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Confiance et responsabilité. Avec Bill Gates, Mireille Delmas-Marty, Anders Tegnell...

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Le débat parlementaire sur l'application StopCovid est nécessaire pour faire "résonner les inquiétudes de chacun", selon Jean-Philippe Derosier.
Le débat parlementaire sur l'application StopCovid est nécessaire pour faire "résonner les inquiétudes de chacun", selon Jean-Philippe Derosier.
© AFP - JEAN-PHILIPPE KSIAZEK

La Revue de presse des idées. La crise exacerbe la défiance à l’égard du politique et de la science, tout particulièrement en France, comme en témoigne le débat sur l’application StopCovid. Alors santé publique et liberté sont-elles réellement incompatibles ? La responsabilité prévaut-elle sur la liberté ?

Dans un entretien au FigaroVox sur lequel nous reviendrons (peut-être) demain, l’écrivain Valentin Retz tente de mettre des mots sur le sentiment de captivité que ressentent les Français confinés. « Nous sommes ces jours-ci comme le peuple hébreu en Égypte, assoiffés de liberté » écrit-il. « La crise nous impose de réfléchir à la part de servitude que comportent nos vies. » Le débat qui agite les consciences, politiques, scientifiques, médicales, citoyennes, sur la mise en place de l’application StopCovid en est une illustration. Votera ? Votera pas ? Nous le saurons bientôt.

Toujours est-il que si l’on écoute Bill Gates, qui rappelons-le avait dès 2015 prédit une pandémie de ce type, et qui répond dans le même quotidien à la journaliste Laure Mandeville, sur sa fondation, la recherche médicale, l’attitude de la Chine, l’éducation aux Etats-Unis et les rumeurs complotistes le concernant, « Nous n’allons pas revenir à la normale avant un ou deux ans », donc autant trouver de bonnes solutions en attendant. « Dans mon mémo, je fais référence à la méthode allemande (qui consiste à aller voir chaque personne infectée individuellement pour savoir avec qui elle a été en contact) comme la méthode à suivre. Il y a aussi des moyens basés sur le volontariat, pour que les technologies puissent rafraîchir la mémoire des gens. Mais je ne pense pas que les pays occidentaux adopteront la méthode sud-coréenne. C’est aux gouvernements de décider. Ma prédiction est qu’ils ne le feront pas. Le contrôle des données GPS n’est d’ailleurs pas une solution magique. »

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Et pourquoi ne le feraient-ils pas ?

Une question de confiance 

Peut-être pour commencer parce que nos sociétés occidentales, et singulièrement la française, traversent une période de grande défiance à l’égard du politique et de la science. Parfois même, les deux vont de pair et s’alimentent l’une l’autre. C’est l’analyse du politologue Luc Rouban dans un article de The Conversation : d’après le dernier Baromètre de la confiance politique du Cevipof, menée en avril au cœur du confinement, les Français ne sont pas si enthousiastes à l’idée de confier leur sort à la science.

Depuis que l’expertise scientifique s’est adossée au politique, les choses ne se sont pas arrangées. On pourrait avancer que la défiance envers les politiques entraine la confiance dans la science vers le bas. « La crise sanitaire n’a pas suscité une vague de confiance spontanée dans les activités scientifiques qui restent très dépendantes dans les représentations sociales du poids que le populisme a pu prendre dans le paysage politique ».

Ainsi le scientifique est-il prisonnier du politique dans sa relation au citoyen. 

L’avenir d’une « politique rationnelle » tournée vers une économie préservant l’environnement ou vers un libéralisme contrôlé et assujetti à des intérêts communs plus importants comme la santé publique et privée, reste donc prisonnier du malaise démocratique, plus fort en France qu’ailleurs. La Fontaine écrivait que « les animaux sont malades de la peste ». Ne peut-on se demander, en paraphrasant le poète, si la science en France n’est pas malade de la politique ?

C’est ce manque de confiance présent dans la société que l’on retrouve en partie dans la controverse autour de l’application StopCovid. Censée détecter et enregistrer les contacts rapprochés de ses utilisateurs afin de casser la chaîne de contamination au Covid-19, cette application continue de susciter de nombreux débats, à la fois dans la sphère politique, scientifique et médicale. Le projet doit être débattu au Parlement aujourd’hui et demain dans le cadre du plan global de déconfinement présenté par le gouvernement.

