Comment le tatouage est arrivé en Occident

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Comment le tatouage est arrivé en Occident

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Arrivé en Angleterre au XVIIIe siècle grâce à James Cook et son équipage, le tatouage s'est installé dans les milieux prolétaires avant de connaître le succès qu'on lui connaît aujourd'hui. Retour sur l'épopée de l'expansion du tatouage en Occident, de la Polynésie aux pèlerins de La Mecque.

1769. James Cook, explorateur britannique, débarque à Tahiti. À peine arrivé, il aperçoit des autochtones donc le corps est recouvert… d’encre bleue. Intrigués, James Cook et son équipage prennent des notes sur ces dessins de peau et ramènent un Polynésien en Angleterre. C’est le début d’un long et massif développement du tatouage en Occident.

“Une partie de l’équipage dit se faire tatouer, se marquer sur le bras, mais on ne sait pas ce qu'ils se font marquer, et puis là il y a une description des tatouages indigènes qui sont faits par Sydney Parkinson, il y a le mot 'tatau' qui en polynésien va donner le mot 'tatouage' et ensuite la machine s’emballe parce que c’est une époque fin XVIIIe où les récits de voyages jouent un rôle important. Et le phénomène, vraiment, s’amplifie au début XIXe quand on étudie les registres de bagnes par exemple, on atteint parfois des proportions de tatoués importantes, on est à 30% de tatoués, essentiellement des hommes", retrace Luc Renaut, maître de conférences en histoire de l'art et de l'Antiquité au labo LUHCIE à Grenoble.

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Les marins et le tatouage polynésien

Comme les Polynésiens, qui utilisent le tatouage pour exprimer leur identité et leur rang social, les marins veulent se servir de leur corps comme carnet de bord. Ils se créent une symbolique.

“Curieusement quand on regarde le détail, le relevé des tatouages des révoltés du Bounty un peu plus tard, ou des marins, tenus par les anglais toute fin XVIIIe début XIXe, on a des initiales, des cœurs, parfois des femmes, des sirènes, des croix, des dates donc tout un répertoire en phase avec des pratiques de marquages qu’on a parfois sur des objets personnels, des boîtes, des montres, du linge qui sont souvent marqués au nom des gens et ces symboles sont hyper galvaudés”, poursuit Luc Renaut

Pourtant, on voyait déjà des tatouages chez les Grecs, les Romains et les Japonais. Un corps dans les Alpes, datant de plus de 5 000 ans, a même été identifié avec des tatouages. Ötzi portait 61 marques, qu’on estime pour la plupart être des tatouages médicinaux, à des endroits où il souffrait d’arthrite. 

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Mais à partir du IIe siècle, lors de l’expansion du christianisme, le tatouage disparaît en Europe car il est proscrit. L’islam et le judaïsme interdisent aussi sa pratique. Tous y voient un symbole païen. 

"Vous ne ferez point d’incision dans votre chair pour un mort, et vous n’imprimerez point de figures sur vous. Je suis l'Éternel." - Ancien Testament (Lévitique 19:28)

Disparition pendant 1 000 ans

Les tatouages disparaissent pendant 1 000 ans en Occident mais pas au Japon, en Russie, en Polynésie, en Afrique où le tatouage continue de faire partie des coutumes locales sous forme de rituels d’intronisation, d’ornements de fertilité, de mémoire.

Selon des études récentes de Luc Renaut (avec un ouvrage sur le tatouage du XVe au XIXe siècle en préparation), le tatouage serait revenu en Europe grâce à des liens tissés avec ces régions du monde et non exclusivement par le biais de James Cook. On trouve des traces dès le XVIIe siècle au Canada, alors appelé “Nouvelle France” et au XVIe siècle en Italie… 

“J’ai trouvé des sources en Italie, des recettes italiennes qui disent : 'Si tu as envie d’écrire le nom de la Vierge Marie ou d’une amoureuse, tu peux t’entailler la peau et ensuite te la frotter avec tel colorant et tu verras, ça va sécher, ça va se refermer et tu auras ta marque pour toujours.' On a des marques, on a des pratiques et dans un milieu assez particulier qui est celui des étuvistes, c’est-à-dire le milieu des bains où on venait se faire poser les ventouses, des petites zones qui sont scarifiées et ils s’amusent parfois à faire des motifs et certains, sans doute, s’amusent aussi à les teinter", poursuit l'historien. 

Le tatouage n’aurait donc jamais complètement disparu d’Occident… Les Européens s’inspirent des esclaves étrangers tatoués qu’ils rencontrent et des pèlerins de retour de Jérusalem qui se faisaient également tatouer. 

En Occident, le tatouage s'inscrit dans des milieux prolétaires où le corps devient un moyen d’expression. 

“Ce sont des initiatives de certains originaux, de personnes qui ont un petit peu de cran. On voit que ça peut concerner des milieux plus populaires, on les fait vivre plusieurs années en vase clos dans un univers où le corps est l’outil de travail, que ce soit pour faire la guerre, pour faire fonctionner un bateau ou pour travailler dans une fabrique et ces gens-là ont, sans doute, des modes d’affirmation, entre eux, qui renvoient de manière privilégiée à leur corps", développe Luc Renaut.

Cette manière de percevoir le tatouage se poursuit jusqu’à la fin du XXe siècle avant d’atteindre d’autres classes sociales. Se marquer la peau n’est plus l’apanage des voyous, le tatouage de revendication a laissé sa place à l’esthétisme et à une forme d’affirmation de son identité. 

Le nombre de salons de tatouage en France est passé d’une vingtaine en 1980 à plus de 5 000 aujourd’hui, un succès incontestable.