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Comment Poutine étend son influence à l'étranger

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"Vous n’êtes à l’abri nulle part au monde" menace le gouvernement de Poutine
"Vous n’êtes à l’abri nulle part au monde" menace le gouvernement de Poutine
© Getty - Maciej Toporowicz, NYC

La récente enquête de la journaliste d'investigation britannique Heidi Blake révèle la façon dont le pouvoir russe ne cesse de lancer des avertissements à ses opposants réfugiés à l'étranger, voire n'hésite pas à commanditer des exécutions hors de ses frontières, dans la longue tradition soviétique.

Les démocraties libérales n’apprécient pas que des états étrangers viennent assassiner sur leur sol des personnalités qui s’y sont réfugiées. C’est pourtant ce qu’a fait, à plusieurs reprises, la Russie de Poutine, selon la journaliste d’investigation Heidi Blake. Cette dernière s’est fait connaître du public français par le livre L’homme qui acheta une coupe du monde, co-écrit avec  Jonathan Calvert. Elle récidive avec un nouveau livre, From Russia with Blood _: The Kremlin’s Ruthless Assassination Program and Vladimir Putin’s Secret War on the Wes_t. D’après ce livre, les services russes auraient commis, sur ordre de Poutine, quatorze assassinats ciblés d’opposants ou de témoins gênants dans le seul Royaume-Uni. 

Berezovsky, Litvinenko, Skripal : l'ombre des services secrets russes ? 

Dans l’article qu’il consacre à ce livre dans la New York Review of Books, Christian Caryle juge ce chiffrage exagéré. Rien ne prouve que la mort de l’oligarque Boris Berezovsky, dans le Berkshire en mars 2013, par exemple, soit un crime maquillé en suicide. 

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Un chose est sûre : au MI5, les services britanniques de contre-espionnage n’ont pas digéré à ce jour l’empoisonnement au polonium 210, à Londres, en 2006, de l’ex-lieutenant-colonel du FSB, Alexander Litvinenko. Douze ans plus tard, un autre ancien espion retourné, Sergueï Skripal et sa fille Ioulia, étaient victimes d’une tentative d’assassinat par un agent neurotoxique. On a su depuis que Skripal était proche d’une agence enquêtant sur les liens entre Donald Trump et la Russie, Orbis Business Intelligence. Aujourd’hui, il vit dans un lieu tenu secret et protégé par les services britanniques. 

En savoir plus : Poutine-land
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Depuis Trotski, une longue tradition d'assassinats d'opposants en exil

Moins connu chez nous, le cas du chef militaire tchétchène Zelimkhan Khangoshévili. Ce dernier a pourtant été assassiné à Berlin en août 2019 par un nommé Vadim Sokolov, porteur d’un passeport russe qui a commis la maladresse de se faire arrêter sur les lieux de son crime. Un autre chef rebelle tchétchène, Zemlikhan Yandarbiyev, avait été tué dans l’explosion d’une voiture piégée à Doha, en 2004.

Selon Heidi Blake, ces meurtres accomplis sur les territoires britannique et allemand ne sont que les plus voyants d’une série d’autres assassinats politiques, commis sur ordre de Poutine contre des exilés russes en Occident, considérés comme des traîtres. Selon cette auteure, malgré ses protestations usuelles ("accusation mensongère", "grossière diffamation"), le régime de Poutine assume parfaitement ces meurtres ciblés. Ils constituent autant de messages destinés tant aux opposants en exil qu’aux gouvernements des états qui les accueillent :  "_Oui, c’est bien nous. Nous ne vous oublions pas. Vous n’êtes à l’abri nulle part au mond_e."

