Colombie : le regard de la droite dure au pouvoir sur le pays

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Colombie : le regard de la droite dure au pouvoir sur le pays

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Le regard de l'autre | Depuis fin avril, la Colombie s’est progressivement enfoncée dans un chaos social et politique. Malgré le retrait d'un projet de loi contesté, la répression policière a attisé la révolte. Cette impasse est directement liée au regard que porte le président Iván Duque sur la société colombienne.

Depuis le 28 avril dernier, la Colombie est frappée par une fronde sociale. Ce qui avait démarré sous la forme de simples manifestations contre une réforme fiscale s’est transformé en colère généralisée, en particulier après une violente répression policière. Des manifestations antigouvernementales ont fait au moins 42 morts, dont un policier, et plus de 1 700 blessés. De nouvelles marches sont prévues prochainement et le pays, qui devait co organiser la Copa América de football avec l'Argentine, devra s'en priver.

Sans parler de la pandémie de Covid-19, qui a fait passer de 37 à 42% le taux de personnes pauvres.

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Cette impasse politique est directement liée au regard que porte le président actuel Iván Duque sur la société colombienne. Le regard d’une droite radicale, marquée par la lutte contre le terrorisme, peu scrupuleuse sur le recours à la violence, et dépositaire d’une organisation économique et sociale fortement inégalitaire. 

Analyse en cinq points clés : géographie, Histoire, droit, économie et psychologie et sociologie.

La géographie

A l’extrême Nord-Ouest de l’Amérique du Sud, la Colombie est un pivot géographique. Le point de rencontre entre l’Amérique centrale (le Panama) et l’Amérique du Sud (le Venezuela, le Brésil, le Pérou, l’Equateur). Entre la côte Pacifique et la côte Caraïbe. Entre les Andes et l’Amazonie.

Le pays compte 50 millions d’habitants, sur un territoire d’1 million de km2, mais un gros tiers du pays (toute l’Amazonie) est quasiment vide.

La population se concentre sur la côte et dans les Andes, en particulier dans les trois grandes villes de Bogotá, Cali et Medellín.

C’est un pays traversé de divisions ethniques (entre les descendants des colons espagnols, les indiens indigènes, les descendants d’esclaves, les anciens immigrants européens). Avec par effet en chaines de fortes inégalités sociales, en bonne partie héritées du passé.

C’est aussi un pays jeune : 30% de la population a moins de 20 ans.

Autant de paramètres importants pour comprendre l’impasse politique actuelle.

L'Histoire

L’Histoire ancienne crée le sentiment d’une certaine supériorité au sein des élites colombiennes, le sentiment d’être dépositaire d’une certaine grandeur : l’époque précolombienne, puis espagnole.

Et surtout l’indépendance, dès 1819, avec la figure iconique de Simon Bolivar et la brève existence de la Grande Colombie, qui englobait ses voisins du Venezuela, de l’Équateur et du Panama.

Manifestants au pied d'un monument célébrant Bolivar à Bogota le 19 mai 2021.
Manifestants au pied d'un monument célébrant Bolivar à Bogota le 19 mai 2021.
© AFP - Vannessa Jimenez G / NurPhoto

L’Histoire récente est marquée par une forte rivalité politique entre le parti libéral plutôt à gauche et le parti conservateur plutôt à droite.

Et c’est surtout une histoire marquée au fer rouge par la violence : assassinats politiques, coups d’État, formation de groupes d’auto-défense, juntes militaires.

Et puis, pendant plus de cinquante ans, de 1960 à 2016, un climat de guerre entre l’armée, les groupes paramilitaires, et les rebelles des Farc, le tout sur fond d’essor du trafic de drogue, essentiellement la cocaïne. C’est le plus long conflit armé de l’Histoire de l’Amérique du Sud. Il a fait 250 000 morts, avec des atrocités commises des deux côtés. Un accord de paix a finalement été signé en 2016.

Avec entretemps, deux mandats particulièrement violents, ceux d’Alvaro Uribe, président de 2002 à 2010. Fondateur d’un nouveau parti, centriste au départ puis très marqué à droite, très lié aux paramilitaires. Et avec à la clé une répression sanglante, de nombreux assassinats extra judiciaires, des arrestations en série et une presse muselée. Des pratiques assez proches des dictatures militaires qu’ont pu connaitre auparavant le Chili, l’Argentine ou le Brésil.

Iván Duque, l’actuel président élu en 2018, ancien avocat âgé de 44 ans, est l’héritier revendiqué d’Alvaro Uribe et il a plusieurs fois critiqué l’accord de paix avec les Farc. 

La démilitarisation prévue dans l’accord n’a de fait jamais été pleinement effectuée. Et la violence est plutôt repartie à la hausse depuis deux ans.

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Le droit

Plutôt que de droit, il faut parler de non droit en Colombie.

Il y a les zones géographiques de non droit liées aux narcotrafiquants ou aux héritiers de la guérilla des Farc. Les différents cartels contrôlent des régions entières. Les milices d’autodéfense de droite en contrôlent d’autres. Les municipalités, pour un bon tiers, sont tenus par des groupes locaux. Le pouvoir central est loin de tout maîtriser.

