si ça grognait, c’est qu’après tout, ça bougeait enfin. Vous avez pris vos fonctions après cet épisode, en 2018. Est-ce que pour vous aussi, le recrutement au CNRS doit changer ?

Fondamentalement, non parce que le concours marche bien dans l’ensemble, même si l'on peut faire évoluer le CNRS en étant davantage pluridisciplinaire, et plus à l'écoute des questions liées au réchauffement climatique, à la radicalisation, aux énergies renouvelables ou à l'intelligence artificielle. Mais il y a un point sur lequel je trouve qu’on pourrait réfléchir, c’est cette histoire d’admissibilité et d’admission. Comme plein de gens, j’ai été membre de beaucoup de jurys, et je prétends que dire qu’on classe les gens ligne par ligne sur des critères absolus n’est juste pas vrai. Entre le dernier admis et le premier pas admis, il n’y a pas de différence scientifique majeure. Donc ça ne me choque pas que, de temps en temps, le jury d’admission modifie le classement proposé par le jury d’admissibilité. Et je pense que ça serait plus simple pour tout le monde si le jury d’admissibilité ne se donnait pas comme règle, nécessairement, de classer ligne par ligne, mais disait : “Voilà, il y a trois postes, il y a quatre candidats qui nous semblent équivalents... et on laisse d’autres critères intervenir pour en choisir trois parmi les quatre.” Certaines communautés scientifiques sont prêtes à jouer ce jeu-là, d’autres ne le sont pas.