Comment la France a traîné des pieds pour envoyer les antisémites au tribunal

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Comment la France a traîné des pieds pour envoyer les antisémites au tribunal

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En 1938, Marx Dormoy, ministre de l'Intérieur, réplique à l'Assemblée au député du Morbihan Paul Ihuel, "Un Juif vaut bien un Breton", après une sortie férocement antisémite du député contre Léon Blum, président du Conseil.
En 1938, Marx Dormoy, ministre de l'Intérieur, réplique à l'Assemblée au député du Morbihan Paul Ihuel, "Un Juif vaut bien un Breton", après une sortie férocement antisémite du député contre Léon Blum, président du Conseil.
- L'Action française / BDIC - La Contemporaine

Liberté d'expression et liberté d'opinion sont des principes sanctuarisés en droit français, mais aussi dans la tradition politique et l'imaginaire collectif. Problème : l'antisémitisme et le racisme relèvent d'une loi sur la presse de 1881 qui a longtemps ralenti l'interdiction en actes.

Ce qui reste comme "l'affaire Sarah Halimi" après le meurtre de cette directrice de crèche retraitée, assassinée chez elle, à Paris, le 4 avril 2017, a soulevé une vive émotion, ravivée par la décision de la Cour de cassation de confirmer l’irresponsabilité pénale de son assassin. C’était le 14 avril 2021, et aussitôt après, des voix se sont élevées pour appeler à durcir le droit, à faire sauter le verrou de l’irresponsabilité pénale, ou encore à rendre la législation contre les actes antisémites plus stricte - en la sortant par exemple des crimes susceptibles de tomber sous le coup de cette irresponsabilité. En filigrane, c’est bien la question d’un traitement spécifique d’un assassinat éminemment violent qui s’est posée, dès lors que Sarah Halimi était juive. 

Pour ceux qui soupçonnent son meurtrier de l’avoir tuée en tant que juive, y compris dans le cadre d’une bouffée délirante, voir que l’irresponsabilité pénale peut s’appliquer dans la mesure où sept experts se sont prononcés à l'unisson au procès demeure inacceptable. L’histoire du sort judiciaire de l’affaire Sarah Halimi pose la question de la façon dont se juge l’antisémitisme en France. Historiquement et depuis son origine, le contentieux du racisme et de l’antisémitisme a quelque chose d’un droit funambule. Il est en fait adossé au registre de l’opinion, de ce qui est dicible ou publiable - et ce qui ne l’est pas. Il n’existe pas de crime antisémite, ou d’agression raciste, mais seulement des circonstances aggravantes. Ces circonstances aggravantes ont été généralisées sous l’impulsion de Christiane Taubira, ministre de la Justice de François Hollande, après les attentats terroristes de janvier 2015. A l’époque, on pouvait par exemple être plus sévèrement puni pour un meurtre, des violences et par exemple la torture, ou des menaces qui relèveraient explicitement du racisme ou de l’antisémitisme, mais notamment pas pour du harcèlement sexuel ou moral dont le prévenu se serait distinctement rendu coupable envers une personne en raison de son origine, ou de sa religion.

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Le Temps du débat
38 min

On envisagera aussi alors, un temps, de modifier par circulaire le fondement du droit antiraciste en France, en le sortant de la loi sur la presse, pour l’inscrire dans le droit commun. Concrètement, cela aurait signifié l'explosion des délais de prescription, et l’esprit de la loi en aurait été profondément bouleversé. En fait, ce ne fut pas le cas : aujourd’hui, le racisme et l’antisémitisme, hors circonstances aggravantes d’un autre crime ou d'un autre délit, ressortent toujours de la loi du 29 juillet 1881. C'est-à-dire celle qui régit en fait la liberté d’expression en France. Or ceux qui jugent l’arsenal juridique français trop lâche et trop clément vis à vis de l’antisémitisme pointent précisément le corollaire de cette tradition propre à la France : on a d’abord arrimé la répression du racisme et de l’antisémitisme à un droit d’esprit très libéral - ou permissif. Et c’est ceci qu’il faut avoir en tête lorsque revient, régulièrement, la question de la judiciarisation de l’antisémitisme dans le débat public. 

