Comment on enseigne "Mein Kampf" aux élèves

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Comment on enseigne "Mein Kampf" aux élèves

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"Historiciser le mal, une édition critique de 'Mein Kampf'" est paru le 2 juin aux éditions Fayard.
"Historiciser le mal, une édition critique de 'Mein Kampf'" est paru le 2 juin aux éditions Fayard.
© AFP - Thomas Samson

Les éditions Fayard publient cette semaine une édition critique de "Mein Kampf", fruit d’un travail de près de dix ans mené par un collectif d’historiens et d’un traducteur. L’ouvrage est pensé pour être utilisé par les professeurs qui enseignent Hitler et le nazisme à leurs élèves.

C’est un ouvrage de près de 900 pages et de plus de 2 kg : “Historiciser le mal, une édition critique de ‘Mein Kampf’” est paru le 2 juin chez Fayard au prix de 100 euros (mais l'éditeur ne réalisera aucun bénéfice sur les ventes : les droits seront entièrement reversés à la fondation polonaise Auschwitz-Birkenau, sans que la maison d'édition ne bénéficie de la déduction fiscale accompagnant normalement ce genre de don). Ce manuel d’histoire propose une nouvelle traduction du livre écrit par Adolf Hitler dans les années 1920, avant son arrivée au pouvoir. Les auteurs y ont également ajouté une introduction pour chacun des 27 chapitres du livre original ainsi que des notes de bas de page pour encadrer les mots d’Hitler. Au total, le contexte et les annotations des historiens représentent deux fois plus d’écrits que le contenu de “Mein Kampf”

Fayard a prévu de distribuer gratuitement 1 000 éditions à des bibliothèques et bibliothèques universitaires afin que l’ouvrage soit utilisé par les enseignants du secondaire et du supérieur. "Le public visé, c'est d'abord les professeurs, notamment de terminale ou de première", explique à Marianne Sophie Hogg-Grandjean, directrice du département Histoire de l'éditeur.

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Iannis Roder, professeur dans un collège de Seine-Saint-Denis et responsable des formations au mémorial de la Shoah, et Nicolas Patin, maître de conférences en histoire contemporaine à l’université Bordeaux Montaigne et membre de l’équipe qui a publié ce livre, nous ont donné leur vision sur la façon d’utiliser cette source historique en cours.

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Quelques rappels sur “Mein Kampf”

“Mein Kampf” n’est pas écrit en une seule fois. Adolf Hitler écrit le premier tome (12 chapitres) de mai à décembre 1924, alors qu’il est en détention à la prison de Landsberg en Bavière. Il a été condamné à une peine de 5 ans pour son rôle dans le “putsch de la Brasserie” à Munich en novembre 1923, mais il est libéré au bout de neuf mois. À sa sortie de prison, il parachève le livre, qui paraît en juillet 1925. Il écrit ensuite le deuxième tome (15 chapitres), qui paraît en décembre 1926, puis il réunit les deux volumes en 1930 dans une seule édition. Cet ensemble-là constitue le “Mein Kampf” que l’on connaît aujourd’hui : un livre écrit sur trois ans dans des contextes très différents et avec des idées qui le sont tout autant. “À très court terme, Hitler a évidemment l’idée de se légitimer politiquement”, explique Nicolas Patin, “il tire les conséquences de l’échec du putsch, règle ses comptes avec les autres dirigeants de l’extrême droite, affirme son statut de chef au sein du parti nazi et il attaque la gauche”

Mais le premier tome est aussi une autobiographie : Hitler y raconte son enfance (il est né en Autriche en 1889), sa jeunesse, les années qu’il a passées à Vienne avant la Première Guerre mondiale : “Mais il ment quasiment sur tout et transforme les faits à son avantage”, ajoute Nicolas Patin. “Il veut alors construire son roman d’apprentissage, son ‘Bildungsroman’, faire le récit de quelqu’un qui s’élève à la force de son courage. Il cite par exemple ses années de pauvreté à Vienne où il vivait comme un sans-abri. C’est vrai, mais il omet de préciser qu’il en est le premier responsable, car il a dépensé tout l’héritage de sa tante. Il veut se présenter comme étant du peuple, ayant connu la pauvreté, mais c’est un petit bourgeois qui a mal géré son argent”.

