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Confinement : la Comédie-Française "n’a jamais été aussi proche du public" qu'en ligne

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Le sociétaire de la Comédie-Française, Nicolas Lormeau à droite, à la direction artistique d'un "Théâtre à la table" : Les Fausses Confidences de Marivaux.
Le sociétaire de la Comédie-Française, Nicolas Lormeau à droite, à la direction artistique d'un "Théâtre à la table" : Les Fausses Confidences de Marivaux.
- Comédie-Française

Entretien. Très active sur internet depuis que la pandémie paralyse le spectacle vivant, la Comédie-Française multiplie les initiatives pour faire vivre le théâtre. Son patron Eric Ruf, avec "Comédie d'automne", rapproche encore plus le public des sociétaires, jusque dans le territoire secret des répétitions.

La Comédie-Française s'est engagée très tôt, dès le premier confinement, dans une stratégie de programmation en ligne et avec succès, en totalisant quelque huit millions de vues, entre mars et juillet dernier.

Et depuis début novembre, dans la lignée de sa chaîne web La Comédie continue !, Comédie d'automne, composée d’une émission d’actualités Quelle comédie ! le lundi, de lectures de Proust du mardi au vendredi et d'une création exclusive Théâtre à la table le samedi, en direct et en replay, attire encore de très nombreux internautes, plus de 620 000 personnes, 15 000 en moyenne par jour, depuis son lancement.

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Cette forte audience est accompagnée d'un renforcement des liens avec le public et entre les sociétaires, souligne Éric Ruf, l'administrateur général de la Comédie-Française.

Eric Ruf, aux commandes de la Comédie-Française depuis 2014, a considérablement fait évoluer l'institution culturelle, dans le monde numérique, depuis le début de la crise du Covid-19.
Eric Ruf, aux commandes de la Comédie-Française depuis 2014, a considérablement fait évoluer l'institution culturelle, dans le monde numérique, depuis le début de la crise du Covid-19.
© AFP - Joël Saget

Huit millions de vues pour les programmes de la Comédie-Française, sur internet et sur France TV, pendant le premier confinement. Et pour "Comédie d’automne", des centaines de milliers de personnes continuent à vous suivre en ligne. C’est évidemment beaucoup plus que ce que peut accueillir le théâtre, toutes salles réunies. Comment analysez-vous ce succès ? 

Je pense que ce que nous traversons crée des besoins, des besoins sans doute plus importants et particuliers. Le fait que la période soit difficile crée sans doute aussi des fidélités et des envies plus intenses, par rapport à d'habitude. Et puis nous avons aussi l'opportunité de développer tout cet aspect numérique que généralement nous ne faisons pas. Les acteurs de la Comédie-Française sont censés dire du Corneille à la virgule près, ne jamais biffer quelque chose, ne jamais ôter une scène. Tout ce qu'on appelle les "capsules", les programmes courts, la "formule tweet" est un peu contradictoire par rapport à ce que nous faisons traditionnellement. Les sociétaires et l'ensemble du théâtre étaient plutôt réfractaires à cette idée-là. Nous avons été obligés d'y plonger et puis nous nous sommes aperçus finalement qu'il y avait un grand plaisir à ça et que, paradoxalement, ce que nous essayons de faire par des newsletters, par des informations, nous le faisions déjà depuis des années pour essayer de créer justement des complicités et une proximité avec le public. Eh bien, cette période nous a fait plonger dans une proximité très grande ! 

Cette proximité vient sans doute du fait que nous avons dû baisser la garde, accepter de ne pas pouvoir faire d'une façon extrêmement léchée, de se dire : tant pis, on y va ! Certains étaient plus geek que d'autres dans la Troupe parce que nous avons des âges extrêmement différents. Nous avons donc beaucoup progressé là-dessus. Il me semble que ce qui a marché, c'est ce qu'on appelle le "hic et nunc", le "ici et maintenant" de la représentation, qui est une chose évidemment extrêmement importante pour nous. Les spectateurs viennent pour ça aussi : le live finalement, même si les "capsules" étaient préenregistrées, lors du premier confinement en tous cas. Le fait que les acteurs se filment dans leur propre cuisine, sans opérateur, créait une proximité : "les confinés parlent aux confinés !", on fait avec le temps qu'on a, on est tous pris dans le même temps et on essaie de communiquer dans ce temps-là. 

