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Connais-toi toi-même avec le neurofeedback

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Séance de neurofeedback à la Pitié-Salpêtrière
Séance de neurofeedback à la Pitié-Salpêtrière
© Radio France

"Neurofeedback"... quésaco ? Il s'agit d'une technique pour se soigner soi-même, en émettant des ondes cérébrales de manière maîtrisée, depuis la zone de son cerveau impliquée dans la pathologie dont on souffre. Rien que ça ! A la Pitié-Salpêtrière, on la teste pour soigner l'insomnie...

"Nimègue, Pays-Bas. Dans un bureau, à l’étage d’une maison de briques rouges, une jeune fille est assise, deux électrodes collées au sommet du crâne reliées par des fils à un ordinateur. En face d’elle, sur l’écran, s’assemblent toutes seules les pièces d’un puzzle. C’est son cerveau qui guide le jeu : plus certaines ondes cérébrales (représentées par des barres verticales sur l’écran) augmentent, plus les pièces du puzzle se mettent en place. Est-ce un nouveau jeu vidéo piloté par la pensée ? Non. Cette patiente est en train de se soigner ! Bienvenue dans la Brainclinics qui propose des séances de neurofeedback." Intriguant, ce début d'article paru en octobre dans le magazine Sciences et Avenir, et signé Elena Sender. Alors que l'Association française d'enseignement et d'étude de la psychophysiologie appliquée et du biofeedback (Afeepab) vient de présenter ce procédé thérapeutique qu'est le neurofeedback au congrès français de psychiatrie, à Nice, nous avons voulons savoir de quoi il retournait exactement. Rencontre avec Olivier Pallanca, cofondateur de l'Afeepab, psychiatre et neurophysiologiste qui tente de mettre en place cette technique pour soigner les troubles du sommeil à l’Hôpital de la Pitié-Salpêtrière, à Paris.

Comment ça fonctionne ? 

"Neurofeedback ". Le mot en dit long sur la réalité qu'il désigne. Un patient qui souffre de troubles neuropsychologiques est assis devant un ordinateur, une ou deux électrodes posées sur le sommet du crâne… Son objectif ? Émettre des ondes cérébrales de manière maîtrisée, depuis la zone de son cerveau impliquée dans la pathologie. Le patient prend conscience de sa propre activité cérébrale et cherche, le cas échéant, à la modifier. L'idée de s'intéresser aux ondes cérébrales pour agir sur certains troubles n'est pas si neuve, puisqu'elle naît dans les années 1970, aux Etats-Unis. Olivier Pallanca est psychiatre et neurophysiologiste à la Pitié-Salpêtrière , dans le 13ème arrondissement de Paris. Il a importé la technique du neurofeedback dans l'unité "sommeil" de l'Hôpital, dont il est directeur depuis 2011 :

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Il s'agit donc d'obtenir un signal, visible sur l'écran de l'ordinateur, qui témoigne de l'activité électrique du cerveau du patient. Pour ce faire, il est donc nécessaire d'avoir établi au préalable une cartographie, au moins sommaire, de ce même cerveau :

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Coupe d'un cerveau humain
Coupe d'un cerveau humain

Finalement, le procédé paraît simple. Les électrodes s'apparenteraient presque à des stéthoscopes déposés sur le scalp, et chargés de rendre compte de ce qui se passe dans certaines parties du cerveau. Mais elles ne sont pas capables de mesurer l'activité des zones sous-corticales (le cortex cérébral est la couche périphérique du cerveau) : "Elles sont trop profondes et ce sont souvent des noyaux. Du coup, l’activité s’annule, les champs s’annulent. ", explique Olivier Pallanca.

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La plupart du neurofeedback pratiqué jusqu’à présent se fait avec une électrode, deux au maximum, posées au milieu de la tête. Utiliser une électrode pour en déduire l’activité globale du cerveau, c’est comme observer une cellule avec un verre fumé : on va voir des choses qui bougent, mais ce n’est pas pour autant qu’on va réussir à les identifier. Olivier Pallanca

Quel impact réél, et pour quelles pathologies ?

Le Docteur Olivier Pallanca
Le Docteur Olivier Pallanca
© Radio France

Certaines parties du cerveau ne pouvant pas être atteintes, le neurofeedback ne peut pas s'appliquer à des pathologies dans lesquelles ces zones sont impliquées, comme celles liées au langage par exemple. La technique est donc exclusivement axée sur des pathologies "robustes ", facilement identifiables comme les insomnies, ou le trouble déficitaire de l’attention avec hyperactivité (TDAH). "Dans le service d’à côté, ils le testent dans le cadre de travaux sur l’autisme, mais ce n'est pas simple ", précise d'ailleurs Olivier Pallanca :

