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Contre-vérités, désinvolture, arbitraire... un jury du concours CNRS répond au PDG Antoine Petit

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Sans critères explicites, un recrutement sous le sceau du secret est-il arbitraire ?
Sans critères explicites, un recrutement sous le sceau du secret est-il arbitraire ?
© Getty - Tim Teebken

Léger et cynique, le PDG du CNRS ? La moitié du jury d'admissibilité qui a vu son travail de sélection retoqué comme les deux années précédentes a souhaité répliquer à ses propos tenus sur France Culture tandis que l'affaire des déclassements au concours du CNRS ne désenfle pas.

“Démissionner ? Je fais partie de ceux qui pensent que quand les dégoûtés partent, il reste les dégoûtants…” La formule est redoutable, elle était prononcée un jour d’AG par Romain Pudal, secrétaire scientifique du jury d’admissibilité de la section 36 au concours de recrutement des chargés de recherche du CNRS dans la filière sociologie et sciences du droit. 

Lui n’a pas démissionné. Mais comme d'autres avant eux les années  précédentes (par exemple le sociologue Stéphane Beaud), quatre des quinze membres qui ont siégé cette année dans le jury d’admissibilité 2019 ont annoncé leur départ dans l’intervalle. Tous appartiennent au jury de la section 36 qui, pour la troisième fois de suite, a vu son classement profondément modifié par un second jury, dit “jury d’admission”, qui chapeaute dix sections disciplinaires du CNRS au tamis d’une journée de délibérations où les candidats n’ont pas été auditionnés. Et où, dans certaines disciplines comme en sociologie, les dossiers des admissibles n’apparaissent pas avoir été présentés au reste du jury par un rapporteur spécialiste de la discipline concernée, contrairement à ce qu'affirme l'institution.

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Résultat : comme dans au moins quatre autres sections, qui recouvrent des champs aussi divers que la philosophie, l’économie et la gestion ou encore l’écologie et l’environnement, des candidats estimés mieux placés par leurs pairs ont été rétrogradés au dernier tour de piste d’une procédure de sélection de plus de six mois - sans avoir été entendus. Du côté du CNRS, on répond qu’à l’échelle de tout le recrutement, soit 41 sections en tous, c’est un non-sujet : “moins de 5% des cas”, soulignait par exemple Antoine Petit, le PDG du CNRS, qui répondait le 25 juin des accusations de discriminations dans une interview à France Culture.

Mais en section 36, il se trouve que pour la troisième année consécutive, a été rétrogradé le même chercheur, Akim Oualhaci, issu du courant de la sociologie critique, et qui se trouve travailler sur les quartiers populaires. Depuis la publication des résultats, voilà un mois, c’est à son nom que s’arrime, à partir de l'intérieur du CNRS, la mobilisation contre le mode opératoire du concours, et en particulier sa part d’opacité et d’arbitraire. “Opacité” et “arbitraire” sont en effet les deux termes qui figurent noir sur blanc dans deux textes publiés ces derniers jours :

  • d’une part, une tribune publiée samedi 29 juin sur le blog Sciences du Monde par 42 chercheurs médaillés du CNRS, qui s’élèvent à leur tour contre la composition du jury d’admission dans chaque institut (nommé par l’institution), et soulignent qu’au lieu de vérifier par exemple s’il n’y a pas eu conflit d’intérêt ou discrimination fondée sur le genre, le jury “déjuge” sans que ses critères soient explicités
  • d’autre part, la lettre de démission rendue publique le même jour par Silyane Larcher, membre du conseil scientifique de l’Institut des sciences humaines et sociales (dont dépend la section 36), qui dénonce “arbitraire bureaucratique”, “autoritarisme administratif” ou "cynisme" et pointe “un contexte idéologique de délégitimation rampante des élites intellectuelles” au moment où Le Canard Enchaîné révélait que l'ancien ministre Vincent Peillon venait tout juste de recevoir un poste de directeur de recherches au CNRS

A France Culture, Antoine Petit répondait le 25 juin que le jury d’admission était “souverain” (et tenu au secret des délibérations) mais, surtout, qu’il était légitime à modifier le classement des admissibles puisqu’il s’agissait d’un jury de pairs “comme dans n’importe quelle autre discipline”. Et le PDG de balayer ainsi d’un revers de la main les accusations d’ingérence et d’arbitraire soulevées par les membres du jury d’admissibilité qui affirment qu’en sociologie par exemple, le jury d’admission de l’INSHS n’est pas compétent pour juger du classement entre des candidats issus de la sociologie et des sciences du droit pour la bonne raison qu’aucun sociologue issu de la section 36 (donc au fait du détail des dossiers) ne siégeait cette année le jour où le jury d’admission a décidé de bousculer le classement. 

