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Connaissez-vous l'histoire de "De la misère en milieu étudiant", le véritable bréviaire de Mai 68 ?

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La fac de Lettres de Nanterre occupée le 29 mars 1968.
La fac de Lettres de Nanterre occupée le 29 mars 1968.
© AFP - Archives

"Jouir sans entraves" est une trace de l'empreinte des situationnistes sur le Mai 68 étudiant. Mais leur influence sera plus vaste: des écrits charpentent aussi le mouvement qui émerge au printemps 68. Et notamment "De la misère en milieu étudiant", petite Bible paradoxale.

Souvent, on le lit ou on l’entend dire mais La Société du spectacle n’est pas LE petit livre (rouge) de Mai 68. L’arrimage du mouvement étudiant à Guy Debord est indéniable puisque La Société du spectacle, sortie un an plus tôt, en 1967, comptera bien dans l'articulation théorique de Mai 68. Nombre de graffitis, d'affiches ou de slogans de 1968 ("Jouir sans entraves" bien sûr, mais aussi, moins connu et plus musclé, "Camarades, lynchons Seghy", contre le patron de la CGT d'alors) s’inscrivent aussi dans une filiation à l’Internationale situationniste qu'on a longtemps minorée. Mais en 1968, les étudiants, de Nanterre à Strasbourg en passant par la Sorbonne (occupée) étaient davantage familiers d'au moins deux autres textes, pierres angulaires du mouvement "situ" : le Traité de savoir-vivre à l’usage des jeunes générations, du Belge Raoul Vaneigem, alter ego de Debord, et De la misère en milieu étudiant, qui n'a pas d'auteur officiel.

C’est à Strasbourg que l’histoire du court essai De la misère en milieu étudiant s'enracine. Un petit groupe d’étudiants proches des situationnistes sort vainqueur des élections étudiantes en 1966 dans la fac alsacienne. Le bureau local de l’UNEF passe sous l'influence de l’Internationale situationniste, qui ne compte pourtant alors qu'un tout petit noyau. Les étudiants strasbourgeois ne sont pas des membres de l'Internationale situationniste, mais gravitent dans son giron.

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Autodissolution et refoulé

Première décision de la section locale du syndicat étudiant : mettre au vote de l'Assemblée générale, début 1967... la dissolution de l’UNEF à Strasbourg ! Puis, très vite, les élus iconoclastes décident de faire tirer à 10 000 exemplaires un texte encore confidentiel à l’époque : c’est le De la misère en milieu étudiant que les situationnistes ont fait imprimer en 1966.  Ni Debord ni Vaneigem n'y apposeront leur nom ; le texte n'aura d'ailleurs jamais d'auteur officiel. Cet anonymat va de pair avec les éditions sauvages, que les situationnistes strasbourgeois privilégient. Aujourd'hui, De la misère circule avec cette mention : "Ce texte peut être librement reproduit, traduit ou adapté même sans indication d'origine"

Dans leur récit Le scandale de Strasbourg, publié par André Schneider et André Bertrand ce mois de mars 2018, on découvre une rédaction plus collective et l'empreinte de Debord dont les auteurs écrivent que "c'est lui qui en prend l'initiative, en choisit le titre, détermine les grandes lignes de son contenu et pousse sa radicalité".  Mais cinquante ans après sa sortie, on attribue souvent la paternité du pamphlet à Mustapha Khayati, un autre membre, Tunisien, de l'Internationale situationniste. Et en 1976, lorsque les éditions Champ libre prépareront une réédition de La Misère, Khayati leur enverra cette lettre :

Paris, le 12 octobre 1976                        
MONSIEUR,                        
Il m’est revenu que les Éditions Champ Libre sont en train de rééditer La Misère en milieu étudiant. Puisque vous avez jugé superflu de m’en avertir, je tiens à vous informer que ce texte n’est point fait pour la forme commerciale officielle que vous souhaitez lui donner, et qu’il faut le laisser continuer son chemin à travers les nombreuses éditions sauvages.                        
Je vous dis donc que je m’oppose formellement à toute réédition de La Misère, par vous ou par n’importe quelle autre maison d’édition.                        
Au cas où vous persisteriez à ne pas tenir compte de mon avis, je vous rappelle ceci :                        
"Ne doutez pas, Monsieur, que la conscience de classe de notre époque a fait suffisamment de progrès pour savoir demander des comptes par ses propres moyens aux pseudo-spécialistes de son histoire qui prétendent continuer à subsister de sa pratique." (I.S. n° 12, p. 90.)                        
MUSTAPHA KHAYATI

A Strasbourg, le texte est réimprimé massivement en 1966 et 1967. La totalité du trésor de guerre qui sert de fond de roulement à l’UNEF à Strasbourg y passe. Le texte, qui se présente plutôt sous la forme d’une brochure de 28 pages, est distribué à tous les étudiants à l’occasion de la cérémonie de rentrée universitaires. Enseignants et cadres de l’université repartent aussi avec chacun leur exemplaire.