Quand les meurtriers d’Ilan Halimi seront jugés, en 2009, la question était déjà là. Centrale, à vrai dire, dans ce procès à la médiatisation à la hauteur de l’effroi né de la séquestration et de l’assassinat de ce jeune de 23 ans, trois ans plus tôt. De ceux qui resteront comme “le gang des barbares”, le parquet ne reconnaîtra l’antisémitisme comme “circonstance aggravante” que pour un seul prévenu : Youssouf Fofana, qui comparaît comme le chef de file. A l’audience, ses complices détailleront combien des idées comme celle que les juifs ont de l’argent, ou encore qu’ils sont solidaires (et donc susceptibles de se résigner à payer la rançon), avait ourlé le projet d’enlèvement. N’étant pas sous le coup d’incriminations d’antisémitisme, ils écoperont de peines jugées trop légères par l’avocat de la famille Halimi, et une partie de l’opinion. Alors que le meurtre avait précisément fait l’objet d'une vaste mobilisation contre l’antisémitisme. 

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C’est dans cet espace entre la perception de l’antisémitisme, et sa traduction devant les tribunaux, qu’un interstice se niche, qui peut en partie expliquer l’émotion et certaines accusations d’impunité, qu’on voit éclore dans le sillage d'un chapelet de faits d’une violence inouïe. Or en France, la cadence des manifestations contre l'antisémitisme a nettement accéléré. La toute première remonte remonte à 1980, et l’attentat contre la synagogue de la rue Copernic. Depuis la Shoah et Vichy, c’était la toute première fois que des juifs sont la cibles d’un meurtre en tant que juifs, sur le sol français et 200 000 personnes, de tous bords politiques, avaient marché dans le silence à Paris, durant quatre heures. Il se passait quelque chose.

Depuis, des manifestations "contre le racisme et l'antisémitisme" ou seulement "contre l'antisémitisme", ont été organisées dans la capitale (et parfois en région) en 1990 (après la profanation des tombes à Carpentras, dans le Vaucluse), puis en 2002, en 2004, en 2006, en 2012, en 2015, en 2018. Si elles sont loin de rassembler 200 000 personnes à chaque fois, elles montrent non seulement que l'émotion trouve désormais des chemins pour se dire et s'organiser, mais aussi qu'il y a une demande de médiatisation des crimes antisémites en tant qu'ils visent des juifs. Le seuil d’acceptabilité a reflué. Mais il ne s'agit plus seulement de trouer un puissant déni englué dans les strates profondes de la société, comme ça avait pu être le cas en 1980 après la rue Copernic : ces manifestations sont aussi des espaces où s'exprime la demande d'un traitement plus efficace de l'antisémitisme devant les tribunaux, et parfois des accusations de laxisme ou d'aveuglement.

Le droit est-il trop lâche ? Aujourd’hui, on entend dire couramment en France :

Le racisme et l’antisémitisme ne sont pas des opinions : ce sont des délits.

En fait, pas vraiment. C’est-à-dire qu’en tant que jugement, ni le racisme ni l’antisémitisme ne sont pénalement susceptibles de poursuites. Ce que le droit vise (et sanctionne), c’est la manifestation du racisme ou de l’antisémitisme, dans des propos ou dans des actes qui puisent directement leur cause à la racine de préjugés racistes. Et, de fait, historiquement, saisir cette réalité-là devant les tribunaux n’a pas fait l’objet d’une évidence, loin s’en faut. En France, la toute première loi anti-raciste remonte à 1939. Dans le détail, il s’agit déjà d’antisémitisme : le contexte est à une haine tenace et galopante vis à vis des juifs, et la toute première loi antiraciste voit le jour à la faveur d’un intense lobbying associatif.

Cette loi est le décret-loi Marchandeau, d’après le patronyme de celui qui est alors Garde des Sceaux. Son nom est méconnu, et c’est dire si l’édification d’un droit pour parer à la xénophobie est aussi discrète que sinueuse - jusque dans les travaux académiques. Cette législation doit beaucoup à son contexte. En l’occurrence, à la fois au nazisme et à la montée des fascismes en Europe, et à de vigoureuses salves antisémites proférées jusque dans les travées de l’Assemblée nationale. Il faut se figurer par exemple Léon Blum, président du Conseil et représentant de la SFIO, qui quitte l’hémicycle après la séance du 5 avril 1938 sous les cris de “La France aux Français !” et “A bas les Juifs!”.

