Albert Cohen, écrivain,  auteur de "Belle du Seigneur"
Albert Cohen, écrivain, auteur de "Belle du Seigneur"

Comment Albert Cohen a écrit "Belle du Seigneur", le roman de l'amour total

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Comment Albert Cohen a écrit son chef-d'œuvre "Belle du Seigneur", roman de l'amour total

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Ce roman, procès de la passion amoureuse, est radical : on aime ou on déteste mais pour beaucoup, il y a eu un avant et un après "Belle du Seigneur". Ces 850 pages, commencées avant la Seconde Guerre mondiale mais terminées en 1968, ont fait dire à Albert Cohen qu'écrire est un acte d'amour.

Roman de tous les excès, c’est un chef-d'œuvre exalté, ironique et désespéré sur la passion amoureuse. Albert Cohen, décédé il y a quarante ans se justifiait ainsi : "L’amour passion m’intéresse et j’en dis du mal d’ailleurs en fin de compte".
Les 850 pages de Belle du Seigneur, dont certaines ont été cachées pendant la guerre, ont été écrites, modifiées, raturées, pendant trente ans avant d'être brulées par l'écrivain. Pour, Maxime Decout, professeur à l'université d'Aix-Marseille: "C’est aussi l’histoire complexe du manuscrit qui, à elle seule, est presque un roman".

Une vision de l'amour total

Maxime Decout nous raconte l'histoire de Belle du Seigneur : "C’est un texte qui se centre sur l’aventure d’un couple, Ariane et Solal. Une passion unique, portée à l’extrême puisque les deux amants vont tenter de vivre ce qu’ils appellent "un amour chimiquement pur", un amour en vase clos et qui inévitablement est voué à l'échec."

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Cette vision de l’amour total est née dans l’esprit d’Albert Cohen dans les années 1930.  C’est la recherche de l’amour inconditionnel qui anime l’écrivain.

Maxime Decout : "Sa réflexion se centre sur la passion amoureuse et sur la possibilité de fonder une éthique de l’autre. C’est une obsession chez Albert Cohen, jusque dans ses derniers textes et ses textes autobiographiques, il se demande comment fonder un amour du prochain ? Comment le faire comprendre, le généraliser, le faire partager ?"

Quand la guerre éclate, Belle du Seigneur n’est pas terminé bien qu' Albert Cohen ait dû en publier quelques chapitres pour faire patienter son éditeur, Gallimard.  L’écrivain juif part à Londres et abandonne le reste de son manuscrit dans un coffre. En juin 1940, il fait cacher son œuvre dans la cave de diplomates suisses.

À réécouter : Belle du Seigneur
58 min

L'écriture minutieuse de Cohen

Ce n'est qu'en 1947 que l’écrivain retrouve son précieux manuscrit et en reprend l’écriture. Plus exactement, il en dicte le texte.

Maxime Decout : "Il a dicté à des femmes, différentes femmes de son existence d’abord, ses propres épouses et puis il a aussi fait appel aux services d’une secrétaire, sa propre fille aussi a participé. Donc c’est quelqu’un qui met en voix le texte, qui a besoin de l’entendre et qui ensuite relit ce qui a été tapé, le corrige, demande une nouvelle version, puis le corrige et le corrige. On sait grâce à certains témoignages de personnes qui ont travaillé avec lui, qu’il y a eu plus de 10 000 pages rédigées  pour Belle du Seigneur_"._

Certains passages sont plus expérimentaux, avec un chapitre entier sans ponctuation. Ce travail colossal d’Albert Cohen, cette minutie dans le choix des mots, a fait de Belle du Seigneur l’œuvre de sa vie. À 72 ans, 33 ans après l’avoir commencé, Albert Cohen publie enfin ce procès de la mythologie amoureuse.

Albert Cohen dans son bureau à Genève
Albert Cohen dans son bureau à Genève
© Getty

Albert Cohen en 1977 :  "La passion d'amour, c’est la victoire la plus sublime qu'un homme puisse connaître et elle se termine toujours par une défaite la plus atroce. Parce que ce qui vit n’est pas ce qui dure. Mais pendant qu’ils sont en extase d’amour ils ne le savent pas."

Un battement de ses paupières, et elle me regarda sans me voir, et ce fut la gloire et le printemps et le soleil et la mer tiède et sa transparence près du rivage et ma jeunesse revenue, et le monde était né. Belle du Seigneur, d'Albert Cohen

Œuvre anachronique mais au succès immédiat

Belle du Seigneur paraît en 1968, en décalage avec une époque qui revendique la liberté de jouir sans entraves. Dès sa sortie, ce roman baroque et lyrique apparaît comme anachronique pour les uns mais devient un des plus grands succès de vente de Gallimard. Même la misogynie de Solal, certes contrebalancée par une libération de la parole féminine, n’entache pas le succès de l’œuvre. Albert Cohen lui-même reconnaîtra que Solal "est méchant avec elle, mais méchant par bonté, pour lui faire vivre les toboggans de la passion". Devenu célèbre, Albert Cohen brûle tous ses manuscrits, des dizaines d’années de travail perdues.

Maxime Decout : "Albert Cohen avait véritablement peur qu’on puisse observer la manière dont il a progressé, dont il a hésité. Ça correspond aussi à une certaine conception de la littérature et une certaine posture de l’écrivain qu’il a construite, notamment à partir du moment où il a eu un immense succès avec Belle du Seigneur, il a souvent dit que pour lui l’écriture ce n’était pas quelque chose de réfléchi mais quelque chose qu’il sentait, quelque chose d’émotionnel.

Dans une de ses dernières interviews, à la question "préparez-vous un autre livre ? ", Albert Cohen répond d'un malicieux : "Je ne parle pas des rapports intimes, écrire est un acte d'amour".