Corée du sud : que le spectacle (re)commence !

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Corée du sud : que le spectacle (re)commence !

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Vincent Boussard avait déjà mis en scène "Manon" il y a deux ans à Séoul et le théâtre national de Corée a de nouveau fait appel à lui pour ce premier spectacle de l'ère Covid.
Vincent Boussard avait déjà mis en scène "Manon" il y a deux ans à Séoul et le théâtre national de Corée a de nouveau fait appel à lui pour ce premier spectacle de l'ère Covid.
- Théâtre national de Corée

Le premier spectacle vivant de la période Covid est en préparation à Séoul et la culture française est au centre de ce projet. A partir de ce jeudi, le metteur en scène français Vincent Boussard présentera "Manon" au public sud-coréen, un opéra-comique du compositeur Jules Massenet.

Vincent Boussard, le metteur en scène de ce "Manon coréen", est conscient de la dimension exemplaire de ce projet. Il la revendique, même : "Ni en Europe, ni en Amérique, nulle part, la vie artistique ne redémarre dans les conditions qui prévalaient avant la pandémie." Le simple fait de monter un spectacle vivant est donc un exploit. Certes, la récente hausse des cas de contagion en Corée du Sud a poussé les autorités publiques à prendre, ces derniers jours, la décision que si le spectacle serait bien donné, il le serait devant "quelques happy few seulement et diffusé sur les chaînes nationales et en streaming en direct"

Mais Vincent Broussard précise qu'il conserve "la grande satisfaction de produire un spectacle qui dans son processus de répétition et sa forme artistique n’est en rien affecté par le Covid". Ce "Manon" est donc bien une victoire puisque "tous les spectacles présentés cet été ou à la rentrée en Europe seront "mutilés" : pas d’orchestre dans la fosse, distance de 6 mètres à respecter entre les chanteurs qui s’adressent la parole, ou durée du spectacle maximale fixée à deux heures (comme en Allemagne par exemple), pas de choeur, ou dans des effectifs trop réduits pour une exécution satisfaisante, ou encore des chanteurs disposés sur des podiums rehaussés de murs de plexiglas comme pour la Traviata du teatro Real à Madrid, etc".

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Cette fois, à Séoul, le public pourra bien profiter "en direct" d’un spectacle complet... même si ce sera par écrans interposés. L'essentiel est là pour le metteur en scène français : "l'Opéra national va montrer le premier spectacle post-Covid monté "normalement". La troupe de comédiens et l’orchestre joueront naturellement, en costumes, sur fond de décors, de lumières conçus spécifiquement. Ce show sera un évènement, le seul qui existe actuellement".

Reprendre le chemin de la culture

C’est la troisième fois que Vincent Boussard séjourne à Séoul pour le travail. Mais cette année, le metteur en scène français qui vit à Paris est arrivé sur place dans un contexte inédit, celui de la pandémie de nouveau coronavirus. La Corée du Sud qui, tout de suite après la Chine, a connu une flambée de contaminations (4e pays le plus touché), a imposé, comme partout dans le monde ou presque, les distanciations sociales, a annulé les évènements sportifs et culturels et a généralisé le port du masque. Mais, grâce à la vaste campagne de dépistage qu’elle a lancée, quelques semaines après les premiers cas de Covid-19, la Corée du Sud s'est distinguée pour apparaitre, au coeur de la pandémie, comme un modèle d’efficacité. Repérer et prendre en charge les malades a visiblement payé dans un premier temps et a réduit la contagion et arithmétiquement la proportion de morts. La population de Séoul a donc repris le chemin d'une vie normale et donc de la culture, avant tout le monde.

De gauche à droite, Vincent Boussard, le metteur en scène de "Manon", avec les deux chanteurs Anna Sohn (Manon) et Paul Gong (Lescaut), ainsi que Seok Won Hong, le chef d’orchestre, en pleine répétition.
De gauche à droite, Vincent Boussard, le metteur en scène de "Manon", avec les deux chanteurs Anna Sohn (Manon) et Paul Gong (Lescaut), ainsi que Seok Won Hong, le chef d’orchestre, en pleine répétition.
- Théâtre national de Corée

"Une expérience ludique de résilience"

"Il n’y a pas eu de quoi se lamenter, le confinement s'est fait certes dans des conditions rigoureuses, mais tout à fait acceptables" précise Vincent Boussard, bloqué pendant quatorze jours dans un hôtel transformé en centre de quarantaine dès son arrivée sur le sol coréen :

Comme tout étranger, comme tout voyageur arrivant d’Europe, à ma sortie d’avion, le 18 mai dernier, j’ai été contrôlé par les services sanitaires sud-coréens et tout de suite orienté vers un centre de dépistage. Après un test nasal négatif et après le téléchargement d’une application sur laquelle d’abord, on donne son identité, ses coordonnées et les raisons de son séjour, j’ai été conduit là où je devais rester enfermé près de deux semaines. Coincé dans une chambre avec interdiction de sortir, on vous livre à manger matin, midi et soir... mais derrière la porte. On vous prévient que c’est là par un "toc toc". Vous n’avez aucun contact avec l’extérieur sauf par téléphone ou ordi. Vous devez aussi déclarer quotidiennement votre température sur l'application.

