Coller à l'actualité, rencontrer des témoins, se rendre sur place pour s'imprégner : avec "Germinal", Zola a écrit en 1884 et 1885 un roman de journaliste.
Coller à l'actualité, rencontrer des témoins, se rendre sur place pour s'imprégner : avec "Germinal", Zola a écrit en 1884 et 1885 un roman de journaliste.

Comment Émile Zola a écrit "Germinal"

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Comment Émile Zola a écrit “Germinal”

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C’est un chef d'œuvre de roman social qui a préfiguré les luttes ouvrières du siècle suivant. Pour écrire cet hommage au rude destin des mineurs de fond, Zola a gardé sa méthode organisée de reporter.

Il aurait pu s’appeler “Les Affamés”, “L’Assiette au beurre” ou encore “La Moisson rouge”. Dans ce classique étudié par des générations de collégiens, on suit le parcours d’Étienne Lantier, un jeune mineur qui prend la tête d’une révolte ouvrière dans le Nord. Et forcément, il y a un peu de la personne de l’auteur dans “Germinal”.

Émile Zola a connu la misère, dans son enfance à Aix-en-Provence : son père disparaît alors qu’il a 6 ans, laissant des dettes derrière lui. Zola vit sa vingtaine dans le Paris bohème du Second Empire et côtoie des peintres comme Édouard Manet ou Camille Pissarro.

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Méthode de reporter

Dans les années 1860, il devient reporter et publie critiques, contes et feuilletons, en pratiquant un journalisme engagé. Le climat est à la révolte : il suit de près l'insurrection de la Commune en 1870, puis l’émergence des luttes ouvrières et du syndicalisme. En mars 1884, une grève éclate à la mine d’Anzin, dans le Nord. La loi Waldeck-Rousseau, qui autorise les syndicats, est votée à la fin de ce mois. À l’époque, Zola est un écrivain à succès, déjà auteur de "L’Assommoir_"_, et il a le thème de la mine en tête depuis une dizaine d’années. Alors il n’hésite pas longtemps avant de se lancer, et va pour cela conserver sa méthodologie de reporter.

Une ébauche deux fois plus longue que l’œuvre

"Germinal" a été écrit d’une façon presque scientifique : son auteur est même descendu au fond d’une mine, à plus de 400 mètres sous terre, pour documenter la réalité des mineurs. Si Zola veut être aussi informé, c’est que sa démarche est presque scientifique.

Dans le manuscrit conservé à la BnF, on voit l’organisation de l’écrivain. D’abord des notes techniques, puis des impressions de visites, des coupures de presse, un plan général, un plan détaillé… Au total, le dossier préparatoire, conservé à la Bibliothèque nationale de France et consultable ici, fait près du double de pages que l'œuvre en elle-même. “Il s’agit d’organiser les choses et de ne pas laisser aller dans tous les sens ce qu’il est en train de construire, toujours diriger, ce qui est assez inhabituel pour l’époque”, contextualise Émilie Piton-Foucault, spécialiste de l’œuvre de Zola et chargée de cours à l’université de Rennes 2.

La symbolique du titre

Cette ébauche montre que Zola sait où il va : on y trouve peu de ratures et Zola esquisse ses objectifs au futur simple. Finalement, sa seule hésitation porte sur le titre. L’éditeur et critique littéraire Henri Mitterand évoquait cette hésitation en 1971 : “Un beau jour, il est tombé, dans le Grand Dictionnaire universel du XIXe siècle de Pierre Larousse, sur l'article "Germinal". Il s'est aperçu que "Germinal", étymologiquement, cela signifie la germination, la renaissance des forces nouvelles. Et il s'est aperçu qu'historiquement, Germinal avait été en 1795 une révolution populaire.” Germinal est aussi un mois du calendrier révolutionnaire correspondant au début du printemps.

Dès le manuscrit, Zola dresse un parallèle entre l’édification de son œuvre et celle du décor du récit. Émilie Piton-Foucault pointe l’utilisation de termes comme “cathédrale” ou “carcasse” pour signifier à la fois la description d’un décor du récit et, en même temps, la construction de son roman. “Son père était architecte. Et donc, il y a vraiment l'idée d'une architecture de l'écriture qui est présente”, analyse l’enseignante.

Dans “Germinal”, Zola raconte la luttes des classes et se fait devin du XXe siècle et de ses combats ouvriers. Cette intemporalité est la clé du succès, qui rapporte gros à son auteur : avec cet argent, Zola se fera construire une tour dans sa maison de Medan, dans les Yvelines, qu’il nomme…“Germinal”. À son enterrement en 1902, une délégation de “gueules noires” fera le déplacement.

Bien plus tard, l’histoire sera adaptée au cinéma, à la télévision et deviendra un classique étudié par des générations d’étudiants. Car elle est intemporelle aussi dans sa faculté à dépeindre la misère humaine.