Coq Maurice : une affaire "symptomatique de l'évolution des espaces ruraux"

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Coq Maurice : une affaire "symptomatique de l'évolution des espaces ruraux"

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Maurice, le coq, dans les bras de sa propriétaire sur l'île d'Oléron
Maurice, le coq, dans les bras de sa propriétaire sur l'île d'Oléron
© Radio France - Julien Fleury

Entretien. Le coq Maurice va pouvoir continuer de chanter (et de réveiller ses voisins) sur l'île d'Oléron. La justice a tranché dans ce dossier devenu l'un des emblèmes de la difficile cohabitation entre ruraux et nouveaux venus à la campagne. Mais cela va bien plus loin pour le géographe Jean-Louis Yengué.

Maurice le coq va pouvoir continuer de saluer l'aube de ses chants sur l'île d'Oléron. Le tribunal correctionnel de Rochefort en Charente-Maritime a rejeté ce jeudi la plainte des voisins qui l'accusaient de les réveiller trop tôt. Une querelle de voisinage devenue le symbole des tensions entre "gens du cru" et nouveaux arrivants dans les campagnes, voire de conflit entre ruraux et urbains. Mais pour le géographe Jean-Louis Yengué, qui dirige le laboratoire Ruralités de l'université de Poitiers, cela va bien au-delà de ça. Cette affaire est symptomatique de l'évolution des espaces ruraux ces dernières années.

Cette affaire du coq Maurice a pu être érigée en symbole des conflits entre ruraux et urbains, est-ce votre analyse ? 

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L'affaire de ce coq Maurice est simplement l'iceberg qui dépasse. Les enjeux dépassent très largement l'opposition entre les ruraux et les urbains : ce sont les stigmates de la multifonctionnalité des territoires ruraux. Depuis une quinzaine d'années, les territoires ruraux ont d'autres fonctions que la fonction productive agricole. Il existe donc forcément de multiples acteurs, de multiples usagers des espaces ruraux aujourd'hui. Et, comme à chaque fois que l'on a un usage différent d'un objet, cela peut créer des incompréhensions qui peuvent déboucher sur des conflits. Mais c'en est un parmi d'autres. Et ce n'est pas le plus représentatif de ces territoires. Certes, il y a le symbole du coq, qui est très important en France, c'est une belle image (ndlr : même le New York Times en a parlé). Mais ce type de conflit se retrouve partout, dans les villes, dans le périurbain. C'est du conflit de voisinage, on est dans la même logique, mais peut-être que c'est moins exotique en ville.

Ces tensions sont-elles nouvelles, viennent-elles accompagner l'évolution des territoires ruraux que vous évoquez ?

Je ne pense pas que cela soit nouveau. Peut-être qu'aujourd'hui on en parle un peu plus. A mon avis, l'explication est vraiment que ces territoires ruraux ont évolué ces dernières années. On n'est plus seulement dans des fonctions productives. Dans les espaces ruraux, l'agriculture est minoritaire en terme d'emploi, d'impact économique, et majoritaire bien sûr en terme d'occupation des sols. A côté de l'agriculture, il y a d'autres fonctions. 

La fonction résidentielle d'abord : de plus en plus de personnes viennent s'installer loin des villes. 

La fonction récréative ensuite : on voit de plus en plus de promeneurs dans les espaces ruraux. 

Il existe également une fonction touristique : les espaces ruraux sont la deuxième destination touristique en France aujourd'hui. 

Et puis les espaces ruraux sont aussi des espaces de préservation des zones naturelles. 

Tout cela se mélange, et finalement, cela peut créer des tensions.

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Ces tensions se limitent-elles à l'opposition entre ruraux et "néo-ruraux" ?