L’UNEF se rebiffe, intente même une action judiciaire contre la petite bande qui l’a noyautée. Un drôle d’attelage se crée dans le but de neutraliser les étudiants situationnistes de Strasbourg, dont Patrick Marcolini, philosophe spécialiste de l’Internationale situationniste, raconte qu’il pouvait réunir aussi bien des étudiants apparatchiks de l’UNEF, le maire de Strasbourg, ou des notables locaux. En vain : la notoriété du pamphlet situationniste ne fait qu’augmenter, et, dans le reste de la France, d’autres petits groupes étudiants prennent le relais, se repassent la brochure sous le manteau. Un bréviaire est né et un morceau du mythe de 1968 avec.

Le véritable titre de ce petit monument d’histoire littéraire et politique est plus long : c'est en fait De la misère en milieu étudiant considérée sous ses aspects économique, politique, psychologique, sexuel et notamment intellectuel et de quelques moyens pour y remédier. Vous pouvez en trouver une version originale, siglée du sceau de l’UNEF Strasbourg, par ici. Le texte commence par cette phrase :

Nous pouvons affirmer sans grand risque de nous tromper que l’étudiant en France est, après le policier et le prêtre, l’être le plus universellement méprisé.

Puis, aussitôt après, l’idée selon laquelle l’étudiant est certes “méprisé” pour des raisons qui tiennent à l’idéologie dominante, mais qu’il est aussi “méprisable et méprisé du point de vue de la critique révolutionnaire” du fait de raisons “refoulées et inavouées”.

"Bourderon et Passedieu" [sic]

Au deuxième paragraphe, l'auteur (les auteurs ?) convoque(nt) Fourier pour dénoncer l’erreur séminale de toutes les études sur le milieu étudiant, qui font “l’étourderie méthodique” d’occulter l’essentiel : la dimension marchande et spectaculaire de la société. Le texte cite Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron (appelés “Bourderon et Passedieu”) pour leurs travaux sur les étudiants, parus dans Les Héritiers, Les étudiants et la culture, en 1964. Mais dénonce leurs limites :

Les sociologues Bourderon et Passedieu, dans leur enquête "Les Héritiers: les étudiants et la culture" restent désarmés devant les quelques vérités partielles qu'ils ont fini par prouver. Et, malgré toute leur volonté bonne, ils retombent dans la morale des professeurs, l'inévitable éthique kantienne d'une démocratisation réelle par une rationalisation réelle du système d'enseignement c'est-à-dire de l'enseignement du système. Tandis que leurs disciples, les Kravetz [journaliste à Libération ou encore France Culture NDLR] se croient des milliers à se réveiller, compensant leur amertume petite-bureaucrate par le fatras d'une phraséologie révolutionnaire désuète.

1h 00

Le pamphlet poursuit :

Esclave stoïcien, l'étudiant se croit d'autant plus libre que toutes les chaînes de l'autorité le lient. Comme sa nouvelle famille, l'Université, il se prend pour l'être social le plus "autonome" alors qu'il relève directement et conjointement des deux systèmes les plus puissants de l'autorité sociale: la famille et l'Etat. Il est leur enfant rangé et reconnaissant. Suivant la même logique de l'enfant soumis, il participe à toutes les valeurs et mystifications du système, et les concentre en lui. Ce qui était illusions imposées aux employés devient idéologie intériorisée et véhiculée par la masse des futurs petits cadres.

Ou encore, plus loin, au sujet de la crise qui couve à l’université et éclatera vraiment à partir du 22 mars, à Nanterre :

L'étudiant ne se rend même pas compte que l'histoire altère aussi son dérisoire monde "fermé". La fameuse "Crise de l'Université", détail d'une crise plus générale du capitalisme moderne, reste l'objet d'un dialogue de sourds entre différents spécialistes. Elle traduit tout simplement les difficultés d'un ajustement tardif de ce secteur spécial de la production à une transformation d'ensemble de l'appareil productif. Les résidus de la vieille idéologie de l'Université libérale bourgeoise se banalisent au moment où sa base sociale disparaît. L'Université a pu se prendre pour une puissance autonome à l'époque du capitalisme de libre-échange et de son Etat libéral, qui lui laissait une certaine liberté marginale. Elle dépendait, en fait, étroitement des besoins de ce type de société : donner à la minorité privilégiée, qui faisait des études, la culture générale adéquate, avant qu'elle ne rejoigne les rangs de la classe dirigeante dont elle était à peine sortie.

