Pourquoi "Alcools" de Guillaume Apollinaire a bouleversé la poésie

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Comment "Alcools" a bouleversé la poésie

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Imaginez lire pour la première fois un texte sans ponctuation, perturbant non ? Le tout premier livre qui l’a supprimée, c'est "Alcools" de Guillaume Apollinaire. Une œuvre cubiste révolutionnaire qui est toujours étudiée aujourd’hui.

Ce recueil, publié pour la première fois en 1913 a presque donné à la poésie la forme que nous lui connaissons aujourd'hui : vers libre, pas de ponctuation... Des principes d'édition qui existaient déjà avant - la supression de la ponctuation est inspirée des travaux de Blaise Cendrars - mais avec Alcools c'est la première fois qu'un livre pousse si loin ces idées. C'est pourquoi ce recueil a bouleversé la poésie, comme nous l'explique Laurence Campa, écrivaine et professeure à l'Université Paris Nanterre en littérature française du XXe siècle.

59 min

"Le rythme propre au poète"

Alcools, mélange des œuvres écrite par Guillaume Apollinaire entre 1898 et 1913. Certaines ont déjà été publiées dans des revues et ce sans ponctuation. Mais pour plus de reconnaissance, il lui faut publier un recueil marquant.

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Laurence Campa : "Les versions antérieures des poèmes qui ont été précédemment publiés, je pense à La Chanson du mal-aimé ou au Pont Mirabeau, à Marie ou au Voyageur, il y a de la ponctuation dans les revues et puis Apollinaire reçoit les épreuves d’Alcools et décide de tout supprimer. Il décide de tout supprimer à l’échelle du recueil parce qu'il pense que finalement c’est le rythme propre au poète, c’est le rythme de la lecture, donc c’est le lecteur qui collabore à la chose, et le rythme des vers qui donnent leurs propres découpages. La ponctuation c’est au contraire quelque chose de normé, de hiérarchisé, de codifié qui empêche de libérer l’interprétation. "

Portrait de Guillaume Apollinaire
Portrait de Guillaume Apollinaire
© Getty

C’est un coup de force pour ce journaliste et critique d’art, reconnu depuis peu par les milieux artistiques et notamment cubistes.

Son projet visionnaire a le soutien de l’écrivain Paul Léautaud qui a été conquis par La Chanson du mal-aimé inspiré de son amour malheureux avec Annie Playden.

La Chanson du mal-aimé :
Un soir de demi-brume à Londres
Un voyou qui ressemblait à
Mon amour vint à ma rencontre
Et le regard qu’il me jeta
Me fit baisser les yeux de honte

Apollinaire puise dans ses poèmes écrits depuis quinze ans et décide de les retravailler. Quand le recueil paraît en 1913, c’est la surprise. Sans ponctuation l’œil n’a plus de béquille et ne sait pas quand s’arrêter, ce qui renforce une interprétation libre.

Laurence Campa : "Ça a à peu près le même effet que quand, à la même époque, on voit un tableau cubiste pour la première fois; c’est-à-dire un tableau où il n’y a pas la perspective linéaire mais on voit une situation, un personnage, un paysage dans toutes ses dimensions en même temps. Et du coup forcément votre œil n’a plus de repère. Quand vous supprimez la ponctuation au bout d’un moment votre œil n’a plus de repère non plus et il est obligé de se créer ses propres repères. Ça a beaucoup désarçonné les gens de l’époque et, après lui, on va commencer à écrire sans ponctuation et ça nous semble normal, en tout cas pour la poésie."

Apollinaire ne respecte pas d’ordre chronologique, il regroupe ses poèmes par thèmes, assez classique comme le temps qui passe ou l’amour, sujet qui l’a poussé à écrire de la poésie.

Le Pont Mirabeau
Sous le pont Mirabeau coule la Seine
Et nos amours
Faut-il qu'il m'en souvienne
La joie venait toujours après la peine.

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Apollinaire, poète méticuleux

Alcools est aussi plein de référence à la modernité mais il n’est pas un pêle-mêle d’œuvres de jeunesse : Guillaume Apollinaire n’a rien laissé au hasard

Laurence Campa : "Si l’on en croit ses propres déclarations on pourrait penser qu’il n'est jamais à sa table de travail mais qu’il compose en flânant en marchant, en chantant, au café… Mais quand on regarde ses brouillons, quand on regarde ses manuscrits, quand on voit les différents états des poèmes, on voit bien qu’en fait il travaillait énormément. Mais il travaillait justement pour arriver à cette allure naturelle."

Apollinaire prend des notes, partout, tout le temps. Il a toujours un carnet dans lequel il fait des listes de mots, de livres, de vers…

Laurence Campa : "Ce qu’il fait beaucoup c’est une sorte de marqueterie. C’est-à-dire qu'il va faire un poème, il va prendre quelques vers, il va déplacer les vers pour les mettre ailleurs dans un autre poème, donc les vers vont être totalement transplantés, dépaysés si je puis dire. Il va prendre des bouts comme ça qui viennent soit des vers soit de la prose et il remet des choses à sa manière. Par exemple dans Alcools, La Maison des Morts a d’abord été écrit comme un conte en prose et ensuite il l’a découpé en forme de vers."

Ce travail sur sa poésie lui permet une juxtaposition de ses pensées. C’est pour ça qu’il aimait le frontispice de son recueil, peint par son ami Picasso.

Exemplaire de l'édition originale de "Alcools", on peut voir la peinture de Pablo Picasso sur le frontispice.
Exemplaire de l'édition originale de "Alcools", on peut voir la peinture de Pablo Picasso sur le frontispice.
© AFP

Laurence Campa : "Ça présentait tout son état d’esprit, d’une manière synthétique qui n’imite pas la réalité. Et Alcools c’est ça."

D’abord intitulé "Eau-de vie”, métaphore de la quintessences de la vie, Alcools devient le manifeste de la poésie moderne.

Mais Apollinaire n’a pas le temps de profiter de son succès. Il s’engage comme soldat et meurt en 1918 de la grippe espagnole sans savoir qu’il a bouleversé toute la poésie du XXe siècle.