Chauffée à blanc par l’accession au pouvoir du Front populaire avec un homme politique juif à sa tête en la personne de Léon Blum, la France antisémite avait droit de citer. Et ne s’en privait pas. Le 5 juin 1936, L'Action française titrait ainsi en Une : "La France sous le Juif". Il faut avoir en tête le travail de Pierre Birnbaum pour comprendre qu’aux juifs dans la France d’alors, c’est d’abord leur intégration qu’on a reproché - “Ils sont partout" est à prendre au pied de la lettre.

À voix nue
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L’ombre tutélaire de 1789

A cette époque qui est aussi celle de la publication de Bagatelle pour un massacre, de Louis-Ferdinand Céline, qu’on trouve jusque dans les bibliothèques des gares SNCF, des écrits circulaient, dopés au blanc seing d’une législation libérale. Car dans la patrie des droits de l’homme, la liberté d’expression autorise encore toutes les saillies xénophobes dans les années 30. La liberté d’opinion est une liberté fondamentale affirmée en France dès la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789, et à son article 10, on lit :

Nul ne doit être inquiété pour ses opinions, même religieuses.

Lorsque des militants, et notamment ceux d’une association qui s’appelait la LICA, entreprennent d’imaginer une loi qui viendrait restreindre le droit de proférer des tombereaux d’insultes xénophobes, c’est d’emblée à ce sanctuaire qu’ils se heurtent. L’historien Emmanuel Debono, qui a consacré sa thèse à la LICA, et a publié en 2019 (aux Puf) un travail ambitieux sur la fabrication et la mise en pratique des premières lois antiracistes entre 1939 et les années 1970, évoque pas moins d’une vingtaines de rendez-vous de travail entre des militants de la LICA et le ministère de la Justice.

Du côté du Garde des sceaux Marchandeau, il n’est pas sûr que les motivations pour envisager un arsenal à même de juguler l’expression et la circulation des préjugés fondés sur la race ou l’ethnie soient à chercher du côté de la volonté de protéger les victimes. Mais plus probablement dans la crainte de tensions trop délétères dans la société, et le spectre de quelque chose qui pourrait bien s’appeler guerre civile. 1939, c’est cinq ans après le 6 février 1934 et les ligues, et trois décennies après l’affaire Dreyfus, dont ceux qui sont aux affaires sont directement les contemporains.

A l’époque où s’échafaude l’idée de juguler l’antisémitisme et le racisme, c’est d’abord d’expression qu’il s’agit. Toute la tradition d’un droit antiraciste en reste largement imprégnée. Ainsi, en 1939, c’est à ce qu’on appelle "la loi sur la presse", qui remonte à 1881, que Marchandeau arrime son attelage répressif. Il s’agit d’abord d’encadrer ce qu’on a le droit de rendre public. Or le droit de la presse de 1881, qui remonte aux débuts de la Troisième république, est précisément d’essence très libérale. Postérieures à la Restauration, à l’Empire ou encore à la répression de la Commune, la loi vise d'abord à garantir le droit de dire et de publier, plutôt qu’à circonscrire et prémunir.

En suivant Emmanuel Debono qui replonge dans la jurisprudence timide qui suit l’adoption du décret-loi Marchandeau pour son livre Le Racisme dans le prétoire, on ne peut guère se figurer la percée dans le droit français comme une avancée d’une vigueur politique fascinante. Ainsi, à Strasbourg, par une soirée d’été de juillet 1939, un homme qui se trouve être juif entend un professeur, ancien combattant auréolé du prestige de la Grande guerre, proférer des insultes antisémites à la terrasse du café l’Aubette, place Kleber : 

Strasbourg est infesté de Juifs, c’est un scandale ; à l’Aubette, ça pue le Juif.

Puis :

On devrait foutre les Juifs à la porte de la France comme on l’a fait en Autriche.