Je pense que cette chose-là était extrêmement appréciée et c'est ce que d'ailleurs j'ai essayé de continuer dans Comédie d'automne. Puisque les acteurs pouvaient à nouveau se réunir pour répéter ensemble, ce qui était vraiment leur grand plaisir, je me suis dit : qu'est-ce qu'on peut donner d'un ordre vraiment immédiat aux gens ? Qu'est-ce qu'on peut inventer qui soit vraiment pris dans le "hic et nunc" des difficultés que le public et nous-mêmes traversons ?  

Nicolas Lormeau : "Théâtre sur la Table", c'est une façon d'ouvrir les salles de répétition aux spectateurs.

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Avec le numérique, vous touchez sans doute votre public d’habitués, mais aussi un nouveau, un autre public ? 

Les chiffres impressionnants que vous avez énoncés, dont plus de 620 000 personnes pour Comédie d’Automne depuis le mois de novembre, effectivement, dans cette proximité plus grande, nous le prouvent. Tous les retours individuels que nous recevons viennent de gens qui, en région, nous disent : "J'ai beaucoup de chance de vous avoir aussi fréquemment et que vous veniez dans mon propre salon aussi régulièrement, alors que généralement, je me désole de ne pas pouvoir monter à Paris pour venir vous voir". Finalement, ce rayonnement, qui est une de nos missions, se fait par ce biais numérique et à travers cette difficile période, d'une façon assez inégalée.  

C'est un public majoritairement féminin. Je ne sais pas ce que cela veut dire, je ne l'analyse pas, mais selon nos statistiques, il y a pratiquement 70% de femmes. On compte aussi environ 19% de public étranger et cela est évidemment intéressant parce que c'est un public, nous, qu'on atteint de temps en temps quand on va physiquement à New York, à Épidaure, en Suisse, en Belgique, aux Etats-Unis. Mais là, pour le coup, on l'atteint aujourd’hui avec un taux proche 20%, c’est assez impressionnant ! Ce public vient d'abord des pays francophones - Belgique, Suisse, Canada - puis des pays anglo-saxons devant les grands pays européens : Allemagne, Italie, Espagne. Et dans le reste du monde, nous sommes aussi regardés au Japon, au Maroc ou encore au Brésil. Ce rayonnement-là est à nul autre pareil.  

En France, l'audience est très forte à Paris, presque 60%, et le reste est bien reparti sur tout le territoire. Les âges sont aussi extrêmement bien répartis : un tiers de notre public pour Comédie d'automne a moins de 45 ans, un tiers entre 45 et 65 ans et un autre tiers encore, plus de 65 ans. 

Il y a une "stat" qui m’a également beaucoup intéressé pour le Théâtre à la table, qui est la grosse cerise sur le gâteau parce que c'est vraiment ce que nous travaillons le plus :  98% des web-spectateurs restent au moins une demi-heure sur les deux heures, ce qui est très impressionnant pour internet et plus de 80% qui suivent les représentations dans leur intégralité. C'est donc une pratique extrêmement fidélisée où les gens restent devant leur écran comme s'ils étaient à la salle Richelieu ! 

Il y a un paradoxe total que je vous annonce sans plaisir, mais c'est tellement singulier qu'il faut se le dire. On n'a jamais eu autant d'audience que depuis qu'on ne peut plus jouer et on n'a jamais eu autant de proximité avec notre public que depuis que nous ne le croisons plus.

Les "pastilles" quand je les ai demandées aux acteurs, plein de fois, sur L'Enfance de l'art par exemple, ils m'ont dit : "Ça va, je ne vais pas chez un psy, je n'ai pas envie de raconter des choses sur mes parents, etc. " Alors, je disais aux copains : "Mais ce n'est pas ce que je vous demande. Je vous demande juste de dire quel enfant, quel élève vous étiez. Quelquefois, l'élève ne ressemble pas à l'enfant. Et puis, comment le théâtre est arrivé dans cette équation-là. Qu'est-ce que le théâtre a résolu ?" 