L'étudiant, cet être docile et irresponsable

Si le pamphlet dénonce la misère étudiante (“Dans une "société d'abondance", le statut actuel de l'étudiant est l'extrême pauvreté. Originaires à plus de 80 % des couches dont le revenu est supérieur à celui d'un ouvrier, 90% d'entre eux disposent d'un revenu inférieur à celui du plus simple salarié La misère de l'étudiant reste en deçà de la misère de la société du spectacle, de la nouvelle misère du nouveau prolétariat”), c’est aussi et surtout pour étriller "l’irresponsabilité" et la "docilité" des étudiants :

L'étudiant est un être partagé entre un statut présent et un statut futur nettement tranchés, et dont la limite va être mécaniquement franchie. Sa conscience schizophrénique lui permet de s'isoler dans une "société d'initiation", méconnaît son avenir et s'enchante de l'unité mystique que lui offre un présent à l'abri de l'histoire. Le ressort du renversement de la vérité officielle, c'est-à-dire économique, est tellement simple à démasquer : la réalité étudiante est dure à regarder en face.

L'étudiant, "toujours content de son être", "content d'être politisé" (même si ça participe du spectacle), est "si bête et si malheureux" qu'il ne voit pas. Et ne se voit pas, évidemment :

Incapable de passions réelles, il fait ses délices des polémiques sans passion entre les vedettes de l'intelligence , sur de faux problèmes dont la fonction est de masquer les vrais : Althusser - Garaudy - Sartre - Barthes - Picard - Lefebvre - Levi Strauss - Halliday - Chatelet - Antoine. Humanisme - Existentialisme - Structuralisme - Scientisme - Nouveau Criticisme - Dialecto-naturalisme Cybernétisme - Planétisme - Métaphilosophisme.

Dans son application, il se croit. d'avant-garde parce qu'il a vu le dernier Godard, acheté le dernier livre argumentiste, participé au dernier happening de Lapassade, ce con. Cet ignorant prend pour des nouveautés "révolutionnaires", garanties par label, les plus pâles ersatz d'anciennes recherches effectivement importantes en leur temps, édulcorées à l'intention du marché. La question est de toujours préserver son standing culturel. L'étudiant est fier d'acheter, comme tout le monde, les rééditions en livre de poche d'une série de textes importants et difficiles que la "culture de masse" répand à une cadence accélérée. Seulement, il ne sait pas lire. Il se contente de les consommer du regard.

La charge se dissémine comme une traînée de poudre de sa publication, en 1966, jusqu'au printemps 1968. En quelques mois, 300 000 exemplaires seront imprimés, précise Patrick Marcolini. Le texte est traduit en six langues à l'été 1967.

A l'époque où De la misère met en lumière un mouvement situationniste pourtant très peu nombreux, Raoul Vaneigem a 32 ans. Formé à la philologie en Belgique, il est spécialiste de Lautréamont, un poète au destin opaque, mort à l’âge de 24 ans, que les surréalistes tireront de l’oubli. Vaneigem enseigne brièvement en Belgique avant de s’installer à Paris, où il rencontre Guy Debord en 1961.

Au moment où sort De la misère en milieu étudiant, le philosophe planche sur un autre texte, plus long. Ce sera, publié en 1967, un autre ouvrage important pour le mouvement de 1968 : le Traité de savoir-vivre à l’usage des jeunes générations. Pour son Traité, Vaneigem avait trouvé maison d’édition on ne peut plus installée puisque c’est Gallimard qui le publiera. C’est dans cet ouvrage d’essence hédoniste que Vaneigem cisèle sa différence d’avec Debord, plus radical au plan épicurien que son jumeau ne le sera dans un registre plus strictement politique. Le projet est commun : mettre à bas l’ordre dominant, et faire la révolution ; mais le substrat diffère et, chez Vaneigem, révolution va de pair avec jouissance de soi.

C'est dans le Traité que Vaneigem appellera à “Vivre sans temps mort, jouir sans entrave”. Un hédonisme qu’on retrouvera dans un certain nombre de slogans de mai 1968, ou encore sur plusieurs affiches sérigraphiées à l’Atelier populaire de l’Ecole des Beaux-arts, au printemps de la même année.

Dans les mois qui précéderont Mai 68, les écrits situationnistes joueront un rôle de catalyseur dans le monde étudiant. Et au moins deux membres du groupe qu'on appellera "Les Enragés" à la fac de Nanterre, font partie de l'Internationale situationniste. Actif dès 1967 à travers des sabotages et les toutes premières occupations sur le campus, ce groupe contribuera, début 1968, à la création du "Mouvement du 22 mars". Le 1er mai 1968, huit étudiants sont convoqués en conseil de discipline par le doyen. Parmi eux, Daniel Cohn Bendit, mais aussi René Riesel, membre de l'internationale situationniste. Le Mai 68 étudiant s'était levé.

Article mis à jour le 13 mars 2018 pour préciser la paternité du pamphlet De la misère en milieu étudiant. Merci à Nicolas Norrito, des éditions Libertalia, de sa vigilance.