Le plaignant, qui a la présence d’esprit de se dire que ça pourrait bien tomber sous le coup de la nouvelle loi encore dans son emballage, saisit la justice. Mais le parquet à Colmar se tâte : après tout, est-ce bien opportun d’inquiéter un notable, qui plus est bardé d’une réputation cruciale en cette veillée d’armes en Europe ? Le procureur général se tourne vers le ministère de la Justice : les faits semblent tomber sous le coup de la loi mais il hésite quand même, écrit-il, vu “la situation officielle et la personnalité du délinquant (âgé de 54 ans, professeur à la mission universitaire française à Bucarest, chevalier de la Légion d’Honneur, Croix de Guerre avec 7 citations) posent une question d’opportunité des poursuites [qu’il croit] devoir soumettre à l’examen de la Chancellerie”. D’où le Garde des sceaux lui répondra en substance, mais par écrit, qu’au fond, sa prudence l’honore : 

J’ai pris connaissance de votre rapport du 11 août 1939, relatif à une plainte portée par le sieur Sulzer André contre un sieur [P.] pour excitation à la haine raciste ou religieuse. J’estime qu’il convient de classer cette affaire sans suite”. 

On voit ainsi que, dans l’esprit de celui qui laissera son nom à la toute première loi antiraciste, c'est d’abord la concorde nationale qu’il faut préserver sur le fil de la liberté d’expression. Et dans les faits, malgré l’avancée juridique, on ne se précipite guère pour faire feu de tout bois face à l’antisémitisme qui pourtant progresse avec le vent dans le dos.

"Si l’on condamne Gérard, il faut condamner l’histoire"

Dans l’histoire des procès pour antisémitisme, le tout premier date de juillet 1939. Il envoie devant la douzième chambre correctionnelle du tribunal de première instance du département de la Seine deux militants politiques, dont un certain Pierre Gérard... qui deviendra plus tard secrétaire général du Front national. En cause : deux articles publiés dans La France enchaînée. Un procès pour l’exemple ? Les deux prévenus seront reconnus coupables, même si l’avocat de l’un d’eux avait eu cette sortie qui reste évocatrice, 80 ans plus tard :

Si l’on condamne Gérard, il faut condamner l’histoire.

Mais la toute première loi antiraciste en France aura une première vie de courte durée : juste après le statut des juifs adopté sous la houlette de Pétain, la voilà détricotée dès le 27 août 1940 par Vichy. A la Libération, son rétablissement ne ranimera guère le débat d’origine sous le prisme de la liberté d’expression. Pour autant, on ne peut pas dire que l’anti-racisme et l’ambition de mettre l’antisémitisme hors la loi fasse consensus, à la sortie de l’épisode de Vichy et son racisme d’Etat. Dans les travaux historiens sur la Libération, on a longtemps assourdi l’antisémitisme qui persista pourtant après le retour des camps des rares survivants de la Shoah, et la sortie de la guerre. On peut citer l’universitaire René Rémond par exemple, qui longtemps a marqué l’historiographie d’une vision qu’on peut aujourd’hui considérer bien angélique. Car, en réalité, la mauvaise conscience et les scrupules de la société française n’ont guère balayé l’antisémitisme ou le racisme après 1945. En fait de commisération, on peut fouiller dans la presse française pour prendre mieux la mesure du climat qui succèdera à Vichy et la Shoah en France. Et voir par exemple que dans le dossier de la restitution des biens spoliés galvanise, pas moins d’une douzaine d’associations de propriétaires de biens aryanisés montent au créneau, fermement décidés à défendre leurs intérêts… contre les survivants de l'Holocauste.

“Puisqu’il ne faut pas les appeler par leur nom”

Malgré tout, et dans ce contexte, Emmanuel Debono montre que l’idée de faire taire les antisémites s’ancre plus que jamais après 1945 en France. Avec l’idée, durable, que ce sera sous le sceau de la loi qu’on y parviendra. Car il faut bien mesurer qu’en 1948, les saillies antisémites ont une vraie audience : on peut encore lire ordinairement dans la presse, sous la plume d’un militant communiste en l’occurrence, que “Blum, Schuman, Bloch, Mayer, ne sentent bon ni la Beauce, ni le Berry” quand il s’agit de ferrailler contre un plan de relance surnommé “Plan Rothschild". Sans compter le vieux fond de sauce de la presse d’extrême-droite, qui prospère. De l’argent à l'anti-France en passant par la surreprésentation des médecins juifs, l’antisémitisme d’après-guerre fait feu de tout bois. La première affaire qui suit le rétablissement de la loi remonte à cette époque, après justement une série d’articles à l’automne 1947 sur “la médecine française envahie par les métèques”. La formulation est particulièrement perverse : parce que le seuil de tolérance est justement en train de se réajuster, l’auteur de la série qui paraît dans un journal pétainiste surligne lui-même qu’il ne dira pas “juifs” mais plutôt “Bessarabiens” par exemple. Pour mieux se lamenter sur la censure ambiante - “puisqu’il ne faut pas les appeler par leur nom”. Ce bref extrait montre, parmi d’autres signes, que l’idée que l’expression antisémite soit hors la loi s’installe bon an mal an... même si les résistances demeurent.