Et Poutine, ancien colonel du KGB, ne ferait, en la matière, que reprendre à son compte une vieille habitude des services secrets soviétiques. Ceux-ci avaient  créé des laboratoires spécialement destinés à créer des moyens discrets de tuer les opposants en exil. On se souvient du "parapluie bulgare"... Le cas le plus connu étant celui de Léon Trotski, le principal rival de Staline au sein de la direction bolchevique. Il fut assassiné au Mexique où il avait trouvé refuge en 1940 par un agent de Staline. Mais bien d’autres "ennemis du peuple" auraient ainsi été tués à distance par les maîtres du Kremlin. Alexander Koutepov, un dirigeant militaire des Russes blancs, fut ainsi enlevé dans une rue de Paris en 1930 par deux agents de la Guépéou. Il n’est jamais réapparu. 

Une émigration longtemps considérée comme une traîtrise

D’une manière générale, l’URSS, puis la Russie ont toujours entretenu avec leurs émigrés des relations compliquées, d’après Andréi Soldatov et Irina Borogan, auteurs de The Compatriots ; The Brutal and Chaotic History of Russia’s Exiles, Emigrés and Agents Abroad. Dès les premières années suivant leur prise du pouvoir, les bolcheviks se sont donnés les moyens d’infiltrer et de surveiller les Russes blancs et les socialistes révolutionnaires, exilés en Occident. 

Lorsque Staline offrit le "pardon" de l’URSS aux Russes blancs et à leurs descendants, désireux de contribuer à "l’édification du socialisme" dans leur pays, une dizaine de milliers de Français eurent la naïveté de répondre à l’appel. Et ils se retrouvèrent pris au piège. C’est le thème du film de Régis Wargnier, Est-Ouest

Car, pour les dirigeants communistes de l’URSS, les émigrés étaient "des traîtres". Tout a changé avec Boris Eltsine. Il fut le premier dirigeant russe à comprendre que l’immense diaspora russe pouvait être mobilisée dans l’intérêt de son pays. Sous sa présidence, fit son apparition l’expression "sootechestvinniki", compatriotes

La diaspora russe, nouvel enjeu diplomatique

Quelle est l’importance actuelle de cette diaspora russe ? Au moins onze millions d’âmes, selon Soldatov et Borogan. Il est arrivé à Poutine de parler de "30 millions de compatriotes et plus". Mais il y incluait les Russes établis dans les anciennes républiques soviétiques. Dans certains pays, comme Israël, cette diaspora russe joue un rôle politique déterminant. Et, comme Eltsine, Poutine a décidé d’en faire un instrument de la projection de la puissance russe à l’étranger. Sur son ordre, a été créé en 2008, au sein du Ministère russe des Affaires étrangères, une agence chargée de garder le contact avec les "compatriotes vivant à l’étranger". Parallèlement, il a créé une organisation du nom de Monde Russe, qui promeut la diffusion de la langue russe, en étroite collaboration avec l’Eglise russe orthodoxe.

L’un des éléments les plus frappants du poutinisme, et celui qui le distingue le plus nettement du passé soviétique est, en effet, son rapprochement avec le clergé orthodoxe. En Russie, "insulter les sentiments des croyants" est une infraction passible de lourdes peines au pénal. Le "crime de blasphème", disparu depuis 1917, a ainsi fait sa réapparition. 

Soldatov et Borogan estiment que le Centre spirituel et culturel orthodoxe de Paris est un avant-poste de l’espionnage russe en France. Et ils soupçonnent Poutine d’avoir joué un rôle décisif dans la réunification des deux églises orthodoxes russes qui a finalement abouti, en novembre 2019, à la cathédrale du Christ Sauveur, lorsque le patriarche de Moscou a été reconnu comme chef des églises orthodoxes réunifiées par le primat de l’Archevêché des églises russes en Europe occidentale.  

Leur livre fourmille en outre de détails sur la manière dont l’état poutinien s’y prend pour corrompre banquiers, avocats d’affaire, universitaires et journalistes. Il s’agit, dans certains cas, de blanchiment d’argent, dans d’autres d’influencer l’opinion publique occidentale dans un sens favorable aux intérêts russes, tels que les conçoit Poutine. Les "usines à trolls" qui inondent les réseaux sociaux de messages visant à hystériser le débat public dans les démocraties libérales, n’est que l’un des aspects d’une politique beaucoup plus vaste.