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Le gros enjeu du neurofeedback est de savoir si le signal qui va être restitué correspond bien à la zone que l’on souhaite rééduquer. Et quand bien même cela serait, rééduque-t-on vraiment la zone grâce au neurofeedback ? Olivier Pallanca

Concrètement, quels sont les bienfaits de cette technique aujourd'hui ? Ils sont réels, à en croire Olivier Pallanca, qui rappelle qu'il s'agit d'un procédé utilisé par les pilotes de chasse, notamment :

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Finalement, le thérapeute ne doute pas de l'efficacité du neurofeedback ("si on guide la personne et qu’on la laisse s’auto-réguler") , mais déplore qu'il soit si compliqué de mettre ses bienfaits en évidence : "Pour l’instant, nous n'avons pas réellement d’imagerie couplée à l’enregistrement électrophysiologique, pour être sûr de bien atteindre la bonne zone. Ça tâtonne, nous sommes encore beaucoup dans la théorie, et beaucoup de gens utilisent des techniques différentes ." Une efficacité du traitement d'autant plus difficile à cerner, qu'il existe autant de signatures cérébrales que de patients.

Les résultats sont les plus probants chez les gens qui ont pris conscience de quelque chose. A partir de là, ils vont initier eux-mêmes un changement dans leur vie. C'est un peu comme si tout à coup, on avait allumé la lumière et vous aviez vu ce qu'il y a dans la pièce alors qu'avant vous n'arrêtiez pas de vous cogner. Olivier Pallanca

Aujourd'hui, le neurofeedback en France est encore en phase expérimentale. Et demain ? 

Le neurofeedback se base donc sur le suivi de paramètres assez complexes et incertains. Cependant, la technique du feedback, qui consiste à poposer au patient un retour sur l'activité de son organisme, est utilisée avec succès à la Pitié-Salpêtrière : le biofeedback de cohérence cardiaque permet ainsi au patient de réguler sa respiration et son rythme cardiaque. Les signaux d'une telle activité sont, et pour cause, plus faciles à enregistrer et à caractériser.

Olivier Pallanca a décidé, en enregistrant en parallèle l'électro-encéphalogramme du patient (notamment des insomniaques et des épileptiques), de coupler ces mêmes signaux à ceux envoyés par le cerveau, afin de mieux cerner quelles sont les répercussions concrètes de l'activité cérébrale sur les mécanismes du corps : "On a choisi de ne pas partir directement sur des techniques dont on ignore encore pourquoi elles sont efficaces. On a préféré partir de quelque chose qui fonctionne, comme le biofeedback, afin d'essayer de comprendre ce qui pourrait être utilisé pour le neurofeedback. Avec le biofeedback, on a des choses plus solides car des signaux plus simples à enregistrer. Des marqueurs de stress notamment, que ce soit le rythme cardiaque, la respiration…"

Olivier, qui souffre d'insomnie, est l'un des patients du Docteur Pallanca.  La technique du biofeedback, encore assez nouvelle en France, l'a séduit. Il a décidé de s'y essayer il y a trois mois, après s'être assuré, par une série de tests, qu'il était réceptif à cette thérapie. Olivier a suivi trois séances qui lui ont été profitables ( "Sur moi c’était extrêmement efficace ") :

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Mais malgré les tâtonnements du début, le Docteur Pallanca gage que le neurofeedback a un bel avenir devant lui :

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Neurofeedback et déontologie 

Cette technique thérapeutique pose-t-elle des questions d'ordre déontologique ? Après tout, en améliorant la capacité d'attention des malades, on touche aux connexions du cerveau et donc… à la plasticité cérébrale ?

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Le Docteur Olivier Pallanca assure qu'il s'agit là d'une technique non-invasive, et que les premiers à s'être intéressés à la question étaient d'ailleurs des psychologues. Il explique que le neurofeedback s'assimile plutôt à de la relaxation : 

La base théorique, derrière, ce sont les théories du renforcement, du conditionnement. S’il y a bien un intérêt, c’est de déconditionner les gens. Après, savoir si ce conditionnement est vraiment neuronal... ça, je l'ignore. L’impact, dans le pire des cas, sera un effet placebo.

Il n'est donc pas question de changer la personnalité des patients : "On est vraiment sur des choses qui touchent des états physiologiques comme la vigilance, la concentration, et pas du tout sur le type de registre de la personnalité, de la pensée… " Olivier Pallanca refuse d'ailleurs de traiter les patients dépressifs par neurofeedback, estimant que la technique n'a pas suffisamment fait ses preuves : "Je me cantonne strictement à la composante anxieuse."

Aujourd'hui, quelques patients bénéficient d'un traitement effectif à la Pitié-Salpêtrière. Le Docteur Pallanca souhaiterait continuer les expérimentations en faisant appel à quelque deux cents volontaires sains, mais le processus a été temporairement bloqué pour des questions de moyens financiers.