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Comment la "cancel culture" se développe tardivement en France

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Manifestation devant le cinéma parisien Le Champo organisée par des féministes le 12 novembre 2019, à l'occasion d'une avant-première de "J'accuse". La projection du film de Roman Polanski sera annulée.
Manifestation devant le cinéma parisien Le Champo organisée par des féministes le 12 novembre 2019, à l'occasion d'une avant-première de "J'accuse". La projection du film de Roman Polanski sera annulée.
© AFP - Amaury Cornu / Hans Lucas

Le fil culture. Faut-il boycotter et remplacer les artistes coupables d'agressions sexuelles, de viol, de pédocriminalité, comme le sont les artistes reconnus coupables de meurtre ? Avec retard, cette tendance à la dénonciation publique, venue des Etats-Unis, s'invite dans le débat culturel en France. Explications.

Culture de l'interpellation, culture de la dénonciation, culture de l'humiliation publique ou bien culture de l'annulation et du rééquilibrage. Il n'existe pas de traduction française de la "cancel culture". Pourtant, des Etats-Unis à l'Australie, en passant par l'Inde ou les pays du Golfe, l’occurrence "cancel culture" est une des expressions les plus utilisées dans les médias anglophones de l'année 2019. Le prestigieux dictionnaire Macquarie, la référence en langue anglaise australienne, en a même fait son mot de l'année 2019.

Durant toute la dernière décennie, la pratique de la "cancel culture" a animé de multiples débats dans la plupart des pays anglophones : quel est son objectif, est-ce que cela fonctionne et laisse des traces, est-ce que cette culture du "cancel" ne va pas trop loin ? Pendant ce temps là, en France, on en est au balbutiement d'un concept dont la pratique est pourtant déjà bien implantée. Explications.

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Une tendance de fond

Ce chanteur a tenu des propos sexistes ? C_ancel_ ! Ce spectacle utilise des ressorts racistes ? Cancel ! Ce tweet est grossophobe ? Cancel ! Sur les réseaux sociaux, et au sein de divers collectifs militants, la culture du cancel se répand. Devant un comportement que l'on juge inacceptable, on appelle à la disparition d'une personne, d'un spectacle, d'un écrit, afin de le faire oublier. Pour y parvenir, on demandera à son réseau de nous soutenir et de partager nos arguments afin de créer une actualité qui sera reprise dans les médias.  

Cette pratique est à l'origine de la vague MeToo, qui est partie des réseaux sociaux à l'automne 2017. Elle s'est développée dans une grande ampleur avec ce mouvement qui dénonçait les agressions sexuelles, les viols et la pédocriminalité ; mais elle ne s'arrête pas à la simple dénonciation et surtout elle peut avoir plusieurs types de conséquences. Pour certaines et certains internautes, il s'agit de boycotter des personnalités et des œuvres. 

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D'autres ont une vision plus positive et préfèrent d'ailleurs traduire "cancel culture" par le terme annulation et surtout remplacement, rééquilibrage. C'est le cas de l'universitaire, spécialiste du cinéma et des séries, Iris Brey, dont le livre le Regard féminin, sortira en février 2020 aux éditions de l'Olivier.

Il s'agit de mettre en avant plus d’œuvres réalisées par des femmes pour remplacer celles réalisées par des hommes. De célébrer un matrimoine, souvent annulé par notre culture qui a toujours mis les hommes en avant au détriment des femmes. Dans mes cours, je préfère donc par exemple utiliser Cléo de 5 à 7, d'Agnès Varda, plutôt qu'A bout de souffle de Jean Luc Godard qui a une manière de filmer extrêmement genrée. Je veux montrer qu'il y a une autre manière de représenter les femmes.                                    
Iris Brey, universitaire et critique de cinéma

En France, dès les prémisses du mouvement MeToo, et dans le flot international de dénonciations de harcèlement et d'inconduite sexuelle, une féministe du collectif contre le cyberharcèlement tenait aussi une liste sur le réseau social Twitter de tous les artistes connus en France dénoncés comme coupables d'agressions sexuelles sur mineurs.

