Publicité

Comprendre et aider les jeunes en souffrance psychique

Par
La santé mentale des jeunes est une priorité oubliée.
La santé mentale des jeunes est une priorité oubliée.
© Getty - Elva Etienne

Entretien. Alors qu'une élève de première vient de s'immoler par le feu dans son lycée de Seine-Saint-Denis, que des étudiants alertent sur leur précarité, le psychiatre David Gourion est revenu pour nous sur la fragilité psychique des lycéens et étudiants.

Le 25 novembre dernier, une élève souffrant de problèmes psychiatriques s'est immolée par le feu en plein cours, dans son lycée. Devant les autres élèves. Devant les enseignants. Tous sont en état de choc et une cellule d'aide psychologique a été proposée dans l'établissement. Le psychiatre David Gourion, ancien chef de clinique de l'hôpital Sainte-Anne à Paris, revient sur cet événement en nous mettant collectivement en garde : le sujet est délicat et la manière dont on en parle, dans les médias en particulier, doit être réfléchie car elle a de véritables effets sur les individus en souffrance. Le médecin nous incite aussi à mieux nous adresser à nos proches atteints par la dépression ou des problèmes psychiatriques, à développer une véritable écoute. Dans l'optique d'aider réellement, même si ça n'est pas toujours possible, ceux qui en ont besoin.

Louise Tourret : Après la tentative de suicide de cette jeune lycéenne de Villemomble, on imagine que toute la France, et surtout tous les élèves, les enseignants et les personnels de l'établissement ont été extrêmement choqués. Comment qualifier l'impact d'un tel acte sur les autres, camarades et enseignants ? 

Publicité

David Gourion : Oui, tout le monde a été très choqué. Quand on participe à des cellules de crise ou à des cellules de débriefing avec les personnes proches, les adolescents de la classe ou de l'établissement, les enseignants et les parents, il y a un effet très traumatique après de telles situations dramatiques.
Rappelons que la façon dont on communique sur une tentative de suicide a aussi un impact sur des jeunes qui sont dans des situations de fragilité psychique et se posent eux-mêmes la question du passage à l'acte suicidaire. Cela peut soit avoir un effet d'augmentation du risque, soit de diminution du risque en fonction de la façon dont ça s'est fait. Chez les 15-30 ans, les deux causes les plus fréquentes sont les accidents de la route et la mort par suicide. Ce sont malheureusement des situations qui ne sont pas rares et qui sont toujours dramatiques. Il faut se souvenir que ce n'est pas parce qu'on est adolescent qu'on est nécessairement heureux, qu'on peut aussi traverser des vies très très difficiles. 

Vous dites que la façon d'en parler est importante, c'est-à-dire qu'il y a une responsabilité des médias ? Comment faudrait-il en parler ? 

L'OMS (Organisation mondiale de la santé) a émis des recommandations pour contrer les effets pervers de ce qu'on appelle l'effet Werther. Quand Goethe avait publié Les Souffrances du jeune Werther, il y a eu tellement de suicides que l'imprimeur a dû arrêter l'impression du livre. Grâce à des études scientifiques, on a pu montrer qu'après des décès de stars notamment, il pouvait y avoir un pic de suicides et de tentatives de suicides. À l'inverse de l'effet Werther, il y a ce qu'on appelle l'effet Papageno. Il s'agit d'un effet protecteur, quand la communication réexplique que le suicide n'est pas une solution à des problèmes de vie, ni un choix existentiel, c'est l'aboutissement d'une souffrance insupportable, bien souvent liée à une souffrance ou une pathologie psychique. Rappelons aussi qu'il y a des traitements pour ça, qu'on peut se faire aider et être pris en charge. Car bien souvent, lorsque les gens qui commettent une tentative de suicide sont aidés, quelques mois plus tard, ils vont mieux et n'ont plus du tout l'envie de se suicider. Ce n'est pas non plus une fatalité. 

En savoir plus : Santé mentale des jeunes : l'urgence d'agir

On croit savoir que cette jeune fille était suivie psychologiquement et médicalement. Mais vous dites également que la prévention en termes de risques psychologiques et psychiatriques chez les enfants et les jeunes est notoirement insuffisante.

Nous avons de multiples problèmes, par exemple le manque de campagnes de prévention sur le suicide en France, car c'est une thématique taboue et extrêmement mal abordée. Il y a également un problème d'accès aux soins dans un pays avec de nombreux déserts médicaux. Notamment en Seine-Saint-Denis, où cela s'est passé, la situation est tout à fait critique. Nous avons affaire à un grand nombre de postes vacants, de postes de psychiatres hospitaliers qui ne sont pas pourvus, un manque de qualification énorme. Les souffrances de l'hôpital, et en particulier l'hôpital psychiatrique, sont considérables. Les troubles psychiques sont très stigmatisés, c'est malheureusement une double peine, et de ce fait, l'accès aux soins pour les adolescents est parfois difficile et retardé. En ce sens, c'est très important de donner aux adolescents les numéros d’urgence mis en place par le gouvernement, et leur rappeler que s'ils vont mal et sont tentés par le suicide, ils peuvent bénéficier d'aide. 

Un jeune sur quatre est en situation de mal-être psychique

Mais est-ce qu'il y a toujours quelqu'un au bout du fil quand on appelle ces numéros ?

Le système n'est pas parfait, mais des choses existent, c'est important de le rappeler. Dans les dispositifs, il y a notamment SOS Écoute au 01 42 87 26 26, Suicide Écoute au 01 45 39 40 00 ou Profil santé jeunes au 32 24. 

