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Contre un Goncourt misogyne : le Femina, un prix tour à tour militant, volcanique et collabo

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Jury du prix Femina, décembre 1939
Jury du prix Femina, décembre 1939
© Getty - Keystone-France / Gamma-Keyston

C’est aujourd’hui l’une des récompenses les plus convoitées du champ littéraire. L'instauration du prix Femina en 1904 n'a pourtant pas été un long fleuve tranquille. Histoire d'un anti-Goncourt aux ambitions féministes, aux délibérations aussi orageuses qu'avant-gardistes.

Le prix Femina est aujourd’hui l’une des récompenses les plus attendues, tant par les éditeurs que par les auteurs. Sa particularité ? Un jury exclusivement composé de femmes, qui récompense chaque année une femme ou un homme, pour son oeuvre en vers ou en prose. Le prix, qui porte au début le nom de "Prix Vie Heureuse", devient en 1922 le "Prix Femina", deux noms qui proviennent de titres de magazines féminins de l'époque dans lequel nombreuses femmes du jury écrivaient. Sylvie Ducas, Maître de conférences en littérature française à l’Université Paris Nanterre, nous guide dans l’histoire de ce prix centenaire, profondément novateur pour son époque.

1. "Pas de jupons chez nous !" : un anti-Goncourt en réaction à la misogynie

Nous sommes en 1904 et le jury du prix Goncourt, créé l’année précédente, s’apprête à décerner son deuxième prix. Avec son roman La conquête de Jérusalem, l’orientaliste Myriam Harry est jugée favorite. Lorsque les dix jurés attribuent finalement le prix à Léon Frapié pour son roman La Maternelle, la déconvenue est grande. Entre stupéfaction et indignation, les réactions ne tardent pas à se faire entendre.

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Vingt-deux femmes de lettres, présidées par la poétesse Anna de Noailles, se réunissent et décident d’instituer un prix pour revendiquer leur légitimité littéraire. Le 28 janvier 1905, elles remettent rétrospectivement le prix à Myriam Harry, acte de rébellion contre la misogynie des “dix du Goncourt”. Pour Sylvie Ducas, il s’agit clairement d’une revendication placée dans le registre du genre : 

Les femmes de lettres revendiquent leur droit d’entrée dans les sphères de légitimation littéraire et trouvent précisément dans le Goncourt le contre-modèle idéal avec lequel elles entendent rivaliser.

“Pas de jupons chez nous !”, l'exclamation de Joris-Karls Huysmans dès les débuts du prix Goncourt donne à elle seule la température de l’époque. Une vingtaine d’années plus tard, la pilule n’est toujours pas passée, et certains journalistes ne reculent pas devant les métaphores animalières et autres dénigrements pour critiquer ce jury féminin. Dans sa thèse de doctorat consacrée aux prix Goncourt et Femina, Sylvie Ducas a analysé la virulence de la presse de l’époque. Ces mots publiés dans L'Humanité en 1925 en donnent un parfait exemple, le journaliste allant jusqu'à comparer le jury du Femina au "tribunal des pintades" :

Il est un spectacle qui dépasse en horreur comique la réunion Goncourt, c’est l’assemblée de poules qui décerne le prix Femina - Vie Heureuse. Quelques femmes plus ou moins de lettres ont coutume de couvrir de fleurs, chaque année, l’écrivain assez heureux pour émouvoir leur épaisse sensibilité [...] Le ridicule des duchesses de lettres qui fut de tout temps notoire n’avait pas encore réalisé ce prodige : s’instituer en jury littéraire ! Ce doit être un bien beau tableau de moeurs, ce salon où ces Corine [sic] sans talent défendent chacun [sic] leur protégé et exaltent la gloire du romancier qui a su le mieux chatouiller leurs petites passions [...] Petits cris, piaillements, ces mots prennent toute leur valeur quand on a vu la photographie de ce grotesque comité, l’image de ces lourdes quadragénaires crevant de vanité sous leurs perles et dans leur graisse molle ; tout le sinistre d’un salon du monde uni au comique (un comique qui ne fait pas rire), au ridicule de bas bleus ratés et croulants [...] [au] snobisme du tribunal des pintades.

2. En 1904, un droit de vote... littéraire

Pour comprendre l’audace de ces femmes du Femina en 1904, remontons un instant dans l’histoire du droit des femmes. Lorsqu’elles votent pour consacrer un auteur, il faut en effet se souvenir qu’elles n’avaient pas, à cette époque, le droit de vote citoyen. Elles devront pour cela attendre jusqu'en... 1944. Le jury littéraire devient alors l’un des premiers espaces de vote.

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A la différence des hommes, souligne Sylvie Ducas, les femmes n’ont pas l’expérience socio-culturelle du vote. Et cela influence la manière dont se déroulent les votes :

Les hommes du Goncourt sont très tactiques. Quand ils sentent que leur poulain ne va pas passer, ils rallient leurs voix, avec deux stratégies : soit en coulant le candidat de l’autre, soit en allant dans le sens du vent, pour être dans ceux qui ont voté pour le lauréat. Ce sont des batailles hyper stratégiques. Les femmes ne sont pas du tout stratégiques. C’est la guerre ouverte. Elles se détestent.