Sur le site de France Culture hier, le chercheur à l’INRIA Stéphane Grumbach disait par exemple : « Quand la vaccination s’est développée, dans une époque assez différente de la nôtre, on a mis en place des moyens coercitifs représentant des contraintes assez fortes, certains diraient brutales : l’injection obligatoire de produits dans les corps. Le système de santé que nous connaissons s’est développé dans un esprit de bien commun, et nous en bénéficions toujours puisque la vaccination est encore obligatoire, même si elle est de plus en plus contestée. Pourquoi aurions-nous une autre attitude par rapport au numérique ? On voit que ce n’est peut-être pas en soi le numérique qui pose question, mais la capacité à penser le bien commun. »

Liberté ou santé 

Le Monde revient encore largement aujourd’hui sur le futur outil de traçage numérique, en présentant les soutiens et les critiques du débat : schématiquement, avec d’un côté les partisans de l’efficacité dans la lutte contre le Covid-19 et de l’autre les défenseurs des libertés, les avis se partagent entre l’intérêt général et les libertés individuelles. 

À la crainte des détracteurs de StopCovid qui dénoncent une technologie qui sacrifie « inutilement » les libertés, ses partisans arguent du fait que l’application n’utilisera pas la géolocalisation mais le Bluetooth, moins invasif, qu’elle ne centralisera pas les informations sur une base de données, que celles-ci seront supprimées tous les vingt-et-un jours, que l’application sera installée sur la base du consentement, et que l’anonymat sera garanti. Mais cela ne suffit pas à convaincre les opposants. 

Le débat est complexe et passionnant, les arguments sont souvent convaincants de part et d’autre, même s’il est difficile de sortir de l’opposition binaire. Deux tribunes, parues l’une dans Le Figaro, l’autre dans Marianne, apportent leur pierre au moulin.

Pierre-Antoine Chardel, philosophe et sociologue, Valérie Charolles, économiste et philosophe, Mireille Delmas-Marty, juriste, professeure honoraire au Collège de France et Asma Mhalla, consultante en économie numérique proposent dans Le Figaro de mesurer la portée d’un tel outil. Car « la réalité de cette application et le contexte de son utilisation nécessitent une prise de recul qui nous aide à identifier ce qui est en jeu dans l’adoption de toute nouvelle innovation. » Leur thèse n’en est pas moins clairement énoncée dès le début : « c’est un mode de gouvernementalité biopolitique que sa généralisation insuffisamment questionnée pourrait contribuer à instaurer. »

Si les auteurs tiennent à préciser qu’ils ne sont pas contre les technologies et que « utilisées à bon escient, elles constituent un formidable outil de politique sanitaire », ils affirment cependant que « placer au centre d’une stratégie d’État une application dont l’efficacité est plus que douteuse, et surtout inversement proportionnelle aux risques éthiques, politiques et sanitaires qu’elle comporte, serait catastrophique pour l’évolution de notre société. » 

Certes, écrivent les auteurs, « la montée de l’incertitude et l’accroissement de la peur sont susceptibles de créer les conditions d’une acceptation forte d’un système présenté comme un moyen efficace d’endiguer la pandémie. » Mais pour eux, le « risque serait de proposer une solution techniciste face à un problème qui ne l’est pas ». 

Sans entrer dans le détail des nombreux problèmes techniques qui se posent (des variations de puissance du signal du smartphone à la mise en oeuvre du projet dans les zones blanches), le principal risque, avancent-ils, concerne en premier lieu nos libertés : « Nous le savons avec l’expérience que nous avons de la lutte antiterroriste: le caractère temporaire des atteintes aux libertés peut vite se transformer en exception permanente ». Mais StopCovid pourrait aussi soulever rapidement des questions politiques et sociétales majeures, comme des dispositifs de discrimination de certaines populations (sous couvert de « sélection par le risque ») « C’est de soin et d’éthique dont nous avons besoin, non de réponses susceptibles de favoriser l’extension d’une biopolitique « high-tech » qui pourrait perdurer, bien au-delà de la fin annoncée du confinement. »

De son côté, Jean-Philippe Derosier, professeur agrégé de droit public, explique dans une tribune à Marianne pourquoi lui est favorable à l'application StopCovid. Reprenant un certain nombre des arguments favorables à son adoption, il rappelle que cette application « remplirait les critères permettant son déploiement par simple décret : elle fonctionnerait sur la base du consentement de l’utilisateur et elle répertorierait des données personnelles de façon anonyme, sans que leurs titulaires puissent être identifiés. En effet, sous réserve du strict respect de ces conditions, le droit actuel, notamment le Règlement général sur les données personnelles (le fameux « RGPD »), permettrait l’utilisation d’une telle application destinée à prévenir des individus qui ont été en contact (à proximité) d’une personne diagnostiquée positive au Covid-19, au moment où ce diagnostic est confirmé par un médecin. »