Que peut-on faire en tant qu'ami, en tant qu'adulte, en tant qu'enseignant confronté à des élèves en grande souffrance psychique ? Peut-on adopter un type d'attitude bienveillante ?

D'abord, il ne faut pas banaliser la souffrance de la personne. Bien souvent, les gens tentent maladroitement de rassurer la personne en minimisant ses problèmes, en lui expliquant qu'elle a tout pour être heureuse, que les choses vont s'améliorer, etc. Mais pour quelqu'un qui est dans une fragilité, dans une crise suicidaire, ce genre d'arguments ne vont pas être perçus comme rassurants. Au contraire, la personne va se dire que personne ne comprend l'intensité de sa souffrance, alors que l'entourage croit bien faire en lui remontant le moral.
Il vaudrait mieux adopter une attitude d'écoute active, où on ne va pas essayer d'apporter une solution clef en main à la personne. Mais plutôt une écoute dans laquelle on dit à la personne ce qu'on ressent, on lui fait part de son inquiétude. On peut dire des phrases telles que "j'ai le sentiment que tu vas extrêmement mal". Il s'agit aussi de l'amener à mettre en place des choses. Si vous êtes adolescent, allez en parler aux professionnels, aux enseignants et adultes responsables. Si vous êtes enseignant, il ne s'agit pas de dire juste "ressaisis-toi", mais d'appeler les parents pour discuter avec eux, de prévenir le psychologue scolaire et d'informer le chef d'établissement qu'un élève peut être en danger. Mais parfois, nous sommes face à des situations où des intervenants ont fait le maximum. Nous, médecins, ne sommes pas non plus tout-puissants. 

En fait, c'est une culture de l'écoute et ça va au-delà de la bienveillance, ce terme en vogue dont on entend beaucoup parler. C'est l'idée de s'occuper des problèmes et d'agir. 

La vraie bienveillance, ce n'est pas la gentillesse "bisounours" où tout va rentrer dans l'ordre. C'est aider les gens à gérer les problèmes quand ils ne sont plus en capacité de le faire. Quelqu'un qui veut se suicider n'est plus en capacité de gérer ses problèmes, puisqu'il pense que la seule option est d'échapper à la souffrance, à la réalité en disparaissant. Je vais prendre une métaphore : quand vous voyez quelqu'un en train de se noyer, vous n'allez pas être gentil avec cette personne en lui envoyant des encouragements. Vous allez soit appeler la brigade fluviale, soit sauter dans l'eau pour essayer de la sauver. C'est exactement la même chose. La bienveillance, c'est parfois se retrousser les manches pour aller agir. 

À réécouter : La bienveillance, ce mauvais bon sentiment

On connaît le contexte social compliqué de l'hôpital, mais aussi dans l'école publique, avec des contestations. Face à ces malaises, les adultes ont-ils suffisamment de temps pour écouter, voir et entendre les adolescents ? 

En général, les enseignants manquent cruellement de temps et de formation pour gérer au mieux ces situations de crise psychique, savoir quels sont les intervenants, ce qu'il est possible de faire... Mais aussi quel est leur devoir lorsqu'une personne est en danger. Concernant la situation précise de cette jeune fille, je ne connais pas le contexte, il ne faut surtout pas stigmatiser les personnes qui, peut-être, ont bien joué leur rôle. Eux-mêmes sont sans doute très traumatisés par ce qui s'est passé, il n'est pas du tout question de présupposer de ce qu'on connaît pas et de faire la morale. 

Que peuvent nous apporter la culture, la lecture et les distractions, lorsqu'on est soi-même dans un état de souffrance ou quand on accompagne des gens qui sont en grande souffrance psychologique, particulièrement des adolescents ?

Cela peut être une nourriture de l'esprit, une réflexion d'une grande richesse intérieure. Mais lorsqu'une personne est dans un état de dépression sévère, elle a de tels troubles cognitifs, de tels problèmes de concentration, de mémoire, que bien souvent l'accès à des choses extrêmement simples est très, très, difficile. Et puis, il y a un autre aspect dans la crise dépressive et suicidaire, c'est la perte de plaisir. Plus rien ne touche, même pas ce que vous aimez profondément, parce que la capacité à ressentir le plaisir est altérée par une anxiété qui contribue au sentiment de détresse. Puisque plus rien ne m'apporte de plaisir à quoi bon continuer ? Je pense que la lecture d'Albert Camus, entre autres, ou la musique de Mozart, ont sauvé bien des vies. Mais encore faut-il être accessible à l'art, à la culture et à la diversité, et être dans un fonctionnement psychique qui le permet. 

"Vous êtes précieux, prenez-soin de vous !"

Que peut-on dire aux adolescents pour prendre soin d'eux ? 

Il faut faire attention, comme lorsqu'on a trop couru et qu'on commence à avoir un début d'entorse. Le psychisme aussi peut avoir ses entorses d'une certaine façon, et ce n'est pas une honte, ça ne veut pas dire être fou. Ce n'est pas être faible que d'avoir une sorte "d'entorse psychique", une fragilité à un moment donné. Parfois, ça ne va pas passer tout seul, il faut savoir le voir et l'identifier, ce qui n'est pas si simple. Même les adultes ont des difficultés à reconnaître leurs émotions. Mais il faut quand même essayer d'être attentif et ne pas hésiter, une fois qu'on a repéré ça chez soi ou chez un copain, à demander de l'aide. On ne peut pas toujours tout régler tout seul. Et en parler aux adultes n'est pas une trahison ou une défaite, au contraire, c'est une recherche d'aide. Donc soyez attentifs à vous, vous êtes précieux, prenez-soin de vous !