Sous les mots clef #balancetonagresseur ou #agresseurluiaussi, elle dressait un catalogue d'artistes américains comme Woody Allen, Kirk Douglas, Marlon Brando, Klaus Kinski, Jerry Lee Lewis ou Bill Cosby mais aussi des artistes français ou travaillant en France comme le réalisateur Luc Besson, le chanteur Jean-Luc Lahaye, le photographe David Hamilton, le musicien Ibrahim Maalouf et bien sûr le cinéaste Roman Polanski. La liste est très longue et concerne tous les secteurs artistiques.

Pourtant, en 2017, cette liste passe presque inaperçue et il faut attendre 2019, avec l'affaire de l'écrivain Gabriel Matzneff ou du réalisateur Christophe Ruggia pour qu'elle resurgisse. Pourquoi ce délai ?

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Cliquez sur le tweet pour dérouler le fil avec la liste du nombre de personnalités dénoncées ou bien essayez ici

Une pratique née il y a plus de 400 ans aux Etats-Unis

Aux Etats-Unis, la culture de la délation est très présente. A l'image des affiches "wanted" dans les westerns, la conquête de l'Ouest ne s’embarrassait pas de justice : sans vrai procès, sans vraie défense, on était vite pendu. Ce réflexe n'a pas disparu dans le pays, explique Jean-Eric Branaa, maître de conférences à l’Université de Paris II Assas (Panthéon-Assas) et spécialiste de la politique et de la société américaine. Sauf qu'aujourd'hui, il concerne la pédophilie :

Quand une personne condamnée pour pédophilie s'installe dans un quartier, il arrive que ses voisins placardent des affiches dans les rues avec son nom et les faits pour lesquels il a été condamné. Cela n'est pas du tout considéré comme du harcèlement. La personne est obligée de déménager, jusqu'au jour où de nouveaux voisins découvrent à leur tour son passé. Avec l'émergence des réseaux sociaux, il est encore plus compliqué d'échapper à ces « Wanted » de l'âge numérique.                            
Jean-Eric Branaa, politologue spécialiste des Etats-Unis, maître de conférences à l’Université de Paris II Assas

Cette pratique ne choque pas outre-Atlantique car elle est intégrée dans une tradition politique et religieuse qui remonte aux origines de la nation américaine, explique le chercheur. À l'arrivée des premiers puritains, la dénonciation était même une vertu. Au sein des gouvernements locaux appelés "caucus", auxquels tous les citoyens participaient, il fallait tout dénoncer en public, par exemple les adultères. C'est dans ce cadre puritain qu'eut lieu le « procès des sorcières de Salem » en 1692 dans le Massachusetts, qui conduisit à l'exécution de 25 personnes, accusées de sorcellerie. Aujourd'hui encore, considère Jean-Eric Branaa, ce type de réflexe perdure dans le pays avec l'idée que "si vous ne voulez pas qu'on dise du mal de vous, faites le bien tout le temps". Cette culture de la délation se fonde donc sur "une vertu religieuse de redresseur de tort et sur une dichotomie entre le bien et le mal, qui divise le monde entre les méchants et les gentils." ajoute encore Jean-Eric Branaa.

En savoir plus : Pourquoi « l'affaire Luc Besson » fait-elle si peu de bruit ?

Mais en Europe et particulièrement en France, le contexte est tout différent et le culte de la transparence beaucoup moins ancré. La dénonciation des Juifs durant la collaboration du régime de Vichy pendant la Seconde Guerre mondiale a laissé de lourdes traces et l'acte de dénonciation n'est plus considéré comme "un geste citoyen". En France, contrairement aux Etats-Unis où la liberté d'expression est un des fondements de la Constitution, il faut des preuves pour accuser quelqu'un et la justice prend donc le pas sur la dénonciation publique. C'est pour cette raison que les formes d'expression du féminisme américain sont très éloignées des françaises. Pour cette raison également que la France est très en retard sur les questions d'égalité entre les hommes et les femmes.