En fait, on s'est tous fait avoir ! Quand on s'enregistre devant un écran noir, ne sachant pas exactement quel petit œil regarder, comme une caméra, dans cet anonymat-là, finalement, on s'ouvre beaucoup plus que lorsqu'on a un visage un peu circonspect et qu'on ne connaît pas, qui lève un sourcil, on est extrêmement attentif à ça. Dans l'anonymat total de l'enregistrement, des gens se sont confiés comme jamais. Nous-mêmes, la Troupe, nous avons appris des choses les uns sur les autres qu'on ne pouvait pas imaginer. Cela nous a donné pour nous-mêmes une grande proximité. J'ai découvert, moi, chez les uns et les autres des profondeurs, des qualités pédagogiques que je leur soupçonnais mais que je n'avais jamais vues. Il y a aussi le fait que lorsque vous dites à chacun, c'est à peu près cinq minutes, les grandes gueules sont contraintes de parler cinq minutes et les timides, les taiseux obligés eux aussi d'ouvrir leur grande gueule. Tout d'un coup, ceux qui ne prennent jamais la parole pour des questions d'humilité, on les voit s'exprimer et on se dit : mais qu'est-ce que ça fait du bien de les entendre !

Eric Ruf : "Si on passe à la Comédie de printemps, ce que je n'espère pas, on continuera à réinventer, sur les réseaux sociaux".

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Depuis dix mois maintenant, à part la courte reprise à la rentrée, avez-vous finalement inventé une forme de théâtre ou d’expression théâtrale sur internet ? Avec tous ces rendez-vous, chaque jour, sur les réseaux sociaux, Facebook et sur YouTube ? 

Nous avons fait un grand chemin vers un monde qui nous était exogène et qui nous impressionnait un petit peu. Il est vrai que nous y sommes rentrés d'une manière forte et singulière. Maintenant, je n'oserais pas vous dire qu’on a inventé quelque chose parce que ça laisserait supposer que nous y sommes bien et que nous ne le pensons d'une façon pérenne. Le fait d'avoir beaucoup évolué entre La comédie continue !, La comédie continue encore !, La comédie reprend ! et maintenant La comédie d'automne, c'est aussi une manière de réactiver le désir des acteurs qui s'épuise très vite. Les acteurs sont fiers de cette chose-là, mais ils n'oublient jamais que leur vrai métier, c'est d'être sur un plateau avec un vis-à-vis direct et de la présence. Le terme de présence, on le dit d'un acteur, on le dit d'un public. C'est vraiment une donnée fondamentale, essentielle, que nous n'arrivons pas à oublier et surtout que tout monde numérique, aussi joyeux et pertinent soit-il, ne comblera jamais.  

Je ne pourrais donc pas vous dire qu'on a inventé quelque chose dans ce sens-là. Mais on y a plongé, quelquefois avec délice. Parce qu'il est vrai que ce Théâtre à la table, par exemple, on ne savait pas trop quoi en penser. Les copains ont attendu le premier numéro pour savoir si c'était bien ou pas. C'est vrai qu'on doutait un peu que cela puisse marcher. Mais peu à peu, les comédiens sont devenus très gourmands. Ils adorent cet exercice de fildefériste qui les excite beaucoup. Maintenant, je ne doute pas qu’ils sont en train de se méfier en disant  : "oui, mais c'est en train de devenir de plus en plus des mises en scène. J'espère qu'Eric ne va pas nous faire un bébé numérique dans le dos en nous expliquant que finalement, c'est ça l'avenir". Ils ne le supporteraient pas et je n'ai pas du tout envie de faire ça non plus. Je suis donc obligé de renouveler tout le temps parce que le vrai désir des acteurs et leur vrai besoin d'oxygène, c'est de la présence et du public dans la salle. 