Cette “guerre ouverte”, nous pouvons l’entendre au détour de cette archive radiophonique à propos du prix de 1938. Alors que Lucie Delarue-Mardrus annonce le résultat du prix, elle donne aussi à entendre les délibérations houleuses entre les membres du jury : 

Cette séance ne s’est pas passée sans orage. Notre présidente est à moitié morte, n’ayant pas pu déjeuner.

Le prix Femina attribué à Félix de Chazournes, RTF, 01.12.1938

1 min

(Durée : 1’55)

3. Une question de genre… littéraire : l’accès à la consécration

A regarder de près le palmarès du Prix Femina dans les cinquante premières années, une chose frappe : certaines femmes continuent à publier sous pseudonyme d’hommes ou choisissent des prénoms mixtes, alors qu'on commence à consacrer des femmes de lettres. Elles craignent de s’attirer les foudres du machisme et la dévalorisation de leurs écrits parce qu’elles sont femmes. C'est le cas par exemple des lauréats André Corthis (1906), Jacques Morel (1912), Dominique Dunois (1928) ou encore Dominique Rolin (1952).... qui sont en réalité des femmes ! Pour mémoire, souvenons-nous également qu'à cette époque, les femmes sont encore considérées, selon le Code Civil de Napoléon en vigueur, comme des "incapables majeures" soumises à la tutelle d'un homme, père ou mari. Et la question du genre biologique est aussi clivante en matière de genre littéraire, comme le met en exergue Sylvie Ducas :

Les écrivaines de l’époque sont souvent cantonnées à des genres mineurs : elles sont dans le roman sentimental, dans le policier, dans le roman érotique, dans la littérature jeunesse. Beaucoup de femmes écrivent. Elles sont dans les sélections du Goncourt, mais elles ne passent jamais la barre. Très rarement. Cela veut dire qu’il y a une revendication de femmes pour être reconnu comme écrivaine dans un monde qui les exclut symboliquement.

Rares, en effet, sont celles qui accèdent au genre noble de l'époque, à savoir le roman. En publiant sous pseudonyme d'homme, l'enjeu est donc celui de l'accès à la reconnaissance littéraire et à la consécration. L'historien Jean-Yves Mollier au micro de Jean-Noël Jeanneney le soulignait en novembre 2016 dans l'émission "Concordance des temps" :

Beaucoup écrivent sous pseudonyme masculin (...) pour devenir quelqu’un par l’écriture.

4. Mondanités et turbulences du Prix Femina

Dès 1905, c'est le groupe Hachette qui finance le prix Femina, sous la forme d'un mécénat d'éditeur. Un mécénat d'éditeur qui n'est pas sans rappeler l'importance et le poids des sociabilités littéraires en France. Nombreuses dames du jury Femina sont aristocrates. On y croise des duchesses, des comtesses, héritières de la tradition des salons littéraires et des réseaux mondains de l'époque. Si elles s'érigent en jury littéraire contre le Goncourt, leur ambition, également, est d'imiter l'Académie Française.

A ces mondanités s'ajoutent des enjeux commerciaux non négligeables. Les prix littéraires, en effet, deviennent rapidement des instances de prescription qui permettent de vendre davantage de livres. Copinage et corruption se glissent dans les logiques d'attribution des prix pour obtenir des voix lors des délibérations. Entre mondanités et enjeux commerciaux, le prix Femina n’a donc pas échappé aux turbulences et aux scandales. En 1965 par exemple, Dominique Rolin, pour pourtant lauréate du prix en 1952 avec son roman Le Souffle, a été exclue du jury. Celle-ci avait en effet ouvertement critiqué la mondanité du jury dans la presse et a été évincée pour avoir attaqué l'image publique du prix.

D'autres mondanités, en revanche, ont caché des heures plus sombres de l'histoire de ce prix littéraire durant la Seconde Guerre Mondiale. Comme le raconte Sylvie Ducas, des femmes du jury ont été vivement critiquées à cette époque pour leur affiliation avec les hautes sphères du pouvoir et en l’occurrence le régime de Vichy. En 1944, après quatre prix non décernés en raison de la guerre, le jury attribue le Femina au premier roman publié par les éditions de Minuit, Le Silence de la mer, de Vercors. Mais Vercors, alias Jean Bruller, l’un des deux fondateurs de la maison d'édition, Résistant, refuse le prix en raison des affinités collaborationnistes de certaines jurées. Quelques années plus tard, en 1960, Béatric Beck démissionera du jury, critiquant l'attribution du prix au roman de Louise Bellocq, La Porte retombée, qui contenait, selon elle, des propos antisémites.

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Pour aller plus loin : 

Le prix Femina : la consécration littéraire au féminin, un article de Sylvie Ducas dans lequel on retrouve l’intégralité du palmarès du Femina depuis ses débuts.