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Comment Paris est devenue la "ville lumière" ?

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Le Palais de l'électricité, à l'Exposition universelle de 1900, au Grand Palais, à Paris.
Le Palais de l'électricité, à l'Exposition universelle de 1900, au Grand Palais, à Paris.
© Getty - Illustration du journal français Le Petit Parisien, 1900

Previously. Déambuler dans les rues de Paris le soir, parmi les monuments éclairés : quoi de plus banal ? Et pourtant, jusqu'au XVIe siècle, le Paris nocturne était plongé dans le noir, et les monuments se fondaient dans la nuit jusqu'à l'arrivée d'un maestro de la lumière au début du XXe siècle : Jacopozzi.

La Tour Eiffel scintillante, l'Hôtel de Ville baigné de lumière... Si le Paris illuminé peut encore émerveiller le touriste, il n'étonne plus guère le badaud parisien. Pourtant, avant le XVIe siècle, la capitale devenait un vrai coupe-gorge une fois la nuit tombée, tant il y faisait noir. C'est seulement au XVIIe siècle que des lampadaires firent leur apparition dans les rues de la capitale. Et au XIXe qu'on commença à éclairer le patrimoine architectural. On fait la lumière sur toute cette histoire.

Avant les premières lanternes de rue, Paris dans les ténèbres

Au Moyen Âge, les ténèbres ne pouvaient être domptées qu'à l'aide de torches, faites de genêt, de pin, de charme, de coudrier... Mais il arrivait que leur usage se solde par de terribles incendies. En fait il faut attendre l'année 1524 pour que l'idée d'éclairage public fasse son apparition dans l'Hexagone et sa capitale. C'est ce qu'explique le journaliste Fabien Sabatés, auteur du livre Jacopozzi, le magicien de la lumière (éditions Douin, 2017) :

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D'après les ordonnances de 1350 à 1372, les bourgeois devaient rentrer chez eux lorsqu'ils entendaient sonner Notre-Dame, Saint-Merri, Sainte-Opportune ou la cloche de la Sorbonne, vers 21 heures, heure du gare-fou, devenue le couvre-feu. La nuit était contraire à la sécurité des habitants attardés. [...] Paris a peu de rues pavées, pavés souvent mal posés, c'est un cloaque à la boue gluante et infecte qui devient dès lors un coupe-gorge immense. On y court le double péril de s'embourber ou d'être tué par ces bandits qui pendant trois siècles encore occuperont la ville dans cette ombre.

En 1524, un arrêté du Parlement ordonne aux bourgeois de la capitale d'installer des lanternes à leur fenêtre pour éclairer tant bien que mal la voie publique et "déjouer les entreprises des malfaiteurs". Très peu suivie d'effet, cette loi ne décourage pas beaucoup les criminels nocturnes. 

C'est seulement en 1667 qu'est créé le premier établissement de lanternes à Paris. Par M. de La Reynie, le rigoureux Lieutenant général de police de Louis XIV, chargé par le roi Soleil de créer près de 3 000 lanternes. Dès lors, le Parisien est sommé de s'acquitter d'une taxe des Boues et des Lanternes, pour entretenir ces dernières, et garder les rues propres. A cette époque, Paris est la ville la plus propre d'Europe.

Louis XIV, profondément satisfait, fait frapper une médaille sur laquelle est écrit "Urbis securitas et nitor" ("La sécurité et la propreté de la Ville") pour marquer le coup.

La médaille que fit frapper Louis XIV pour se féliciter de l'éclairage public à Paris.
La médaille que fit frapper Louis XIV pour se féliciter de l'éclairage public à Paris.

Il faudra attendre encore un peu plus d'un siècle pour qu'émerge l'éclairage public au gaz, que fit breveter l'ingénieur et chimiste français Philippe Lebon. Il mit au point un appareil baptisé thermo-lampe, qui était destiné à éclairer et chauffer une maison entière. Un peu ambitieux... Son coût stoppa la démocratisation de l'invention. C'est donc seulement en 1816 qu'apparurent les premiers grands éclairages publics à Paris, grâce à la compagnie anglaise Windsor, qui illumina le Passage des Panoramas, les galeries du Palais-Royal, celles du Luxembourg, d'Odéon, de l'Opéra... Et que Paris gagna à l'international son qualificatif de "ville lumière".