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Pour ce qui concerne la lecture heure par heure de l’œuvre de Marcel Proust, A la recherche du temps perdu, nous sommes d’abord passés entre les "miasmes" au début de cette saison pour pouvoir créer Le Côté de Guermantes, dans la mise en scène de Christophe Honoré à la rentrée. Nous avions eu la chance, en juillet, de proposer à Christophe d'en faire une sorte de film, un petit peu comme L'État des choses, ce film de Wim Wenders qui raconte l'arrêt d'un tournage. Là, c’était donc l'arrêt des répétitions. Christophe Honoré a inventé tout un film qu'on a tourné pendant un peu plus d'une dizaine de jours. C'est devenu un projet véritable. Proust nous importait donc évidemment et sur cette recherche du temps perdu au temps du confinement, il y avait quelque chose qui se racontait immédiatement.  

J'ai proposé aux acteurs de se lancer sur un exercice qui n'est pas simple : lire une heure de Proust. De temps en temps, la parenthèse fait deux pages ! Ce n’est pas simple à lire. Mais s’il y a des gens qu'on peut aller chercher sur cette qualité-là en France, ce sont bien les acteurs de la Comédie-Française. Ils sont censés être des opérateurs du verbe et des gens extrêmement réveillés là-dessus. C’est un exercice qui impressionne mais qu'ils font avec plaisir. On s'est dit, on va se passer le témoin, comme sur une course de relais, en espérant que nous n'irons pas lire l'entièreté d’A la recherche du temps perdu parce que nous n’en pourrions plus. Mais pour l'instant, ça continue !

Je doutais un peu de l'intérêt pour les gens d'avoir une voix différente à chaque fois. Il y a beaucoup de gens qui adorent les livres audio, mais sur un livre audio, c'est toujours par exemple un Denis Podalydès, une même voix qui dit Les Misérables, de grandes sagas... Avec des voix différentes à chaque fois, je me disais : ça peut perdre les auditeurs. Mais je ne pouvais pas demander à un seul acteur de faire le tout et j’avais besoin aussi de cette course de témoin, je dirais, olympique.  

Et ça marche formidablement bien parce qu'il y a quelquefois jusqu'à 40 000 écoutes, au moment où ça se donne. Je crois que les gens, encore une fois, nous sont redevables de la qualité artistique relative qu'on peut donner dans ces outils-là. Ils nous sont redevables de penser à présenter quelque chose qui ne soit pas une chose réchauffée, qui ne soit pas une chose réactualisée, quelque chose qu'on invente pour eux.  

On sait très bien, nous, quand on joue que lorsque l’on obtient le silence, eh bien, il est obtenu dans le temps présent ! On en a trouvé quelquefois avec des faux directs. Par exemple, le Théâtre à la table, on le commence vraiment le lundi, mais on ne le filme que le vendredi pour le donner le samedi. Le temps simplement de mettre un générique. Mais on ne le touche pas. Les bafouilles sont les bafouilles qu'on a faites. Je trouve ça très important qu'on risque cette chose-là et que finalement, on donne aux gens ! Il y a quelques personnes qui, de temps en temps, ont le droit de venir à une répétition et s'extasient toujours de voir des comédiens "formidables" bafouiller alors que généralement, elles ne les voient jamais bafouiller. elles trouvent ça formidable le fait de pouvoir se tromper, de voir tout d'un coup des inventions magnifiques et des sorties de route aussi. Ce qui est vraiment le pain quotidien des acteurs en répétition. Et le fait de rendre compte de ce travail-là, je pense que les gens en sont extrêmement gourmands parce que même si on essaye de capter la chose le mieux possible, je ne suis pas sûr que ces Théâtres à la table auront une autre valeur que de témoigner ce que nous traversons et comment on a essayé d'inventer des choses pour faire un mano a mano, d'écran à écran, dans un temps commun et un emmerdement et des difficultés communes.  

Et si je peux faire tout ça, c’est parce qu'il y a une troupe, parce qu'il y a des permanents. C'est beaucoup moins simple, j'imagine, pour d'autres institutions, d'autres théâtres qui n'ont pas ces forces vives. Ma seule mission est d'essayer de ne pas lasser les acteurs, de réactiver leur désir d'inventer des trucs qui les fassent marrer, etc. Mais ils sont là. Ils sont là et ils ne demandent qu'à travailler.  

