Cezanne le précurseur

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Comment Cezanne a réinventé la peinture

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Pour vous, les œuvres de Cezanne ne sont que des vieilles pommes provençales ? Inspirées les classiques italiens, elles sont pourtant résolument modernes, et ont inspiré les avant-gardes. Voici pourquoi, alors que le Musée Marmottan Monet consacre actuellement une exposition au peintre.

Pour Picasso, Matisse ou Mondrian, Cezanne, c’est le père de la peinture moderne. Voici pourquoi, alors que commence au Musée Marmottan Monet à Paris l'exposition Cezanne et les maîtres. Rêve d'Italie

En savoir plus : Paul Cézanne (1839 - 1906)

Marianne Mathieu, historienne de l'art, commissaire de l'exposition et directrice scientifique du musée Marmottan Monet explique le pivot qu'a représenté Cezanne dans l'histoire de l'art : "Ça n’est pas ce que Cezanne représente qui est important, c’est la manière dont il le représente. C’est ce geste de peintre. Il est véritablement moderne en ce qu’il appartient à cette famille d’artistes qui voit dans la peinture, dans le geste, l’alpha et l’oméga de son œuvre." 

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Toute sa vie marginalisé, même parmi les impressionnistes, jugé provocateur, scandaleux, Paul Cezanne a plus de 50 ans quand son talent est enfin reconnu. Il le sera plus encore après sa mort en 1906, vénéré par les avant-gardistes et les plus grands penseurs, qui se nourrissent de son oeuvre : Rilke, Merleau-Ponty, Virginia Woolf, DH Lawrence…  

Radical, exigeant, ombrageux

Son père le destinait pourtant à une carrière de banquier. Mais Paul, sûr de sa vocation, déserte son droit et bataille pour se consacrer à la seule activité qui le rende heureux : peindre. Son caractère ombrageux, angoissé se concentre sur la contemplation de la nature pour la saisir dans la peinture. "Je revois le jeune Paul Cezanne, qui est devenu mon ami, enfin qui était mon très grand ami. Je me rappelle de Cezanne dans son atelier. Ce qui m’avait frappé, c’était le côté broussailleux de son visage. Il semblait qu’il n’y avait que des poils, un peu comme un chien barbet" se souvient Jean Renoir dans une archive de 1959. 

Féru de culture classique, lisant Virgile ou Lucrèce en latin, Cézanne s’inspire des maîtres italiens - Le Tintoret, Greco, Titien... pour mieux inventer son propre style. Il oublie leurs sujets bibliques ou mythologiques pour ne retenir que leurs compositions, la force du tragique, les nœuds organiques, la matière même de la peinture.

“Je m’ingénie toujours à trouver ma voie picturale.” Cezanne à son ami d'enfance, Zola, 1879 

Rigoureux, austère, il n’hésite pas à détruire les toiles dont il n’est pas satisfait. Marianne Mathieu explique : "Cezanne est un artiste qui n’est pas un pur intellectuel, c’est quelqu’un qui est un créateur, un artisan, et qui donc a besoin de la matière pour créer. Et ce que va faire Cézanne, c’est d’explorer toutes les ressources potentielles que lui offre la peinture pour pouvoir restituer la vision qu’il a du monde. C’est un fil rouge de sa première oeuvre jusqu’à son oeuvre ultime." 

Le sculpteur de peinture

Copiant les sculptures du Louvre, Cezanne élabore une technique de peinture en volume, concentrée sur le modelé, l’impression de toucher. Il peint comme il sculpterait. Marianne Mathieu développe : "Cezanne n’est pas quelqu’un qui va commencer par dessiner, qui va ensuite appliquer un schéma sur sa toile pour ensuite appliquer la peinture. Au contraire, il agit d’une traite. Et du coup du pinceau, de  manière extrêmement vigoureuse, il va suggérer à la fois la forme, la couleur, les tonalités, les ombres et les lumières. C’est une vision globale. Cezanne c’est quelqu’un qui va sculpter la peinture, qui va travailler à la manière d’un modeleur. C’est justement ce rapport à la matière, ce rapport à la peinture qu’il va développer, qui l’amènera à créer une oeuvre construite, même si le terme est abusif, qui marquera visuellement les cubistes par exemple. La peinture, elle est très riche, très empâtée. On voit bien le coup de pinceau. Cette touche-là, grise, je ne me dis pas “tiens ça ne fait que me donner une indication chromatique. Ça m’indique d’autres choses. Ça participe de l’équilibre de la composition, ça participe de la construction des plans. Donc la touche, elle me donne plusieurs informations à la fois. Et c’est là où Cézanne construit sa peinture à coups de pinceau. Et sa démarche ne variera pas. C’est à travers ce coup de pinceau qu’il nous dit tout : la profondeur, la couleur, la tonalité, qu’il va produire une oeuvre. Et d’ailleurs Cezanne, pour parler de cette période de jeunesse, il l’appelait “ma période couillarde”.

Rien d’anecdotique, rien de rhétorique chez lui, mais de l’émotion brute, épaisse, physique. Lui qui demande à ses modèles de devenir "comme une pomme" ne cherche pas à peindre l’âme, mais une présence, jusqu’à celle de l’air, qui bouge et vibre dans la toile. Et qu'il capte, toujours le nez dehors, dans sa Provence natale. Radical, tellurique, coloriste scrupuleux, Cézanne dit tout du bout de son pinceau
"Si on s’approche [de la Montagne Sainte-Victoire] et qu’on regarde, eh bien on voit la manière extrêmement vibrante, prégnante, avec laquelle il applique la couleur." 

Cézanne ne peint pas de paysages, mais la création du monde, intemporelle, à la recherche d’un contact primitif, organique.

"Je vous dois la vérité en peinture, et je vous la dirai.” écrit Paul Cezanne en 1905, quelques mois avant sa mort.

En savoir plus : Exposition "Cézanne et les Maîtres. Rêve d'Italie" au Musée Marmottan Monet à Paris

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