Non, on parle souvent de tensions entre ruraux et "néo-ruraux", comme on les appelle. Mais souvent, ces conflits concernent également des néo-ruraux entre eux. C'est-à-dire qu'on peut avoir deux groupes qui vont vers l'espace rural, pas forcément avec la même représentation ni la même intention. Certains viennent s'y reposer et repartent travailler en ville. D'autres viennent s'y installer et peuvent aller vers un mode de fonctionnement beaucoup plus agricole. Il peut souvent y avoir des tensions entre les deux. Ce n'est pas forcément le rural contre l'urbain, ce sont des conflits de société, tout simplement. Et si on s'entend bien entre voisins, ces conflits sont désamorcés en amont. Si on ne s'entend pas, conflits il y aura. Ce ne sera pas le coq, ce sera autre chose : la voiture qui démarre trop tôt le matin, les talons qui claquent sur le parquet la nuit. La seule façon d'éviter cela, c'est une meilleure entente entre les citoyens dans le territoire. Et pour une meilleure entente, il faut comprendre les intérêts des uns et des autres. C'est vraiment une question de dialogue et d'écoute. 

Y a-t-il également une part d'idéalisation de la campagne et de son calme supposé de la part de ceux qui viennent s'y installer ?

Cela peut être le cas, effectivement. C'est une représentation de la ruralité peut-être aujourd'hui dépassée. Il faut aussi noter que les nouveaux arrivants sont souvent pointés comme n'étant pas de la ruralité. Sauf que, quand ils viennent s'installer dans la ruralité, ils deviennent des habitants de la ruralité, ils sont chez eux. Et ils sont les bienvenus dans cette ruralité. On connaît très bien aujourd'hui les difficultés des espaces ruraux reculés. Ils sont en demande. Ils ont besoin non pas de nouvelles parcelles agricoles, mais de nouvelles personnes qui viennent repeupler les écoles, faire de nouveau fonctionner le bar du village ou la supérette. Tous ces acteurs sont importants dans l'espace rural. 

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On parle souvent du clivage entre urbains et ruraux. Diriez-vous qu'au contraire, aujourd'hui, on assiste au rapprochement de ces deux mondes ? 

Bien sûr. Il y a une interpénétration, et c'est au cœur des travaux de mon laboratoire (ndlr : le laboratoire Ruralités de l'Université de Poitiers analyse les liens et les mutations entre les villes et les campagnes et étudie pour cela, notamment, les nouvelles formes d'organisation des liens urbain-rural et rural-urbain, ainsi que la place de la nature dans les différents environnements humains). On a une interpénétration très forte entre ces deux catégories qu'on a très longtemps opposées : les espaces ruraux et les espaces urbains. Ce que l'on a évoqué précédemment concernant les espaces ruraux se retrouve dans l'espace urbain. C'est strictement pareil. On voit depuis quelque temps la montée en puissance de toutes les lois sur l'alimentation, de nouvelles fonctions agricoles qui arrivent au cœur des villes. Dans les métropoles, il n'est pas rare maintenant d'avoir un service agriculture. Là aussi, de nouvelles fonctions arrivent en ville, peut-être là aussi avec de nouvelles incompréhensions et donc de probables nouveaux conflits. A chaque fois qu'il y a des changements, de la nouveauté, il faut un temps d'adaptation. Et, au niveau de l'espace rural, on est en ce moment sur cette adaptation. Avec le temps, les choses vont se stabiliser et on rentrera dans des schémas beaucoup plus classiques. Mais ces conflits dans la ruralité, je les retrouve dans l'urbain. Les conflits de voisinage, dans un immeuble, sont courant.  

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Cette affaire du coq Maurice n'est donc révélatrice de rien d'autre que d'un conflit de voisinage selon vous ? 

Pour moi, l'un des conflits les plus récurrents dans l'espace rural n'est pas le coq. Ce n'est pas le bruit. C'est le problème des pesticides ou en tout cas le problème de la confrontation de deux façons de faire de l'agriculture. Cela peut aussi être des problèmes d'aménagement du territoire, la construction d'une route, d'une autoroute. Ce sont les conflits que j'observe le plus dans mes études. Ensuite, s'y ajoutent quelques éléments exotiques : le coq, la cigale, le crapaud, la mouche. Mais si cela montre quelque chose, c'est l'évolution de cet espace rural. 

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