Capture d'écran de l'émission "Quelle comédie !" sur les actualités de la Maison, en direct sur Facebook le lundi soir à 19 heures.
Capture d'écran de l'émission "Quelle comédie !" sur les actualités de la Maison, en direct sur Facebook le lundi soir à 19 heures.
- Comédie-Française

Vous êtes-vous inspiré d’initiatives comparables, en France, ou ailleurs dans le monde ? 

Je me suis inspiré d'une pratique que nous avons, nous, qui est très régulière. Le Théâtre à la table, on appelle cela normalement le "travail à la table" et on le fait à chaque fois. Je pense que l'idée m'a été inspirée par Arnaud Desplechin qui, en juillet, venait de créer son spectacle Angels in America. En référence à Vanya, 42e Rue de Louis Malle, il m'a alors demandé de retourner en salle de répétition et d'essayer de filmer ce moment merveilleux où, justement, l'acteur commence à se lever, prend un bout de scénario, ajuste un bout de costume et commence à inventer la première idée et que c'est souvent la chose la plus magnifique. Très souvent, quand nous sommes en salle de répétition, nous voyons des moments dont on sait qu'on n'arrivera plus à les retrouver parce qu'ils sont fragiles, faits de bric et de broc. Et dès qu'on arrive au plateau, cela devient sérieux. Il faut proférer, c'est la grande salle, il y a les costumes, les vrais décors qui sentent la peinture. On a l'impression de rentrer dans une voiture neuve avec les odeurs de plastique qu’on n’aime pas du tout. Et avec les costumes, on a l'impression qu'on est habillé pour aller dire bonjour à un ministre. On ne se sent pas très bien. Donc, c'est juste l'étape d'avant qu'il voulait filmer. Et donc cette chose-là a fait son chemin dans ma tête et quand il a fallu inventer cette idée-là, je me suis dit : mais finalement, à la table, on peut tout faire ! La table, c'est la table du banquet shakespearien, c'est la table sous laquelle Tartuffe se met. La table est devenue essentielle chez les jeunes collectifs. C'est là où on mange, c'est la convivialité. C'est là où tout le monde est égal. Je pense que c'est une pratique totalement mondiale. Je reçois assez régulièrement du courrier, notamment d'élèves comédiens dans des écoles qui me disent : "mais c’est super cette formule, on l’a fait !.On travaille maintenant exactement comme vous. C'est fou ce que ça nous apporte". Le Théâtre à la table fait des petits ! 

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Vous avez fait le choix du direct, mais aussi de permettre aux internautes d’accéder aux programmes, grâce au replay ou au podcast. Est-ce là-aussi une évolution importante pour vous, dans l’expression théâtrale ? Quelle place prend la dimension pédagogique ? 

Oui, c'est un truc nouveau. On s'est aperçu de tout ça, on ne le savait pas. On ne le savait pas, tellement ce n’était pas nos pratiques. Au premier confinement, on s'est dit : qui est-ce qui nous manque et à qui est-ce qu’on manque ? Les spectateurs évidemment, même si on ne sait pas très exactement qui il sont. Il y a des sous-catégories dans les spectateurs extrêmement différents. Mais moi, je pensais beaucoup aux actions pédagogiques que nous menons normalement à la Comédie et on ne pouvait plus recevoir les gamins. On ne pouvait plus aller chez eux non plus. On s'est donc s'est dit : comment est-ce qu'on peut faire ? Et on s'est alors lancé dans les opérations "Où suis-je ? Qu'ai-je fait ? Que dois-je faire encore ?" parce qu'on nous avait dit du côté des services éducatifs : "là, c'est le moment de l'orientation".

Cette phrase de Racine "Où suis-je ? Qu'ai-je fait ? Que dois-je faire encore ?" est à peu près ce qui se pose dans la tête d'un gamin qui doit dire "dans quelle voie je me situe". 