Et puis surtout, il y a une tradition d’impunité des forces de l’ordre et des groupes paramilitaires. Avec une frontière souvent assez floue entre les deux.

L’armée compte 300 000 hommes ; les groupes paramilitaires en comptent près de 200 000 ; la police est placée sous la tutelle du ministre de la Défense.

Au nom de la lutte contre le terrorisme et le narcotrafic pendant un demi-siècle, ces groupes ont échappé à tout cadre juridique. Et ils regardent tout manifestant comme un terroriste, ce qui leur permet de légitimer leur recours à la violence.

Les forces anti-émeutes en particulier, les ESMAD, ont une tradition de répression féroce. Elles sont lourdement armées, mais ne sont pas formées pour faire face à des manifestations sociales classiques. Ces derniers jours, elles ont chargé la foule et tiré à balles réelles y compris sur des manifestants pacifiques.

Évidemment, cette violence policière alimente la colère des manifestants et provoque en chaine de nouveaux affrontements.

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Quant aux milices privées d’extrême droite, qui circulent en 4x4 blindés comme Aguilas Negras, elles sont souvent liées aux élites sociales, dont elles protègent les intérêts.

Enfin, le pouvoir central a les moyens juridiques de se couvrir. Il lui suffit de décréter "l’état de commotion intérieure", un état d’exception, prévu dans la Constitution, qui permet de gouverner par décrets en limitant strictement les libertés publiques.

Graffiti de protestation à Bogota au sujet des disparus après les récentes manifestations anti-gouvernementales. Photo du 21 mai 2021.
Graffiti de protestation à Bogota au sujet des disparus après les récentes manifestations anti-gouvernementales. Photo du 21 mai 2021.
© AFP - Daniel Munoz

L'économie

Les inégalités sociales sont donc très fortes en Colombie. Et elles ont été accrues par la pandémie. Elles sont un héritage, en partie, de la période coloniale : les familles de blancs, ou de métis descendants de colons espagnols, tiennent les rênes. Et ce sont elles que les milices protègent.

Une grande partie du pays, à l’inverse, vit de l’économie informelle. C’est aussi ce qui explique l’omniprésence du trafic de drogue : c’est un moyen de subsistance. D’autant que la réforme agraire promise depuis l’accord de paix n’a pas eu lieu.

La pandémie (le pays compte autant de morts que la France rapporté au nombre d’habitants), a plongé des millions de personnes dans la pauvreté (plus de 40% de la population).

Le chômage a aussi fortement augmenté.

Rien d’étonnant donc à ce que le détonateur des manifestations ait été la réforme fiscale : inconcevable, pour une grande partie de la population, notamment les classes moyennes, de faire face à une hausse de la TVA et un élargissement de la base d’imposition, comme proposé par Iván Duque pour faire rentrer de l’argent dans les caisses.

Rien d’étonnant non plus à ce que la ville de Cali, au sud du pays, soit devenue l’épicentre de la contestation. Elle concentre les maux du pays : racisme, inégalités sociales, chômage élevé, trafic de drogue, omniprésence des milices et des gangs.

La psychologie et sociologie

Le logiciel du président Iván Duque semble daté, bloqué dans le passé. Pour lui, les manifestants sont uniquement, je cite, "des vandales, des terroristes ou des narco trafiquants". Dans ce logiciel, il est donc cohérent de répondre par la répression.

Alors c’est vrai que la Colombie reste en partie la proie des trafiquants de drogue, mais le terrorisme des FARC appartient au passé. Et les manifestants d’aujourd’hui n’ont pas grand-chose à voir avec le descriptif du président : ce sont des jeunes, des classes moyennes, des médecins, et aussi des paysans, des indigènes.

La sociologie du pays est donc complexe, avec des intérêts très divergents selon les endroits et selon les classes sociales.

Une chose est certaine : le confinement lié à la pandémie agit comme une cocotte-minute. C’est très bien décrit par le maire de Cali, Jorge Ospina. Les jeunes, en particulier, dit-il, ont besoin de se défouler, de danser (la salsa joue un rôle social majeur en Colombie). Donc quand la colère sort, cela explose. 

La contestation contre la réforme fiscale, qui a été retirée, s’est transformée en contestation politique globale pour demander des réformes de la police, de la santé, de l’éducation. Et il n’est pas un Colombien qui n’ait eu affaire à la violence, par lui-même ou dans son entourage immédiat.

Le président propose un grand dialogue national. Mais le fossé est énorme avec les manifestants. La côte de popularité d’Iván Duque est en chute libre : 33% seulement.

Le divorce semble consommé et sera difficile à surmonter. La Colombie aura du mal à se débarrasser de la violence endémique. Il faut redouter de nouveaux événements dramatiques d’ici aux prochaines élections générales, prévues au printemps ou à l’été 2022.

Avec la collaboration d'Éric Chaverou et de Chadi Romanos

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