Publicité

Comment mettre fin à la précarité alimentaire

Par
L'idée d'une sécurité sociale de l'alimentation pour favoriser un droit à l'alimentation choisie
L'idée d'une sécurité sociale de l'alimentation pour favoriser un droit à l'alimentation choisie
© AFP - Thierry Zoccolan

Conséquence sociale de la pandémie, de plus en plus de gens peinent à se nourrir. Un certain nombre de voix réclament un droit universel à l'alimentation.

La crise liée à la pandémie de coronavirus a accentué les vulnérabilités sociales, et s’acheter à manger devient difficile pour de plus en plus de personnes. Les associations de solidarités voient ainsi frapper à leur porte des bénéficiaires qu'elles n'avaient jamais vus auparavant. Et alertent sur la nécessité de répondre à des besoins toujours plus importants. Un certain nombre de voix— chercheurs, militants, politiques - réclament elles un changement de logique, et de passer de l'aide à l'alimentaire à un droit universel à l'alimentation.

En présentant le 30 septembre dernier son baromètre annuel, le Secours populaire a alerté sur une flambée de la pauvreté "sans précédent, depuis la Seconde Guerre mondiale". Un million 270 000 personnes ont été aidées sur le plan alimentaire pendant les deux mois de confinement. Près d’une personne sur deux n’avait jamais sollicité d'aide au Secours populaire auparavant. 

Publicité

Henriette Steinberg, Secrétaire générale du Secours populaire, dans le journal de 12h30 de Thomas Cluzel : 

Henriette Steinberg : "La flambée de la pauvreté est sans commune mesure avec ce que l’on avait vu jusque là."

6 min

Des centaines de milliers de personnes ont basculé alors que jusque-là elles subvenaient à leurs besoins, de façon modeste. Ces personnes ont non seulement perdu leurs emplois mais toute perspective de retrouver un emploi. Il suffit que les auditeurs regardent dans les rues les rideaux de fer qui ne se lèvent pas. Des centaines de milliers de familles ne savent plus à quel saint se vouer.

Les demandes d'aides alimentaires auprès des permanences d'accueil du Secours populaire sont en hausse de 45%. Une augmentation qui intervient alors qu'un Français sur cinq avait déjà du mal à se nourrir en 2018. 

Autre risque, alerte l'association, 19% des parents éprouvent des difficultés à payer la cantine scolaire. Selon le baromètre publié par le Secours Populaire avec l'Institut Ipsos, 40 % des Français - dont 64 % des plus modestes - se restreignent sur la qualité de leur alimentation pour des raisons financières.

25 min

C’est le cas de Guénaelle. A 39 ans, elle travaille depuis quinze ans comme formatrice en entreprise, avec le statut d'auto-entrepreneuse. Avec la crise, elle a vu ses contrats disparaître, et ne relève aujourd'hui plus des dispositifs d'aide mis en place par l'Etat. En trois mois, elle s’est retrouvée en grande précarité et a dû, à son tour, demander un colis alimentaire au Secours populaire :

Guenaelle a fait sa première demande d'aide alimentaire

1 min

On se retrouve très vite dans une grosse précarité. Parce que l'on a beau avoir mis un peu d'argent de côté, ça fond comme neige au soleil. Je suis maman célibataire aussi. Là, l'inquiétude est très très forte.

Les associations de solidarité, qui proposent une aide alimentaire gratuite et inconditionnelle- grâce à la banque alimentaire-, alertent sur la situation et demandent davantage moyens. 

Sécurité sociale de l’alimentation

Face à cette précarité alimentaire, des collectifs militants et des chercheurs réfléchissent à d'autres solutions. Et pour faire de l’alimentation un droit, ils  proposent la création d’une “sécurité sociale de l’alimentation”.

Sécurité sociale de l'alimentation

3 min

L'idée, en résumé, est que tout le monde ait un accès garanti à une alimentation choisie. C’est-à-dir assurer un accès financier ou géographique à l’alimentation, mais aussi choisir quels types de produits on veut consommer. C'est donc une approche qui consiste à penser ensemble le droit de tous à l'alimentation mais aussi les transformations de la production agricole et les droits des paysans, résume Mathieu Dalmais, agronome et membre d'ingénieurs sans frontières. 

Depuis 2017, agriculteurs, agronomes et syndicats, travaillent aux moyens de reconnaître un droit à l'alimentation pour tous. Un certain nombre de chercheurs travaillent aussi autour de ces questions de démocratie alimentaire, notamment sous l'égide de l'INRAE, à Montpellier. Avec l'idée de proposer une alternative aux logiques d'assistance aux plus pauvres (celles des associations de solidarité) et au système de l'aide alimentaire, qui repose sur les surplus de l'industrie agroalimentaire. 

Dominique Paturel, chercheuse à l'Inrae, l’lnstitut national de la recherche agronomique : 

Le projet des associations de lutte contre la pauvreté, fondées sur le modèle philanthropique, est de moderniser et de faire grossir le dispositif d'aide alimentaire, pour répondre à des besoins plus importants. Alors que la proposition d'une sécurité sociale de l'alimentation est de sortir de l'idée de cibler des populations particulières - les pauvres, les femmes pauvres, les personnes âgées pauvres. De sortir de ce type de modèle et de proposer quelque chose d'universel.

Les promoteurs de ce système proposent que chaque citoyen dispose d'une carte - ils la comparent avec la carte vitale - créditée de 150 euros par mois et par personne.  Une somme qui permettrait d'acheter des produits alimentaires conventionnés.  “Pour décider quels produits seraient conventionnés, l'idée est que s'organisent des caisses de la sécurité sociale de l'alimentation où des citoyens décideraient des produits conventionnés et des lieux où les trouver. Parmi les critères nationaux, il y aurait l'interdiction de conventionner en-dessous du prix de revient d’un produit, et au-dessus pour ne pas générer des profits pour les entreprises.", explique Mathieu Dalmais. C'est-à-dire que ne seraient accessibles par ce biais uniquement les produits issus d'une agriculture respectueuse.

Un tel système représenterait un budget de 120 milliards d'euros par an, soit la moitié de l’ensemble de la consommation alimentaire.

29 min

Sous des formes diverses, l'idée commence à faire son chemin auprès des politiques. Au printemps, le député socialiste Guillaume Garot, Président du Conseil national de l'alimentation, appelait dans une tribune à une "couverture alimentaire universelle" qui permettrait de reconnaître la faim comme un risque social. Quant au Groupe d'opposition Écologie démocratie solidarité, composé notamment d'anciens députés En Marche, il pourrait aussi proposer un amendement sur ce thème, dans le cadre du nouveau projet de loi de finances.