La France a toujours eu du retard dans l'émancipation des femmes, même au moment de l'affaire Weinstein qui a déclenché la vague MeToo. J'en veux pour preuve la tribune que l'on a appelé la Tribune Deneuve à l'époque, dans laquelle l'actrice réclamait la liberté d'être importunée ; c'est-à-dire qu'elle défendait ce vieux code de domination que l'on appelle la "galanterie à la française" et qui passe par le fait de se faire siffler dans la rue, de subir une main aux fesses, etc. C’était une tribune complètement ringarde, mais qui disait en elle-même combien le système de domination des hommes sur les femmes est encore très fort en France, particulièrement dans le milieu culturel.                        
Laure Murat, professeur à l'université de Californie Los Angeles, spécialiste des questions de genres

Un retard typiquement français

"Tout le monde savait" ! l'argument ressort tant dans l'affaire Christophe Ruggia dénoncé par Adèle Haenel que dans celle de Gabriel Matzneff et Vanessa Springora. Dans les deux cas, les deux femmes n'ont pas cherché l'aide de la Justice mais ont préféré mettre leurs accusations sur la place publique. Dans les deux cas, l'actrice et l'éditrice n'ont pas juste voulu dénoncer un homme, elles ont dénoncé un système, un milieu, voire la société française, qui ont couvert les attouchements et les viols qu'elles ont subis alors qu'elles avaient moins de 15 ans.

À lire : Quand des intellectuels français défendaient la pédophilie

Beaucoup d’arguments ont pu servir d'alibi à ce consentement de la société face aux abus pédophiles dont elles ont été victimes. "C'était une autre époque", "on ne savait pas quoi faire", et bien sûr l'argument servi dans l'affaire Polanski du "c'est un grand artiste, son oeuvre doit primer".

Mais tout cela ne tient plus ! Dans les manifestations contre les féminicides de novembre dernier, il y avait cette pancarte : Et Marie Trintignant, c'est l'actrice ou la femme qui est morte ?                      
Laure Murat, professeur à l'université de Californie Los Angeles, spécialiste des questions de genres

Pour la chercheuse Laure Murat, c'est l'ampleur de la remise en cause que ces affaires supposent qui explique l'ampleur du déni français et l'attentisme de la société. Selon elle, le contrat social, inventé au XVIIIe siècle par les philosophes français, s'appuie en réalité sur un contrat sexuel qui instaure la domination de l'homme sur la femme. La femme est alors réduite à une mineure sans droits et cette inégalité fondamentale va être masquée par ce qui va s'appeler la "galanterie à la française".

"Ce mythe construit de toute pièce va, au fur et à mesure de l'émancipation des femmes devenir un alibi pour maintenir l'inégalité originelle et la domination des hommes sur les femmes et sur les enfants". En France, explique encore Laure Murat, il se teinte en plus d'un autre mythe : celui de l'Universalisme. "Car l'universalisme, qui s’appuie en théorie sur la promotion d'un citoyen neutre, est en fait un système dans lequel le sujet neutre est un masculin, blanc, hétérosexuel et riche !" Et Laure Murat ajoute ce mythe : "il n'y a qu'à regarder l'Assemblée nationale pour le voir à l'oeuvre".

C'est ce paradigme que les femmes demandent à changer aujourd'hui. Elle ne veulent pas plus de droit, dans la lignée de la révolution sexuelle ; elles veulent changer le contrat social ! Elles ne demandent pas plus de liberté, elles demandent l'égalité ! La voilà, la révolution en cours !                    
Laure Murat, professeur à l'université de Californie Los Angeles, spécialiste des questions de genres

Une révolution politique qui s'appuie sur une révolution numérique, rajoute la chercheuse. Car c'est grâce aux réseaux sociaux que la parole des femmes abusées a pu être visible. Des centaines de millions de femmes ont décrit la même chose provoquant non seulement une libération de la parole mais surtout "une libération de l'écoute".

Un tournant dans le féminisme : vers une érotisation de l'égalité

Le mouvement MeToo a révélé que par-delà l'émancipation des femmes, acquise avec la révolution sexuelle des années 1970, les abus sexuels sur les femmes perduraient. Preuve que la révolution sexuelle s'était arrêtée en chemin. La philosophe et professeure de sciences politiques à l'Université de Reims Camille Froideveau-Metterie explique que des deux volets de cette révolution sexuelle, seul celui de la liberté a pu être mis en oeuvre. Les femmes ont obtenu des droits pour disposer de leur corps, avoir une autonomie financière, l'accès à toutes les professions. Mais, dans l'intime, la domination de l'homme a perduré.