Et du coup, on a fait tous les métiers. À la Comédie-Française, il y a 70 métiers déjà sur 400 personnes, mais si on rajoute tous les métiers qui viennent avec les génériques des spectacles : compositeur de musique, chorégraphe... un jour, on va rentrer dans la grotte de Lascaux de tout ce que nous avons fait en numérique- parce qu'il y a des heures et des heures - pour essayer de reformuler cette chose-là. Par exemple, on aimerait bien faire un salon des métiers numériques. Il y a plein de gens qui disaient : mais moi, j'ai un métier. Est-ce que vous ne voulez pas m'interroger là-dessus ?

En fait, grâce à cet "emmerdement" qu'on traverse tous depuis des mois, on a quand même des collections, entre ce qu'on appelait "la servante" et les "Où suis-je ? Qu'ai-je fait ? Que dois-je faire encore ?"Je pense qu'on doit avoir, pour le monde entier, une étude d'une exhaustivité absolument dingue sur tous les métiers qu'on peut demander et qui peuvent travailler sur un objet, une sortie de boulot qu'on appelle un spectacle aussi fragile que ça peut être. 

Et puis là, dernièrement, sur le Théâtre à la table, on a demandé aux scolaires : qu'est ce que vous avez au programme ? Parce que tout de suite, je me suis dit que, souvent, les gamins qui viennent à la salle Richelieu, c'est impressionnant pour eux. Le lieu est impressionnant. Il y a un nez de scène, les acteurs sont au-dessus, ils ont des costumes, ils n’ont pas leur âge, ils parlent l'alexandrin comme personne, etc. On peut donc se dire  : "ok, c'est très joli, mais ce n'est pas mon métier du tout, c'est très, très loin de moi". Tandis qu'avec le Théâtre à la table, c'est assez simple de dire aux gamins : "regardez, on n'a pas de costumes, on n'a pas de décors, on a des tables et des chaises. Vous en avez plein le CDI, plein vos classes, plein la cantine. Et en fait, on a les brochures en main, donc ce qui peut vous impressionner, du par cœur par exemple, eh bien, on n'est pas au par cœur ! On a simplement tellement lu, tellement travaillé dans la semaine qu'on arrive à lever le nez de la brochure et donc faites la même chose que nous !"

Il y avait au programme Juste la fin du monde de Jean-Luc Lagarce. Il y avait Les Fausses Confidences de Marivaux  et puis au programme de l'option lourde de théâtre pour le lycée, il y avait aussi L'École des femmes et Le Tartuffe de Molière. On s'est donc dit quitte à avoir des titres, prenons ces titres-là pour faire une sorte de "packaging pédagogique" pour les gamins.

On a fait des tutos aussi. Le service éducatif a raconté des histoires, des tutos pour dire : voilà comment les acteurs travaillent, voilà ce que vous pouvez faire vous-mêmes. Et puis, j'aimerais beaucoup faire une sorte de concours, que les gamins nous envoient leurs versions à eux, pour qu'on puisse les regarder et qu'on puisse éventuellement faire une sorte de sélection et mettre sur notre site celles qu'on trouve les plus exemplaires et les plus belles.  

Quelle est la situation financière de la Comédie Française ? Etes-vous préservé ? Et quel est votre sentiment sur le mouvement de protestation, l’incompréhension d’un grand nombre de théâtres en France, sur le maintien des fermetures pour le spectacle vivant et l’ensemble du secteur culturel ?

Je voudrais évidemment ne pas être trop polémique, même si ce n'est pas simple de parler de ces sujets-là qui sont finalement assez peu consensuels. Je crois, moi, qu’il y a deux grilles de lecture. Si on ne regarde que "pourquoi certains sont ouverts et pas nous", sur tout le thème de l’essentialité ou non de nos métiers, il y a de l'équilibre qui est en cause, il y a de l'éthique qui est en cause. Éventuellement, il y a même une pensée sociétale qui est en cause. Je peux donc tout à fait comprendre qu'on s'en inquiète, qu’on s’en énerve, qu’on s’en angoisse. 