 Voiture pour le transport du gaz comprimé [de l'usine à gaz de la rue de Charonne, Paris], 1870
Voiture pour le transport du gaz comprimé [de l'usine à gaz de la rue de Charonne, Paris], 1870
- Figuier - Les Merveilles de la science, 1867 - 1891

L'électricité et les monument en habits de lumière. Avec Paz, Silva et Fernand Jacopozzi, super stars de l'éclairage

C'est en 1878 qu'Edison invente l'ampoule électrique, pour le plus grand désarroi d'une foultitude de personnes ayant des intérêts dans les entreprises d'éclairage au gaz. Quatre ou cinq années plus tard, lorsqu'elle commence à se démocratiser, nombreux sont les gens qui cherchent à avoir l'électricité chez eux.

Elle est la reine des soirées de l'Exposition universelle de 1889. Pourtant, pour l'inauguration de la Tour Eiffel cette même année, c'est une illumination au gaz qui est imaginée pour la Dame de fer, avec quatre mille becs (plus de mille mètres cubes). C'est la première fois que la tour brille de mille feux. On se déplace en masse pour assister au spectacle, relate Fabien Sabatés :

L’illumination de la Tour Eiffel, c’est très simple, les gars n’avaient aucune idée, et ils se sont dit qu’ils allaient illuminer les contours. Alors ils ont fait les arêtes, puis les étages, et les arcs du premier étage. Ça donnait la silhouette de la tour, ce qui était un exploit pour l’époque.

C'est seulement une dizaine d'années plus tard, vers 1899, qu'arrive le futur "Prince de la lumière" (ainsi qu'on le surnommera plus tard), Fernand Jacopozzi. On ne sait pas grand chose de sa jeunesse, si ce n'est qu'il est né à Florence en 1877, qu'il a grandi au sein d'une famille nombreuse, et qu'il s'est compromis avec une fille de son village, ce qui l'a amené à fuir l'Italie. En tout cas, il a sans douté été émerveillé par l'exposition universelle de 1900 et son superbe Palais de l'électricité. Puis, en 1902, par les immenses fêtes parisiennes données en l'honneur du centenaire de Victor Hugo. Ce sont Paz et Silva, deux des premiers magiciens de la lumière, pour qui Jacopozzi commencera à travailler en tant que directeur technique, qui en assuraient l'éclairage. Ces deux ingénieurs avaient eu l'idée d'inventer des guirlandes d'ampoules, montées ensemble grâce à des systèmes de pointe, explique Fabien Sabatés :

Pendant les dix dernières années du XIXe siècle, Paz et Silva cherchent à illuminer des fêtes, des mariages de personnes très fortunées. Surtout la mi-carême, qui était une fête monstrueuse en France, avec des chars dans toutes les rues. Ils ont fait un argent fou, ça a très bien marché. À la mort de Victor Hugo, ils ont mis des milliers de guirlandes sur la place Victor Hugo, en 1902.

En janvier 1994, l'émission "Les Îles de France" de Simone Douek relatait la manière dont la "Fée Electricité" avait transformé le visage de la capitale en l'illuminant, en mettant en valeur la beauté et les particularités des rues et du patrimoine parisien :

Paris, ville lumière dans "Les Iles de France", 10/01/1994

58 min

"L'ingénieur" Jacopozzi (il revendiquait le titre mais ne l'était pas) quitte Paz et Silva en 1912 pour se mettre à son compte. Il invente des projecteurs spéciaux, embauche des ouvriers... et deviendra la coqueluche des années 1920-1930. En 1921, quand arrive en France le prince Hirohito qui deviendra empereur du Japon, c'est à lui qu'on demande d’illuminer la Tour Eiffel pour lui rendre hommage : "Il a fait un peu la réédition de ce qui avait été fait en 1900 [année où pour la première fois, la Tour Eiffel avait été entièrement illuminée à l'électricité, NDR]. Ça lui a donné l’avant-goût de ce qu’on pouvait faire avec la tour Eiffel."