Enfin, “Mein Kampf” délivre aussi une vision du monde : un texte raciste et antisémite avec l’idée d’une race aryenne supérieure qui doit conquérir un “espace vital”, un “Lebensraum” si l’Allemagne veut survivre face aux Juifs. C’est ainsi qu’il décrit sa conception des relations internationales pour arriver à cette fin : quelle politique face à l’Angleterre, la Russie soviétique, la France, etc. “C’est une vision très darwiniste”, complète Nicolas Patin, “comment assurer la survie de l’Allemagne. Mais le texte propose aussi une histoire de la Première Guerre mondiale, une histoire du parti nazi… Et tout cela se mélange, ce qui a pu aider au succès du livre par la suite, car chacun peut y trouver ce qu’il veut, tellement le texte est mal construit et foisonnant. Mais Hitler n’écrit pas un programme politique, contrairement à ce que l’on croit aujourd’hui. Il n’imagine pas alors qu’il va devenir chancelier et diriger l’Allemagne, même s’il l’espère ; en juin 1928, rappelez-vous que les nazis ne font que 2,6% des voix aux élections législatives. Il n’écrit donc pas un programme ou une plateforme de négociation. C’est beaucoup plus général”.

Par ailleurs, “Mein Kampf” connaît un succès tardif, à partir du moment où les nazis commencent à gagner aux élections, pas avant. “Le livre a été distribué à 12,5 millions d’exemplaires mais seulement une fois qu’Hitler était au pouvoir, après 1933”, insiste Nicolas Patin. “De 1926 à 1930, il ne se vend pas à plus de 25 000 exemplaires. Par la suite, notamment aux élections législatives du 14 septembre 1930 (où les nazis arrivent deuxième avec un peu plus de 18% des voix, derrière les sociaux-démocrates), les Allemands vont s’intéresser à ce livre pour savoir qui sont Hitler et le parti nazi. Les ventes deviennent correctes et ‘Mein Kampf’ s’écoule à 230 000 exemplaires jusqu’à la prise du pouvoir.”

Mais une fois en place, Hitler en fait un outil de propagande : “N’oubliez pas non plus qu’il était corrompu”, explique Nicolas Patin. “Hitler ne payait pas ses impôts et il touchait tous les droits d’auteur du livre, il avait donc un intérêt personnel à diffuser le livre, pour s’enrichir. Avec les avances, il s’était d’ailleurs acheté une Mercedes Kompressor.” Sous le IIIe Reich, “Mein Kampf” est distribué aux mariés, aux nouveaux membres du parti, aux soldats qui partent sur le front, comme un symbole d’adhésion au régime. “Et des historiens ont montré que les Allemands le lisaient par bouts, le livre ne restait pas dans un coin”. À la fin de la Seconde Guerre mondiale en 1945, l’ouvrage est donc présent dans un grand nombre de foyers mais il est alors devenu un symbole encombrant.

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Un livre connu parce que tabou

Mais qu’apporte au juste l’étude de “Mein Kampf” aux élèves ? “Dans l’enseignement supérieur, les étudiants en ont entendu parler et c’est un outil pratique pour commencer une déconstruction”, explique Nicolas Patin. “Il y a souvent un geste de recul ou un sentiment de transgression, car le statut de ce texte n’est pas bien connu, les gens ne savent pas s’il est légal. Le premier travail à faire consiste à rappeler qu’il est bien légal et qu’on peut le trouver partout, et on travaille ensuite le contenu”.

