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Comment ont pu être publiés les Panama Papers

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Panama Papers : l'enquête en chiffres
Panama Papers : l'enquête en chiffres
© Radio France - Idé

Plongez dans les coulisses de l'enquête, coordonnée par un consortium (ICIJ), qui a mobilisé pendant un an 378 journalistes dans 77 pays sur 11,5 millions de documents. Avec les explications du directeur du Monde, Jérôme Fenoglio, et de l'un de ses journalistes investis dans ce dossier, Simon Piel.

- D'où vient l'information ?

Le quotidien allemand « Süddeutsche Zeitung » est le premier à avoir reçu ces révélations, il y a un an, par l'intermédiaire d'un certain "John Doe". Dans un appel relaté par Libération, ce mystérieux informateur affirme : "Je veux que ces délits deviennent publics". Avec quelques conditions, car le lanceur d'alerte dit sa vie en danger. Les deux journalistes allemands de la "SZ" en contact avec lui, Bastian Obermayer et Frederik Obermaier, assurent qu'il n'a jamais demandé à être payé.
Réalisant l'ampleur de la fuite, le célèbre titre de centre gauche contacte ensuite le Consortium international des journalistes d’investigation. Et une première réunion avec tous les médias concernés a lieu en juin 2015 à Washington.

- Comment se présentait-elle ?

Il s'agit de 40 ans d'informations, mails, pdf, photos, depuis 1977, impliquant 214.000 sociétés. Soit 2,6 teraoctets (2.600 gigaoctets) de documents, dans deux jeux de données distincts placés sur des serveurs sécurisés, qui n'étaient pas tous bien organisés dans des tableaux Excel. Et il faudrait 28 années à une personne qui travaillerait à plein temps pour lire l'intégralité de ces données, a calculé un journaliste du Monde. Son directeur, Jérôme Fenoglio, précisait dans Les Matins de ce mardi :

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Il y a des mails, des échanges, des immatriculations de sociétés, avec des ayants droits, et c'est tout cela qu'il faut démêler. C'est une firme qui existe depuis 1977, donc, on a plus de 40 ans de données !

"C'est un trésor absolument gigantesque. On est vraiment passé dans le monde du big data"

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- Quels outils ont servi à l'ordonner ?

Au départ, pas question ici de clé USB remis sous le manteau, comme pour Swiss Leaks par exemple. Les journalistes du Consortium international des journalistes d’investigation ont pu consulter avec un accès crypté les documents, via un site internet mis en place par ce regroupement de professionnels indépendants. "Une sorte de moteur de recherche", a expliqué à Frédéric Says Simon Piel, journaliste au service société du Monde et détaché ces dernières semaines sur Panama papers :

Une petite équipe dédiée pour un travail "assez dantesque" facilité par un moteur de recherche

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Les data journalistes du monde entier, qui ont communiqué par des mails et des chats codés, ont notamment employé des logiciels de reconnaissance de caractères (OCR), pour extraire le texte des images. Et ils ont fait appel à la start-up française Linkurious, déjà mobilisée sur les Swiss Leaks.

Panama Papers : la plus grosse fuite de données dans la presse
Panama Papers : la plus grosse fuite de données dans la presse
© Radio France - Idé

- Un an a-t-il suffi ?

Malgré les mois passés à étudier finement ces documents, Simon Piel reconnaît que certaines informations ont pu échapper à ceux qui ont établi une stricte méthodologie. En passant au crible par exemple les 500 plus grosses fortunes, les parlementaires français, des états généraux politiques ou les sportifs. Mais les accumulations de sociétés écran avant de parvenir à certains bénéficiaires ont parfois nui à une parfaite exploitation :

"C'est assez vertigineux et probablement nous sommes passés à côté de certaines choses".

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A mon avis, les plus grosses choses sont révélées et cela va continuer dans les jours qui suivent. Mais oui, nous avons un sentiment un peu de vertige et en même temps le sentiment d'accéder à des choses qui d'habitude sont conservées dans l'opacité la plus totale.

- Comment l'enquête a-t-elle pu rester secrète ?

Dans un entretien avec le JDD, Maxime Vaudano, qui a lui aussi travaillé au Monde pour ce dossier, avance d'abord "un nom de code pour l'opération, Prometheus, plus un nom de code entre nous au Monde". Et d'ajouter : "On s'est aussi tous mis au PGP [le cryptage systématique des mails à l'aide d'une clé de chiffrement]."

Tout en reconnaissant : "Au début, on était extrêmement stricts, mais le niveau de sécurité décrété s'est vite révélé intenable dans les faits".

Quelques unes des personnalités épinglées par les Panama papers
Quelques unes des personnalités épinglées par les Panama papers
- ICIJ

- Pourquoi ne pas totalement révéler ces informations ?

Le directeur du Monde rejette toute idée de publier telles quelles ces données, inexploitables sans expérience d'enquêteur et qui pourraient atteindre à la vie privée :

"Nous n'avons jamais été pour que la totalité de ce genre de données soient rendues publiques."

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La question, c'est juste de démontrer les choses illégales. Et c'est là-dessus que nous essayons de travailler, avec le savoir faire de nos enquêteurs. Cela n'aurait pas de sens de publier l'intégralité de ces données.

Quant au feuilleton de ces révélations, Jérôme Fenoglio se défend auprès de Guillaume Erner d'intérêts purement commerciaux. Il évoque de très nombreux articles à faire et une distinction par thématiques établi à un niveau international, qui évite de "noyer les choses". :

"Tout lâcher d'un coup, cela reviendrait à dissoudre le sens de tout ça."

45 sec

D'abord, il faut les faire tous ces articles. A la fin, on est toujours "à l'arrache", comme on dit. Donc, il faut les finir les uns après les autres. Ensuite, comme nous sommes dans un consortium international, il a fallu répartir un certain nombre de grandes thématiques.

Écoutez aussi "Soft power", de Frédéric Martel, sur la bataille mondiale des données