Une fois encore, l’auteur souligne que pour fonctionner de manière efficace, cette application devra être largement adoptée et débattue en toute transparence. Selon lui, sans confiance,  pas d'utilisateurs : « Les modalités d’une application de traçage des contacts de la population et les garanties nécessaires à la protection de nos libertés publiques, a fortiori pendant l’état d’urgence sanitaire, doivent être définies au grand jour, par la représentation nationale, dans les éclats d’un débat parlementaire, où pourront résonner les inquiétudes de chacun. Une décision relative à des données aussi personnelles que celles de nos contacts sera toujours sujette à suspicion si elle est prise par le seul gouvernement, à l’ombre et dans les couloirs de son administration. »

Pour Jean-Philippe Derosier, le Conseil constitutionnel tiendra un rôle essentiel dans ce lien de confiance : « Le Conseil constitutionnel, devant lequel la loi pourra être déférée, exercerait un contrôle minutieux du respect de la vie privée, de la protection des données personnelles et de la liberté d’aller et venir. Ce sera un important gage de confiance et de neutralité ». 

Responsabilité 

Enfin, dans une tribune au Monde, trois spécialistes en épidémiologie de l’université de Toulouse, associée à l’Inserm, insistent sur la notion de « responsabilité ». Ils affirment qu’au vu des conditions actuelles et des controverses, « une possible utilisation réussie et appropriée d’une application de traçage ne pourra reposer que sur la confiance, l’adoption massive et sans contrainte de l’ensemble de la population. » Mais il leur semble « nécessaire et justifié », « en raison de ces circonstances pandémiques, de protéger la santé publique, quitte à substituer au terme « liberté » de notre devise française, temporairement, le temps de la crise sanitaire, celui de « responsabilité » pour chacun d’entre nous. »

Responsabilité, le mot est lâché. L’épidémiologiste suédois Anders Tegnell répond à un long entretien au magazine Nature publié ce matin dans Courrier International. Il est à l’origine de la stratégie de responsabilisation de la population en Suède pour lutter contre le Covid-19; une stratégie controversée par de nombreux scientifiques, mais qui selon Anders Tegnell a fait ses preuves dans son pays.

Il explique pourquoi légalement, un confinement strict n'était pas envisageable : « Les lois suédoises sur les maladies contagieuses sont en grande partie basées sur des mesures volontaires – sur la responsabilité individuelle. La loi dit clairement qu’il est de la responsabilité du citoyen de ne pas propager une maladie. C’est à partir de ce point fondamental que nous avons élaboré notre approche, car il existe peu de possibilités légales de fermer des villes en Suède avec les lois actuelles. »

C’est pour le scientifique une question de culture : « Culturellement, nous sommes plus enclins à inciter plutôt qu’à imposer ». S’il est encore trop tôt pour affirmer si sa stratégie était la bonne, et même s’il déplore le nombre de décès des personnes âgées en Suède, Anders Tegnell se dit satisfait de sa stratégie basée sur la responsabilité de chacun : « La plupart des problèmes que nous rencontrons actuellement ne sont pas dus au virus, mais aux gestes barrières qui, dans certains environnements, n’ont pas été appliqués correctement. [...] De plus, nous disposons de données montrant que l’épidémie saisonnière de grippe et de gastro-entérite a été bien plus faible cette année, ce qui signifie que l’application des gestes barrières fonctionne. Et, avec l’aide de Google, nous avons constaté que les déplacements des Suédois ont diminué de façon spectaculaire. Notre stratégie basée sur la responsabilisation a bien marché. »

Alors, serons-nous libres de choisir ? Un sentiment de dépossession du monde nous a gagnés. Nous l’écrivions hier, le constat est encore valable aujourd’hui et le sera toujours demain, quand le gouvernement aura annoncé son plan de déconfinement. Dans un entretien au quotidien suisse Le Temps, l’écrivain Kamel Daoud raconte sa vie de confiné et l’état de son pays, l’Algérie. À la question : quelle figure littéraire vous semble le mieux représenter ce que nous vivons ? » Il répond « Gregor Samsa, le héros de La Métamorphose de Kafka. Il se réveille un matin sous la carapace d’un cafard. Il est condamné à une réclusion, dans l’impossibilité de rejoindre les autres. Il est dépossédé de son monde. C’est ce qui nous arrive. »

Il est temps d’en reprendre possession. Donc de vaincre la maladie. À quel prix ?

Références :