Pour autant, le contentieux est acrobatique, et frustre les associations antiracistes. L’historiographie est tellement lacunaire qu'on ignorera longtemps combien de procès ont réellement vu le jour sur la base de la loi Marchandeau. Dès la fin des années 1940, les associations antiracistes remonteront en selle pour négocier avec la classe politique une loi plus ambitieuse. Qui faciliterait notamment la saisine des tribunaux. Cette fois, le MRAP, créé en 1949 sous la houlette d’anciens résistants et de déportés, est tête de pont. On prend aussi la mesure du climat de l’époque, et ce qui pouvait s’y dire, quand on plonge dans les archives du journal interne de l’association, Droit et liberté. Un mensuel dont tous les numéros de l’époque sont en ligne, et où se perdre n’a vraiment rien d’une perte de temps : on y plonge dans ce que pouvait être le racisme en France après la Libération et pendant les Trente glorieuses. Et on y palpe au passage toute la difficulté à traduire la xénophobie devant les tribunaux, dans un pays où on la mesure par définition à l’aune de la liberté d’expression. Avec la loi Pleven,1972 marque un tournant, et c’est le numéro de mars 1973 qui le rend palpable : page 43, on découvre un article intitulé : “La loi contre le racisme, comment s’en servir ?

Signé de Manfred Imerglik, avocat militant, il s'agit de cinq pages de l’ordre du vademecum, rehaussées de cette invitation pragmatique :

Si vous êtes victimes d'une discrimination raciale. d'une Injure ou d'une diffamation, assurez-vous des moyens de preuve, notamment des témoignages, et adressez-vous au M.R.A.P., 120, rue. Saint-Denis, tél. : 231-09-57, qui fera assumer votre défense par l'un de ses avocats.

L’auteur explique par le menu ce qui change avec la loi Pleven. De nouveau, un texte adopté par le Parlement sous l’impulsion du ministère de la Justice, en 1972. Et qui montre que le statut de la haine raciste a évolué. La loi Pleven leste l’arsenal juridique d’un délit de “provocation à la discrimination, à la haine ou à la violence à l'égard d'une personne ou d'un groupe de personnes en raison de leur origine ou de leur appartenance à une ethnie, une nation, une race ou une religion déterminée”. Elle punit aussi la discrimination exercée par un agent public, et alourdit dans le Code pénal les peines qu’un juge pourra prononcer. Une de ses principales avancées niche du côté de la saisine : depuis 1972 et Pleven, le parquet peut prendre l'initiative de poursuivre l'auteur d'une infraction raciste, sans que la victime concernée, ou une association le représentant, ne s’en mêle. Ce n’est pas une petite nuance technique : c’est bien plutôt la traduction, au ras du droit, que le racisme et l’antisémitisme sont désormais l’affaire de tous.

Juriste vs "citoyen de seconde zone"

Mais le chemin jusqu’à l’adoption de la loi Pleven fut lui aussi sinueux. Si le MRAP s’est trouvé en première ligne, c’est notamment parce que cette loi doit beaucoup à l’action d’un éminent juriste, premier président à la Cour de cassation, qui se trouvait être son président : Léon Lyon-Caen. A la fois magistrat et militant, cette figure de proue de l’antiracisme après-guerre, qui décèdera en 1967 avant l’avènement de la nouvelle loi, s’était expliqué de ces casquettes multiples. Il déclarait par exemple ( dans un texte qu’on retrouve en ligne) : 

Le magistrat n'est pas, que je sache, un citoyen de seconde zone, condamné à demeurer enfermé dans sa tour d'ivoire, sourd aux bruits du dehors, aveugle devant la réalité, nécessairement réduit à de silencieuses réflexions, à de passives lamentations sur les dangers qui menacent le monde... 