Pour ma part, je considère que ce texte est important justement parce qu’il est tabou et parce qu’il est un symbole, bien plus que du point de vue de la causalité historique. On ne trouvera pas dans “Mein Kampf” toute l’idéologie nazie : Hitler lui-même disait d’ailleurs que les discours oraux étaient bien plus importants, bien plus que l’écrit. Il y avait aussi les discours de Goebbels, d’autres livres comme ceux d’Alfred Rosenberg, etc. En revanche, Mein Kampf a pesé énormément symboliquement comme outil de propagande après la prise du pouvoir, en étant distribué à 12,5 millions d'exemplaires. Et c'est là où cela devient intéressant auprès des étudiants : on casse un mythe de propagande, on remet le texte dans son contexte, etc. Et cela permet aussi de les faire réfléchir au statut des sources en histoire, au travail de contextualisation.          
Nicolas Patin, maître de conférences en histoire contemporaine à l’université Bordeaux-Montaigne.

Dans le collège de Seine-Saint-Denis où il enseigne, en revanche, Iannis Roder croise très rarement des élèves qui connaissent “Mein Kampf” : “Ils connaissent Hitler par contre ; en début d’année, il y en a toujours quelques-uns qui viennent me voir pour me demander ‘Monsieur, est-ce qu’on va ‘faire Hitler’ en classe’ ? Ils le connaissent pour le génocide des Juifs, même s’ils ont du mal à percevoir réellement de quoi il s’agit, mais ils ne connaissent pas ‘Mein Kampf’. Il s’agit donc d’une découverte et il n’y a pas de fascination chez eux pour ce texte”.

J'utilise depuis des années des extraits de ‘Mein Kampf’ en cours pour expliquer la vision raciale de Hitler, son antisémitisme au cœur de la vision nazie du monde, sa pensée complotiste exprimée en permanence, cette idée l'expansion vers l'est aussi, vers ce fameux ‘Lebensraum’, d’espace vital. J'utilise des extraits précis que je décortique avec les élèves. Je fais de l'explication de texte pour dresser un tableau de ce qu'était la vision du monde hitlérienne et hitlérienne. La nouvelle édition publiée par Fayard va me permettre de proposer de nouveaux extraits, non pas sur le fond mais sur la forme car il s’agit d’une nouvelle traduction, qui colle aux mots de l’auteur, sans les enjoliver. L'appareil critique va aussi nous permettre - à nous, enseignants - de diversifier les textes et les thèmes pour encore mieux expliquer ce qu’était la pensée nazie.          
Iannis Roder, professeur d’histoire-géographie au collège et responsable des formations au mémorial de la Shoah.

Iannis Roder utilise depuis des années le texte de “Mein Kampf” en classe : “Parce qu’il émane d’Adolf Hitler et parce qu’on sait que ce personnage a été absolument central dans toutes les décisions qui ont abouti à la mise en œuvre du génocide des Juifs. C’est pourquoi je pense que ce livre est très important, qu’il faut absolument l’étudier, et l’appareil critique inédit proposé dans cette nouvelle traduction le permet, en démythifiant totalement les écrits d’Adolf Hitler”. 

En classe, les élèves se montrent la plupart du temps très surpris de cette vision du monde qu’ils trouvent absolument délirante. Mais tout mon travail consiste justement à leur expliquer que l’homme qui écrivait ces lignes et ceux qui l’ont suivi croyaient absolument dans cette vision du monde. Cela me permet de travailler sur le pouvoir des idéologies : un système de croyances qui fait sens individuellement et collectivement. C’est un sujet très intéressant qui permet de comprendre la force d’une croyance politique et peut-être aussi de réfléchir à notre présent par rapport à cela.          
Iannis Roder, professeur d’histoire-géographie au collège et responsable des formations au mémorial de la Shoah.

Iannis Roder cite ainsi quelques remarques de ses élèves : certains comparant le nazisme à Daech : “C’est un travail dans lequel je les guide. Non pas pour dire que Daech est une forme de nazisme, car c’est une autre idéologie. Mais on peut trouver des ressorts très proches et faire des analogies entre des idéologies mortifères qui se considèrent comme étant assiégés face à un ennemi qui les menace : dans l’imaginaire d’Hitler d’ailleurs, le génocide des Juifs est conçu comme un geste défensif”.

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