En 1925, rebelote, avec l'Exposition internationale des Arts décoratifs et industriels modernes. La Tour Eiffel était dans le noir depuis plusieurs mois. On lui demande de l'illuminer à nouveau. Il s'exécute : sur la tour, flamboie le nom de Citroën, qui a ainsi accepté de payer les énormes frais qu'une telle illumination engageait :

Ils étaient douze simplement pour monter ces énormes dispositifs. Jamais Jacopozzi n’a voulu en avoir un treizième, il était absolument superstitieux. Les ampoules furent installées sur des systèmes en bois extrêmement minces, qui ne se voyaient pas. Ce qui a donné lieu à un spectacle de quarante secondes, dont il ne nous reste aucune trace aujourd'hui. Ça a duré dix ans, jusqu’en 1936. Chaque année, on changeait les illuminations pour varier les spectacles, qui duraient un peu plus de deux minutes.

La Tour Eiffel illuminée par Fernand Jacopozzi
La Tour Eiffel illuminée par Fernand Jacopozzi

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Jacopozzi éclaire la place de la Concorde pour les dix ans de l'Armistice, en 1928. Puis l'Arc de Triomphe en 1929, la Madeleine, la place Vendôme... Et même Notre-Dame, sur ses propres deniers (il était très pieux) en 1930 : 

Il a fait énormément d’illuminations qui ne duraient pas très longtemps : le temps de la visite de militaires américains, de présidents… Et comme lui savait installer les illuminations extrêmement rapidement il s’en chargeait. Il avait comme concurrents directs Paz et Silva, dont il s'était séparé en 1912. En 1907, pour l'Exposition générale de l'automobile au Grand Palais, Jacopozzi illumine deux cent ou trois cent mille ampoules. Quand les gens entraient, toutes ces carrosseries illuminées les émerveillaient.

L'Exposition générale de l'automobile, 1907
L'Exposition générale de l'automobile, 1907

En 1932, lorsque Jacopozzi meurt, Paz et Silva rachètent son entreprise auprès de sa veuve : 

Ils continuent avec ses ouvriers, mais pas avec le même talent ! Quand Jacopozzi se chargeait de l'illumination des grands magasins à Noël, tous les sujets étaient en couleur, et animés. Paz et Silva ne savaient pas faire ça. Ils n’avaient pas la technique. Jacopozzi avait réalisé une publicité sur les grands boulevards pour le chocolat Poulain. Un poulain gambade, décoche des coups de sabot aux lettres "POULAIN", qui s’éclairent les unes après les autres. C’est quand même extraordinaire... Le soir, chez ces gens ils ne se passait rien. Alors aller voir les illuminations de Noël au grand magasin… c’était la sortie annuelle et merveilleuse, et en plus c’était gratuit.

Depuis ces premiers magiciens de la lumière, les monuments de Paris n'ont plus jamais été plongés dans le noir. Même si Fabien Sabatés estime que le coup de projecteur n'a jamais été aussi virtuose que lorsque Jacopozzi en était à l'origine. Nostalgique, par exemple, de son éclairage de l'Arc de Triomphe, ou de Notre-Dame : 

L'Arc de Triomphe, il l’avait éclairé d’une façon extrêmement précise, en relief, avec des bandes noires sur les corniches. Celui qui est venu après a préféré mettre les projecteurs directement sur le monument, l’éclairer plein pot, de face. C'est beaucoup plus plat... Quant à Notre-Dame, quand il l’avait illuminée, il y avait des ombres, du mystère… on s’attendait à voir surgir Quasimodo !

Notre-Dame de Paris, éclairée par Jacopozzi en 1930
Notre-Dame de Paris, éclairée par Jacopozzi en 1930