Comment Greco invente l'oeil moderne
Comment Greco invente l'oeil moderne

Comment Greco invente l'oeil moderne, en 1570

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Comment Greco anticipe Cézanne et Picasso, en 1570

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Comment Greco, ce prophète de la modernité, 400 ans auparavant, a-t-il pu développer un art si précurseur ? Une analyse en images par l'historien de l'art Guillaume Kietz à l'occasion de la 1e rétrospective consacrée à Greco en France, au Grand Palais à Paris (16 octobre 2019 - 10 février 2020)

Greco est un génie unique dans l’histoire de l’art. Fondateur de l’Ecole espagnole à partir de 1570, sa peinture visionnaire sera pourtant oubliée pendant des siècles. Electrique, radicale, absolue, elle ne sera redécouverte que par l’œil moderne à la fin du XIXe siècle, façonnant le regard des plus grands peintres modernes : Cézanne, Picasso, les fauvistes, les cubistes, les expressionnistes, Pollock... 

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Comment ce prophète de la modernité, 400 ans auparavant, a-t-il pu développer un art si précurseur ? L'historien de l'art Guillaume Kientz, co-commissaire de la première rétrospective consacrée à Greco en France, au Grand Palais à Paris (16 octobre 2019 - 10 février 2020), donne des éléments de réponse.

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1- Greco anticipe Picasso, Cézanne et les expressionnistes

Guillaume Kientz : "Greco va conditionner une grande partie de ce qu’on va appeler la “période bleue” de Picasso, et va même l’inciter à aller jusqu’au défi qu’il lance à l’image en inventant le cubisme. Pour Cézanne, ce qui les rapproche, c’est un questionnement sur l’image, sur la déconstruction de l’image, et c’est aussi un travail sur la série. Ce que Cézanne fait avec ses Sainte-Victoire par exemple, où sans cesse il revient sur le motif. Greco c’est pareil, c’est un artiste qui des siècles plus tôt revient et revient encore sur le motif."

Greco est déterminant pour les fauvistes, les cubistes, mais surtout pour les expressionnistes : "Sans doute, ce qui frappe les expressionnistes chez Greco, c’est la force expressive de sa peinture : ses ciels qui hurlent, ses personnages qui gesticulent, et qui entraient en résonance avec les angoisses des expressionnistes au lendemain de la guerre. Cette énergie quasiment sauvage. Greco c’est non seulement l’outsider de la peinture, mais c’est un sauvage dans cette jungle de la Renaissance, qui trace son chemin, qui coupe les lianes à gauche et à droite pour imposer son style, un style qui est d’une grande électricité. C’est encore un autre des paradoxes : si un mot caractérise bien sa peinture c’est électrique. Pourtant, évidemment, l’électricité, il ne la connaissait pas. Mais, bizarrement, quand on redécouvre Greco, c’est au moment aussi où se généralise l’électricité." 

La palette extravagante du Greco frappe l’œil moderne : "La couleur, chez Greco, doit créer du mouvement, de la durée. C’est un usage dynamique, cinétique, de la couleur. Ce n’est pas étonnant que des artistes comme Delaunay s’intéressent beaucoup au Greco, méditent les images du Greco."

2- Une double crise du style et de l'image, commune aux modernes et à Greco

Cette prophétie de la modernité, 400 auparavant, s’explique du fait que Greco traverse, comme les modernes, une double crise. Une crise du style : à la fin du XVIe siècle, il faut réinventer le style renaissance qui s’essouffle, et une crise de l’image : face à la menace protestante, l’Eglise veut de nouvelles images pour promouvoir le catholicisme. "D’une certaine manière, les modernes sont dans la même situation. Ils ont un problème de style et un problème d’image."
Pour les modernes, le style qui s’essouffle, c’est l’académisme du XIXe siècle et l’invention de l’image photographique force la peinture à explorer d’autres voies. Et Greco est celui qui sans doute a ouvert le premier ces autres voies, ces voies d’exploration de la peinture : "Pour se démarquer de la photographie, ils se rendent bien compte qu’un portrait ne peut plus être simplement les apparences. Il faut que la peinture fasse plus que la photographie. Et Greco dans sa peinture, dans ses portraits, exprime la personnalité."

3- Une façon très moderne d'exprimer, plutôt que de raconter

La source de son originalité tient à sa conception de la peinture. Formé à l’école byzantine, il croit à la puissance magique de l’icône, à la force de l’image. Mais en tant que peintre de la Renaissance, il croit aussi que la peinture doit dire quelque chose : "_Greco va à la fois faire des tableaux qui sont des véritables discours, des véritables rhétoriques, des tableaux d’une grande éloquence, et en même temps des tableaux d’un grand magnétisme. Ces diverses cultures qui s’amalgament chez Greco font que ses images aujourd’hui nous parlent absolument directement, qui font que quand on voit Greco, on ne voit pas forcément un peintre du passé, on voit d’abord un peintre tout court.  _Greco refuse la tendance de son temps qui se contente d’illustrer les textes bibliques : lui veut exprimer le monde.

Quand on prend un grand tableau comme l’Assomption de la Vierge, il la rend véritablement présente, et il restitue la force de ce miracle. Un autre exemple peut être son invention du “soplon”, le souffleur. Et c’est presque comme si c’était en lui-même une vidéo avec un modulateur où on peut imaginer que si le jeune homme souffle moins fort, le tableau va s’obscurcir, et s’il souffle plus fort, le tableau va s’illuminer. Ça, c’est tout à fait le rapport que Greco veut nouer avec les images. Les images doivent nous parler directement. Les images doivent sortir d’elles-mêmes, doivent exprimer plus que raconter, et surtout ne se limitent pas à l’apparence, mais à la réalité profonde et complexe des choses, de la nature. 

Cette approche va rencontrer les recherches des modernes. Un peintre comme Monet va chercher non pas à représenter la nature dans ses apparences, mais à exprimer la nature dans sa profondeur, dans ses variations, dans sa température. Il n’y a rien qui ressemble moins à des nymphéas que les nymphéas que peint Monet, surtout en format gigantesque. Et pourtant, il n’y a rien qui n’exprime mieux la sensation de l’expérience que l’on peut faire des nymphéas que les tableaux même de Claude Monet. Et ça, c’est très proche de ce que fait Greco. Donc Greco est fait de ces rencontres, de ces collisions par delà, au-dessus, à travers les siècles, qui ne le rendent pas un peintre du passé, ni un peintre du début du XXe siècle quand il est redécouvert, mais le rendent un peintre éternellement contemporain de ceux qui le regardent."

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