Dès 1959, Lyon-Caen rédigera une proposition de loi pour prohiber efficacement le racisme en France. Dans son livre, Le Racisme dans le prétoire, Emmanuel Debono en dit ceci :

Ce texte qui remonte à l'année 1959, fut déposé par tous les groupes de l'Assemblée nationale. La Commission des lois désigna un rapporteur appartenant à la majorité. Malgré cela, la proposition ne fut pas discutée pendant 13 ans. Les divers gouvernements, maîtres de l'ordre du jour du Parlement, estimèrent, en effet, qu'il n'y avait pas urgence, le racisme étant inexistant dans notre pays et le décret Marchandeau suffisant aux besoins pour réprimer les infractions.

En 1972, la modification de la loi de 1881 sur la liberté de la presse est finalement votée à l’unanimité à l’Assemblée nationale. Alors, pourquoi 1972 ? Le contexte international a joué. Un an plus tôt, début 1971, le Premier ministre de l’époque avait reçu une délégation du MRAP à Matignon, qui faisait valoir l’urgence que la France ratifie la Convention de l’ONU contre les discriminations raciales… qui a déjà plus de six ans et pour laquelle la France traîne des pieds. Pour convaincre, le groupe propose à l’exécutif de stipuler que le nouvel arsenal juridique s’appliquera à toute discrimination ou ségrégation raciale… ou religieuse.

Avec la loi Pleven, la France se dote enfin d’un arsenal juridique à même de faire condamner les racistes et les antisémites - même si ce sera toujours dans le giron d’une loi de la presse d'essence libérale. Et bien que le Garde des Sceaux qui laissera son nom à cette avancée s'empressera de préciser que le racisme est bien une maladie... mais une maladie fort heureusement étrangère à la culture de la société française. Malgré cette euphémisation et ses limites, la loi Pleven est un jalon authentique dans l’histoire du droit français. On le mesure mieux en ayant le contexte de ce qui pouvait se dire à l’époque en tête : du côté de l’ANPE, on utilisait alors encore des fiches d’offres d’emploi où pouvait tranquillement figurer en toutes lettres : 

Pas de gens de couleur. 

Dans Minute, du côté de l'extrême-droite, on peut lire après l’adoption de la nouvelle loi (et en capitales qui crient) :

DEMAIN, C’EST AU NOM DE l’ANTIRACISME QU’IL SERA INTERDIT D’APPELER UN CHAT ET, S’IL LE FAUT, LES COQUINS PAR LEUR VRAI NOM.

Barbe hirsute et gros nez : "Juif 23,50 francs"

Une fois devenue consensuelle l'idée de se doter d'un arsenal antiraciste et propre à faire condamner les antisémites (avec ses imperfections), reste la question de définir ce qu'est au fond l'antisémitisme.  Elle se posera très vite. En fait, dans la foulée immédiate de l'adoption de la loi Pleven. Alors qu'on vient de localiser en Bolivie Klaus Barbie dont le retour à la Une des journaux est aussi celui de la Shoah dans les esprits, on trouve à vendre en mars 1972, dans un supermarché Carrefour en Côte d'Or, une figurine chauve, flanquée d'un gros nez et d'une barbe hirsute. Sur l'étalage au rayon jouets, au milieu des sorcières, des diables et des trolls, c'est une militante locale de la LICA qui la découvre, raconte Emmanuel Debono. Avec son étiquette qui indique : 

Juif 23,50 F.

Grâce à la loi Pleven promulguée à cette période, les associations antiracistes peuvent désormais porter plainte, sans avoir à prouver que la plainte relève d'un préjudice personnel. C'est une avancée immense dans l'histoire du droit antiraciste en France. Cette affaire des figurines dijonnaises touille comme un vieux fond de sauce les préjugés antisémites à l'ancienne - ne manque grosso modo que l'argent. Mais à la même période, une autre affaire montre que le débat se déplace, et se sophistique. Il se complexifie au passage, en se politisant autour de la question palestinienne. Entretemps, l'Etat d'Israël a vu le jour (en mai 1948, pour mémoire), et la guerre des six jours a eu lieu en 1967, qui donnera lieu à l'annexion de ce qui restera comme "les territoires occupés". Peut-on critiquer Israël, ou le sionisme, sans être considéré comme antisémite ? Et si oui, comment, ou jusqu'où ? La question se pose dès 1973, exacerbée par le contexte de la guerre froide, et des jeux d'alliance. Le parti communiste français doit-il se désolidariser des agences soviétiques qui, sous couvert d'antisionisme, laissent cours à un antisémitisme aussi violent qu'ancien, au risque de charrier toute une représentation des juifs qui avait prospéré sous Staline