Car pour comprendre cette affaire il faut avoir en tête que chaque jury d’admission se déploie en réalité à l’échelle de chaque institut… avec une envergure disciplinaire qui peut aller du simple au triple, et parfois de grands écarts - soit une élasticité spectaculaire en termes de compétences :

  • l’institut de la Chimie par exemple, couvrira six sections disciplinaires, toutes centrées sur la chimie, avec des déclinaisons par spécialité (“Chimie physique, théorique et analytique”, “Chimie des matériaux, nanomatériaux et procédés”, “Chimie et vivant”...)
  • l’Institut national des sciences de l'univers (INSU), trois sections disciplinaires (“Système solaire et univers lointain”, “Système Terre : enveloppes superficielles”...)
  • … et dix sections du côté l’Institut national des sciences humaines et sociales (“Mondes anciens et médiévaux”, “Sciences du langage”, “Sciences philosophiques et philologiques, sciences de l'art”, “Economie et gestion”, et donc, parmi d'autres, “Sociologie et sciences du droit”)

C’est cette particularité qui explique par exemple qu’en 2018, Jean-Pierre Le Crom, juriste, se soit retrouvé à rapporter devant le jury d’admission le dossier d’un candidat spécialiste en numismatique (l'étude des monnaies et des médailles, en histoire, pour ceux qui auraient un doute). C’est aussi cette particularité qui pousse les chercheurs, et plus particulièrement les membres du jury d’admissibilité, à confronter aujourd'hui le CNRS sur les conditions dans lesquelles le jury d’admission est fondé à sélectionner certains candidats… pour en écarter d’autres.

Du côté de la direction de l’INSHS, on répond qu’il n’y avait pas de formalisme particulier. En interview à France Culture, Antoine Petit soulignait pour sa part que les classements de concours ne sont “pas une science exacte”, sans préciser davantage les critères qui président au préférences du dernier jury. De quoi faire s'étrangler les membres du jury d'admissibilité qui distinguent dans les propos d'Antoine Petit une méconnaissance du fonctionnement du recrutement, et aussi une certaine forme de désinvolture vis-à-vis des critères d'excellence qu'une profession se donne lorsqu'il s'agit de recruter un chercheur fonctionnaire (alors que les postes se font plus rares). Une semaine après la publication de cet interview, la moitié des membres du jury d’admissibilité de la section 36, sociologues et juristes confondus, ont décidé de lui répondre, ensemble. Voici leur texte.

Réponse à Monsieur Antoine Petit, PDG du CNRS, par des membres du jury d’admissibilité en sociologie et sciences du droit.

En tant que membres de la section 36 (sociologie et sciences du droit) du Comité national de la recherche scientifique, nous avons siégé à une ou plusieurs reprises, depuis 2017, comme membres du jury d’admissibilité du concours de chargé de recherche du CNRS. 

C’est à ce titre que nous souhaitons réagir aux propos du PDG du CNRS, concernant la manière dont le jury d’admissibilité travaille. 

Nous tenons en particulier à réfuter l’affirmation suivante, concernant le classement produit par le jury d’admissibilité : 

"Entre le cinquième et le sixième, on sait très bien que ça peut être un problème d’interprétation, un problème de rapporteur…" 

Or, les dossiers et les projets des candidat-e-s sont lus au sein du jury d’admissibilité successivement par quatre rapporteurs ou rapportrices différent-e-s, qui établissent chacun-e un rapport écrit, rapports qui sont déposés et enregistrés sur une application informatique développée par les services du CNRS. Chaque candidat-e est ensuite auditionné-e devant la section au complet, puis la section, là encore au complet, délibère sur chacun des dossiers afin d’aboutir à une vision sinon uniforme, du moins collectivement informée de l’ensemble des dossiers : donc le fonctionnement collectif du jury d’admissibilité vise justement à éviter les "problèmes" évoqués par M. Petit. 

Ensuite, concernant la composition du jury d’admission, M. Petit déclare : 

"Il y a dans ce jury d’admission au moins quatre membres du jury d’admissibilité…"

Or, une simple consultation du site du CNRS permet de se rendre compte que ce n’est pas le cas. Nous soulignons pour notre part que pour le concours 2019, le jury d’admission qui a siégé ne comptait aucun des membres du jury d’admissibilité de sociologie et sciences du droit. 

Enfin, il semble important de revenir sur la question des pairs, évoquée par M. Petit lorsqu’il déclare qu’un "bon sociologue, c’est quelqu’un qui est considéré bon par ses pairs… et vous pouvez remplacer «sociologue» par n’importe quelle discipline", avant d’ajouter que, dans le cas du concours du CNRS, "c’est ET le jury d’admissibilité, ET le jury d’admission" qui sont considérés comme pairs. Or, comme le rappelle Chloé Leprince dans l’une des questions posées à M. Petit, le jury d’admission est constitué de dix chercheurs en sciences sociales et d’un président, issus d’une dizaine de disciplines différentes. Pour M. Petit, un historien spécialiste de l’époque médiévale serait, en tant que pair, à même de juger du dossier d’une juriste spécialiste des questions de droit pénal international ? Ou bien une archéologue, travaillant sur la numismatique, serait une paire en capacité d’évaluer le dossier d’un candidat géographe spécialiste de la question des villes-mondes ? Ce n’est pas la définition des pairs à laquelle nous sommes attaché-e-s !

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