Comment le chauffage a modifié notre vie sociale

La veillée ou l'Allegro de John Milton, 1632.
La veillée ou l'Allegro de John Milton, 1632.

Comment le chauffage a bouleversé nos comportements sociaux

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Comment le chauffage a modifié notre vie sociale

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Vous avez du mal à trouver l’amour ? Ne dites pas merci à votre radiateur : il est peut-être responsable. Voici comment l’apparition du chauffage a bouleversé nos relations sociales.

Alors qu'on nous annonce de probables coupures d'électricité cet hiver, et au vu des prix de l'énergie, la manière de se chauffer se retrouve au cœur de nos préoccupations. Mais comment nos ancêtres se réchauffaient-ils, eux qui n'avaient pas accès au chauffage ? L'historien Oliver Jandot, auteur d'un essai intitulé  Les Délices du feu. L'homme, le chaud et le froid à l'époque moderne (Champ Vallon, 2017), nous explique comment l'apparition du chauffage a bouleversé nos relations sociales.

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La chaleur, ça se partage...

Pendant des milliers d’années, nos ancêtres ont eu seulement le feu comme moyen pour se chauffer. Le bois est rare, précieux et les cheminées peu efficaces, "donc la chaleur était quelque chose de partagé, analyse Olivier Jandot. On avait tendance à se regrouper aussi bien dans les rues, où, lors des hivers rigoureux, on faisait des feux publics, qu'à l’intérieur des habitations, en particulier à ce moment précis de la journée qui était la veillée."

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Un hiver au XIVe siècle, miniature du "Medieval handbook of health"
Un hiver au XIVe siècle, miniature du "Medieval handbook of health"
© Getty

Dans les hameaux, on se retrouve ainsi entre voisins, chacun à son tour apportant la bûche à brûler pour la veillée. Ce moment d’échanges privilégiés pouvait même changer une vie, car il était "un lieu de sociabilité intense, un lieu où vont se transmettre, par exemple, les contes traditionnels. C’est aussi un lieu où on pratique des activités manuelles, les femmes filent, les hommes réparent des outils. Et puis, c’est aussi un lieu où on se rencontre entre jeunes, sous le regard des parents. C’est souvent au cours des veillées que s'arrangent les mariages ou que se tissent des liens entre les jeunes gens," précise l'historien.

Ces pratiques sociales sont codifiées. Les règles d’usages peuvent être tacites mais on en retrouve dans les manuels de savoir vivre d'après Olivier Jandot : "On y explique comment céder sa place à une personne dont le rang social est plus élevé que le sien. On comprend donc qu’il y avait de bonnes et de mauvaises places par rapport à la chaleur. Dans certaines régions rurales, le placement autour de la cheminée à la veillée est extrêmement codifié avec la chaise du chef de famille, le placement des hommes, des femmes et des enfants. On se rend compte que la chaleur est un élément de structuration sociale."

Peasants Making Music by Jan Miense Molenaer, circa 1630.
Peasants Making Music by Jan Miense Molenaer, circa 1630.
© Getty

... ce qui implique de la promiscuité

Pour profiter au mieux de la chaleur, on n’occupe qu’une seule pièce de la maison. Et il n’est pas rare que les membres de la famille partagent le même lit. De la même façon, on recherche la proximité des bêtes, surtout dans les régions maritimes ou montagnardes pauvres en bois. "En Bretagne par exemple, dans les maisons paysannes, et jusqu'au début du XXe siècle, la pièce principale était séparée en deux, la famille vivant d'un côté, les vaches de l'autre" rappelle l'historien.

Au-delà de cette grande promiscuité, la sociabilité de nos ancêtres était différente de la nôtre aussi par cette habitude qui peut nous paraître paradoxale aujourd'hui : quand il fait froid, on ne reste pas chez soi.

Des hommes qui se réchauffent dans un café au début du XIXe siècle
Des hommes qui se réchauffent dans un café au début du XIXe siècle
© Getty

Mais même l'apparition de poêles ou de cheminées dans les appartements au XVIIIe siècle ne changera pas la donne tout de suite. "Tout est fait pour dépenser le moins de combustible possible, explique Olivier Jandot. Comme l'écrit Louis-Sébastien Mercier, observateur de la vie parisienne au XVIIIe siècle, les stratégies d’économies consistaient par exemple à rester le moins de temps possible chez soi, à passer du temps dans des lieux publics comme les cafés, par exemple, généralement équipés d'un poêle."

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Ces pratiques sociales ont disparu avec l’apparition du chauffage dans toutes les pièces. À la fin de la Seconde Guerre mondiale, 10% des foyers français en sont équipés. Puis le chauffage central devient la norme à la fin des années 1960.

Pourtant, aujourd’hui certaines de ces pratiques - comme occuper une seule pièce de la maison - sont toujours appliquées au sein des foyers les plus précaires. En 2021, 12 millions de personnes se trouvaient en situation de précarité énergétique en France.