Le Cours de l'histoire
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Les deux associations antiracistes de l'époque, le MRAP d'une part, et la LICA de l'autre, s'écharpent sur cette toile de fond, et une partie de la gauche se voit accuser d'œillères ou d'antiracisme sélectif. Pour Emmanuel Debono, alors qu'entre 1939 et l'adoption du décret-loi Marchandeau, et la suspension de celle-ci par Pétain un an plus tard, six personnes sont condamnées au pas de course, le volontarisme judiciaire marquerait le pas dans les années 70, avec un retour en grâce de la liberté d'expression à tout prix malgré la loi Pleven - "Ni le contexte international, ni la tonalité des articles ne paraissent justifier aux yeux des magistrats un zèle particulier en ce domaine", écrit l'historien. 

Près de cinquante ans plus tard, la question de la criminalisation de l'antisionisme demeure aigue, parce que le terme même d'antisionisme est ambigu : selon les cas, les usages, et les contextes, il peut flotter entre la critique d'Israël et la négation de l'idée même d'Etat juif.

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Cheval de Troie antisémite au pays de la liberté d'expression, ou authentique combat politique respectable ? En juillet 2017, deux mois après son arrivée à l'Elysée, Emmanuel Macron avait déclaré :

Nous ne céderons rien à l’antisionisme car il est la forme réinventée de l’antisémitisme.

La saillie présidentielle ne sort pas de nulle part : en 2016, une définition très large de l'antisémitisme venait d'être adoptée sous la bannière de "l'Alliance internationale pour la mémoire de l’Holocauste" (IHRA). L'IHRA est une structure méconnue du grand public, qui entend rassembler des gouvernements et des experts dans le but de renforcer et de promouvoir l’éducation, le travail de mémoire et la recherche sur l’Holocauste. Sa "définition de travail" est non contraignante, mais en 2016 l'IHRA avait remis une pièce dans la machine en statuant que l'antisémitisme pouvait inclure "des attaques à l’encontre de l’État d’Israël lorsqu’il est perçu comme une collectivité juive"... tout en précisant que "critiquer Israël comme on critiquerait tout autre État ne peut pas être considéré comme de l’antisémitisme". Sur onze exemples que donne l'IHRA, sept sont centrés sur Israël et les critiques dont sa politique peut faire l'objet. Le gros du débat tient sur cette ligne de crête qui laisse la porte ouverte à des appropriations flottantes.

Les Matins
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C'est à cette définition de l'IHRA que le portail du gouvernement français renvoie aujourd'hui, par exemple ici. Il était président de la République depuis dix-huit mois, lorsqu'Emmanuel Macron rempilait à l'occasion du dîner annuel du Crif, début 2019, dans un discours retransmis en direct sur BFM TV :

L'antisionisme est une des formes modernes de l'antisémitisme.

Dans la foulée, le député LREM Sylvain Maillard déposait une proposition de loi pour criminaliser l'antisionisme. C'est-à-dire, concrètement, le sortir du champ de l'opinion pour le saisir dans le code pénal. Pour bien des militants mais aussi des juristes, c'est une alerte rouge qui révèle en fait le spectre de la criminalisation du combat politique... sur le dos de la défense des juifs. En mars 2021, plus de deux cents intellectuels, dont beaucoup d'universitaires de différents pays, répliquaient à la définition de l'IHRA : c'est "la Déclaration de Jérusalem". Peu médiatisé en France, ce manifeste est un jalon important dans le débat. Vous pouvez y accéder ici : il s'agit d'une réponse explicite à la définition de l'IHRA "qui a semé la confusion et affaibli la lutte contre l'antisémitisme", écrivent les signataires de la Déclaration de Jérusalem. Qui affirment notamment :

Nous soutenons que si l’antisémitisme présente certaines particularités, la lutte contre lui est indissociable de la lutte globale contre toutes les formes de discrimination raciale, ethnique, culturelle, religieuse et de genre.

Et précisent un double objectif :

1. Renforcer la lutte contre l’antisémitisme en clarifiant ce qu’il est et comment il se manifeste. 

2. Protéger un espace de débat ouvert sur la question épineuse de l’avenir d’Israël / Palestine.