Aujourd’hui, dans la vie sociale, les femmes peuvent aspirer à être des hommes comme les autres. Mais elles restent dans leur vie sexuelle et intime des corps à disposition. C’est cela que change MeToo. Ce n'est pas seulement la dénonciation des violences sexuelles, c'est en même temps, l'aspiration à une sexualité libre et égalitaire fondée sur le consentement. Or, le consentement est d'abord la reconnaissance de la singularité du désir de chacun. MeToo déconstruit donc le script dominant d'une relation sexuelle, à savoir : les préliminaires sont faits pour préparer la pénétration et lorsque l'homme éjacule, c'est-à-dire lorsqu'il a du plaisir, la relation s'arrête. Ce script, les femmes n'en veulent plus.                
Camille Froideveaux-Metterie, philosophe, professeure de sciences politiques à l'Université de Reims

C'est ainsi que depuis des mois sur les réseaux sociaux français mais aussi, en cette rentrée littéraire 2020, dans de multiples publications, des femmes dénoncent toutes les représentations genrées du corps féminin dans la culture et les relations sexuelles vues et présentées presque exclusivement d'un point de vue masculin. Le cinéma, en ce sens, est particulièrement exposé aux critiques. 

De manière très majoritaire, la plupart des œuvres culturelles sont des œuvres d'hommes blancs aisés. Il est urgent de rééquilibrer les choses. Au cinéma, la plupart des films vous proposent une histoire vue d'un point de vue masculin. Or, il existe un regard féminin qui permet au spectateur d'arrêter de simplement regarder l'héroïne comme un objet mais d'être avec elle, de rentrer dans une expérience féminine, de ressentir ce que l'héroïne traverse. Malheureusement, cela est très rare sur nos écrans ! Or, si un homme peut ressentir ce que ressent une femme, cela peut changer beaucoup de choses dans notre société.              
Iris Brey, universitaire et autrice de Le regard féminin, une révolution à l'écran

En savoir plus : Le cinéma, véhicule d'une culture du viol ?

Pour l'universitaire, le milieu culturel empêche aujourd'hui les femmes réalisatrices d'accéder à la notoriété et de produire ce fameux regard féminin indispensable pour lutter contre les stéréotype, instaurer plus d’égalité et surtout lutter contre les violences sexuelles. 

La plupart des spectateurs n'ont pas conscience de l'influence qu'a le cinéma sur leur comportement sexuel. En France, nous vivons dans une véritable culture du viol où le viol est montré comme un acte social banalisé, voire virilisé, alors que c'est un crime ; où les agresseurs dont certains sont reconnus coupables de viol sur des enfants, comme Roman Polanski, sont célébrés, décorés, défendus par le milieu de la culture contre une soi-disant persécution féminine. Dans des séries comme Game of Thrones, le viol est même érotisé, comme s'il fallait être tous et toutes excités par ce qui représente une violence faite à une femme.            
Iris Brey

Une affiche de la saison 2 de la série Sex Education
Une affiche de la saison 2 de la série Sex Education
© Radio France - Cécile de Kervasdoué

Le changement est pourtant en cours dans le champ des séries et il vient des Etats-Unis. Des séries comme Sex Education ou encore la Servante écarlate tentent de changer de paradigme. Dans cette mise à l'écran du livre de Margaret Atwood, le public assiste à des scènes de viol mais toujours du point de vue de la femme, avec une voix off qui raconte comment elle traverse psychiquement et physiquement cette épreuve.

Beaucoup d'hommes trouvent la série insoutenable parce que pour la première fois ils sont mis face-à-face avec la réalité de ce qu'est un viol. Il faut faire la même chose pour le désir des femmes, instaurer ce changement de regard et de ressenti qui deviendra enfin pour tous, les hommes et les femmes, réjouissant.          
Iris Brey

Mais pour cela il faudrait que les femmes cinéastes ne soient pas sans cesse exclues de la scène culturelle. Alors que les écoles de cinéma forment autant de réalisatrices que de réalisateurs, les femmes derrière la caméra ne représentent que 23% de la profession. Cette année encore, aucune femmes n'est même nominée à l'Oscar du meilleur film. Un état de fait largement dénoncé dans la "cancel culture".