Ensuite, il y a une épidémie. On peut dire : tout le monde surréagit à cette épidémie. Mais si on considère qu'il y a des gens qui en crèvent, qu’il faut faire attention et que si on ne surréagit pas maintenant, potentiellement, ça peut nous coller aux basques comme un vieux chewing-gum, pendant je ne sais pas combien de temps. Moi, je fais partie de ceux qui n'oublie jamais qu'il y a une épidémie et j'ai tendance à pouvoir intellectuellement comprendre pourquoi il faut faire des efforts. Il n'y a pas eu de clusters dans les lieux de théâtre, mais ce n'est pas parce qu'il n'y en a pas eu qu'il ne peut pas y en avoir. On a eu, nous, des cas positifs, des cas contacts qui nous ont fait annuler des représentations à certains moments sans drame derrière. Le fait de dire : “c'est super sécurisé !”, je ne la pense pas, mais pas plus que le RER, pas plus que les Galeries Lafayette, pas plus que tous les exemples qui sont donnés pour justifier l'un l'autre. Mais à force de le demander, si tout le monde rouvre, c'est comme si on reléguait le problème de cette épidémie et de sa résolution à "je ne sais pas qui d'autre", comme s’il y avait deux grippes totalement séparées. Je pense qu'elles ne le sont pas.  

Nous sommes évidemment dans une situation financière, les uns et les autres, extrêmement difficiles. On pense toujours que la Comédie, premier théâtre de France, première subvention, doit s’en tirer très bien. Eh bien, non ! Parce que nous n'avons pas de chômage partiel, nous, parce que nous avons une subvention et il y a donc toujours le soupçon d'un effet d'aubaine entre les deux. Sauf que ma subvention ne couvre pas du tout la masse salariale du théâtre. Je suis donc trop gros pour en bénéficier et trop petit pour pouvoir m'en passer. Je suis dans un angle mort difficile. La tutelle est totalement consciente des difficultés que nous traversons, nous aide pour l'instant. Pas suffisamment, mais je ne me sens pas totalement inconsidéré puisque des aides ont été mises sur la table, assez substantielles, assez accompagnantes. Jusqu'où ça peut durer ? Je n'en sais rien. Qu'est-ce que ça crée comme dette future ? Je n'en sais rien. Je ne suis vraiment pas assez spécialiste pour ça, mais je ne me sens pas totalement abandonné en pleine route. 

Je pense donc qu'il faut aussi faire attention dans nos inquiétudes tout à fait légitimes et nos colères. J'ose espérer que cette crise ne durera pas trop. Elle aura des conséquences pour notre secteur. Elle en a déjà. Je fais partie de ceux qui vont demander et qui demandent de l'aide, de la considération aussi. Mais je ne me sens pas violenté dans ce sens-là. Je ne me sens pas violenté parce qu'on me demande de fermer à Noël et que les Galeries Lafayette sont ouvertes. Je crois comprendre à peu près pourquoi, mais je crois comprendre aussi qu'il y a des choix à faire entre la logique économique pour ne pas tout effondrer et la logique sanitaire et la logique culturelle. Il y a des régates à faire là, au milieu. Je suis très heureux de n'être qu’à ma place et de ne pas monter au-dessus pour devoir prendre ce genre de décisions qui évidemment ne sont jamais convaincantes, ne sont jamais assez équilibrées, ne sont jamais assez justes, mais qui se doivent d'être prises avec les risques que cela comporte à chaque fois.  

J'essaie d'être le plus philosophe possible, mais je dois dire aussi que ce que nous réalisons sur les réseaux sociaux fait que je suis peut-être plus calme parce que j'ai l'impression de pouvoir d'une certaine manière accomplir la mission qui m'est demandée. Et j'ai cette chance-là, dingue ! Ce n’est pas une qualité que j’aurais, c’est la qualité commune de l'institution Comédie-Française que d'avoir des permanents, une troupe permanente et des artistes à qui je peux demander des choses et qui sont pourvoyeurs de talents, d'idées et de propositions incessantes. Mais encore une fois, je ne dirige pas un CDN ou une maison de la culture quelque part ou tout d'un coup, mes forces vives, mes capacités financières, mes capacités techniques se trouveraient extrêmement réduite. Je ne suis pas, et je peux tout à fait comprendre cela, dans une situation où je n’aurais pas d'autre moyen de me désangoisser ou d'accomplir ma mission que d’hurler très fort pour qu'on me rouvre le plus tôt possible.