Le bronzage comme marqueur social
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Comment le bronzage est devenu un marqueur social

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Comment le bronzage est devenu un marqueur social

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Si la rentrée est déjà bien entamée, en septembre, le moindre rayon de soleil devient l’occasion de raviver son bronzage d’été. Mais avoir le teint hâlé n’a pas toujours été symbole de beauté, bien au contraire...

Si la rentrée est déjà bien entamée, en septembre, le moindre rayon de soleil devient l’occasion de raviver son bronzage d’été. Mais avoir le teint hâlé n’a pas toujours été symbole de beauté, bien au contraire...

Pour vous, un joli bronzage est un atout de séduction ? Pourtant, pendant des millénaires, rester bien blanc était synonyme de beauté et de distinction sociale...

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“Comme disait Paul Valéry, ce qu’il y a de plus profond, c’est la peau", rappelle Pascal Ory, historien culturel. 

Depuis les années 1920

On raconte que l'instigatrice du bronzage était Coco Chanel. Elle aurait été la première à parader sur des yachts de la Côte d’Azur avec le teint hâlé. Pour d’autres, ce sont les premiers congés payés de 1936 qui auraient lancé la tendance. Les deux sont faux. 

C’est le magazine Vogue qui en parle le premier. Il vante, à partir de 1920, ce teint hâlé qu’il présente comme une nouvelle mode, aussi belle que bonne pour la santé. À la même époque, la France découvre les loisirs, du moins la tranche de population la plus riche. Beaucoup se mettent au sport en extérieur et deviennent ainsi bronzés.

"Ça se passe, certes dans les élites mais d’abord dans les élites médicales. Vous avez des médecins qui depuis une trentaine d’années à ce moment-là (début 1900) en France, en Allemagne, en Suisse, disent : 'L’exposition au soleil c’est capital pour la santé.' Et on pense, on sait maintenant que c’est une erreur de dire que l’exposition au soleil c’est merveilleux. Ça donne les sanatoriums, les préventoriums, les aériums et on commence à penser qu’on peut se bronzer, c’est-à-dire se fortifier comme le bronze en exposant son anatomie au soleil", développe Pascal Ory

Cette période est aussi celle de la libération du corps de la femme. Elle vient de se couper les cheveux, porte des vêtements plus courts, des bikinis, abandonne les gants, le corset…

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Le dévoilement de sa peau et la valorisation de son corps lui donnent envie de le montrer et de le montrer bronzé. 

"-Le bronzage c’est très important dans la vie ? Ah oui très important surtout pour une femme. Pourquoi ? Parce que c’est un peu plus sexy.
-En été c’est beaucoup plus flatteur, une chair bronzée est beaucoup plus jolie que du blanc", c'est ce qu'on peut entendre dans une archive de l'ORTF de 1961. 

Avant, la pâleur en référence

Pourtant, jusqu’alors, c’était la pâleur qui était une référence de beauté.

"Disons qu’en Occident, on valorise depuis le début du monde chrétien la pâleur et en particulier la pâleur des femmes, donc ça fait à peu près 2 000 ans. Les hommes, qui occupent l’espace public, sont quand même exposés, même dans les élites, donc ils peuvent être un petit peu hâlés, mais les femmes sont en quelque sorte en stock et elles doivent être préservées. D’ailleurs vous avez l’image de la pureté qui est liée à la blancheur, du mal qui est lié à la noirceur. Tout ça fait que la femme des élites doit être préservée. Évidemment ça l’oppose à la femme paysanne qui ne peut pas se protéger. Plus on s’éloigne de la paysannerie plus on doit être pâle. Les élégants de 1900 s’intoxiquent de produits chimiques pour rester pâles", poursuit Pascal Ory.        

Si avoir le teint hâlé devient une mode dès les années 1920, elle l’est surtout dans les élites, prolongeant ainsi l’idée de distinction sociale.  

Mais ce qui est valorisé s’inverse, le bronzage prouve l’aisance de ceux qui le portent. Les riches peuvent avoir des loisirs, des vacances, faire du sport. Ils s’opposent non plus aux paysans mais aux ouvriers et employés enfermés dans des bureaux et des usines. 

Une distinction sociale 

Les congés payés de 1936 vont peu à peu altérer cette fracture sociale. Le pouvoir du bronzage est entre les mains du plus grand nombre avec son lot de réfractaires. 

"Dès les années 1930, quand la vogue du bronzage est bien observée, vous avez des penseurs un peu réactionnaires qui disent qu’on va tous ressembler à des 'nègres'. C’est un élément de polémique alors qu’en réalité quand on y réfléchit, la grande différence entre le bronzage et l’assignation à une couleur sombre de la peau, c’est que le bronzage est réversif et qu’on peut se dé-bronzer mais on ne peut pas vraiment changer de peau. Donc sur ce plan-là c’est plutôt un signe de supériorité occidentale de plus", analyse l'historien. 

La valorisation du bronzage se développe alors massivement en Europe et aux Etats-Unis, mais beaucoup moins en Afrique ou en Asie. 

"Bien entendu pour les peaux plutôt sombres, l’éclaircissement est un signe de supériorité sociale, c’est bien vérifié à La Réunion, en Martinique, en Guadeloupe encore aujourd’hui, d’où les stratégies d’éclaircissement de la peau. Alors que du côté du Japon ou de l’Asie on peut penser qu’on a affaire à des sociétés qui fonctionnent encore sur des schémas un peu autoritaires d’assignation à l’ancienne. Être protégé est un signe d’appartenance à une catégorie privilégiée", poursuit Pascal Ory

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Mais ces dernières années, la peau claire est à nouveau valorisée. Les élites occidentales, vacanciers comme grands noms de la mode, reviennent au teint pâle. Une réaction à la démocratisation du bronzage et aux alertes concernant les méfaits à long terme sur la santé. 

À lire : L’invention du bronzage de Pascal Ory. Flammarion, 2008.