Après coup, Vincent Boussard assure qu'il a plutôt bien vécu cet isolement forcé. Qui, en fait, n'a pas rêvé d'avoir quinze jours pour soi ? Pour autant, vivre reclus reste une épreuve, surtout en  termes d’organisation du temps. Mobiliser les mêmes énergies, la même concentration, quand on est bloqué entre les quatre murs d'une pièce est loin d’être évident. Vincent Boussard s'est donc efforcé de considérer ces longues journées d'isolement comme une "expérience ludique de résilience". "Ces conditions de vie strictes vous décalent, finalement. Par exemple, vous perdez facilement le rythme de la journée et il faut se donner de la rigueur et de la force pour, ne serait-ce que se lever et éviter les moments tragiques qui mettent les nerfs en boule. Rien n’était simple, mais j’ai essayé de tirer les bons côtés de la situation."

Re-mettre en scène Manon

Professionnellement, Vincent Boussard a de la chance. Metteur en scène de théâtre et d'opéra depuis une quinzaine d’années, il a été appelé par l’Opéra de Séoul pour cette saison 2020 qui programmait pour le mois de juin "Manon" de Jules Massenet. Il se trouve que cet opéra, Vincent Boussard l’a déjà mis en scène, il y a deux ans, déjà à Séoul, et que le théâtre a de nouveau fait appel à lui pour une reprise. Le spectacle formalisé une première fois n’est plus à créer mais aura nécessité un rafraichissement :

Il ne s’agit pas de transformer ce que j’ai déjà fait et adapté mais de revoir des aspects techniques et organisationnels. _J_e reprends la partition par le début comme pour une première fois car les artistes sont différents de ceux de 2018. Je me mets dans un esprit de fraicheur pour ne pas reproduire à l’identique ce que j’ai déjà fait. Même si les musiques, le travail scénique, les décors sont les mêmes, il y a de nouveaux acteurs et chanteurs et je dois les accueillir et tirer le meilleur de leur personnalité.

Pour la plupart, Vincent Boussard ne connaît pas les chanteurs coréens engagés par la direction artistique du théâtre. Lui, le metteur en scène, le chef d’orchestre et les artistes ne se sont pas choisis. L’équipe a été constituée par l’institution, mais travaille et avance main dans la main au service d’un projet commun. "Comme nous sommes tous des professionnels, nous savons comment faire et à 95%, tout se passe bien. Il existe d’autres cas de figure où la direction nous associe aux castings. Le périmètre d’intervention de chacun est défini par un contrat. Le contrat coréen est très clair depuis la commande de l’œuvre jusqu’à la représentation. Il est précis et concret, mentionnant même les horaires de travail. C’est une méthode que je retrouve au Japon. Ils ont le désir d’aborder les choses dans la plus grande clarté. Ils ne sont pas plus exigeants que les autres, mais préfèrent exprimer les choses de façon très formelle."

Vincent Boussard (à droite) a découvert de nouveaux chanteurs pour cette reprise de "Manon" à Séoul : Oliver Kook (Des Grieux) à gauche et Anna Sohn (Manon) au centre.  
Vincent Boussard (à droite) a découvert de nouveaux chanteurs pour cette reprise de "Manon" à Séoul : Oliver Kook (Des Grieux) à gauche et Anna Sohn (Manon) au centre.  
- Théâtre national de Corée

Force de frappe culturelle

On dit communément en Corée du Sud que "la seule ressource exploitable du pays est la ressource humaine". Les pouvoirs publics ont misé sur les technologies de pointe et la singularité culturelle. Ces vingt dernières années, les gouvernements successifs ont investi dans le succès des arts en général, après avoir décidé que la culture serait la richesse du XXIe siècle. Pour contribuer au rayonnement culturel du pays, l’un des plus célèbres auteurs coréens, Lee Chag-Bong a ainsi occupé le poste de ministre de la Culture. Des lieux de formation de haut niveau ont été créés comme le "K Arts" (Korean National University of Arts). L’éducation à la musique a aussi été valorisée et le cinéma ou la littérature soutenus et encouragés.

"J’ai découvert la Corée, il y a deux ans et demi", continue Vincent Boussard "et j’ai tout de suite été frappé par les incroyables richesses et diversités culturelles de ce pays. Films, livres, musiques, art plastique, photographies, la Corée du Sud a développé une contemporanéité, un langage artistique moderne impressionnant, bien que la société garde des archaïsmes du patriarcat. La tradition et le modernisme cohabitent".

Une singularité coréenne entre Orient et Occident

Attirée par le nouveau et l’avenir, la culture coréenne s’est ouverte à la culture venue d’ailleurs. Elle a marié ses propres traditions tribales et féodales orientales aux apports occidentaux. L’opéra en est l’exemple parfait. "C’est un art et c’est vrai pour toute l’Asie", explique Vincent Boussard : 

_C’est un art européen, mais les Chinois, les Japonais, les Coréens sont fascinés par l’opéra. Comme nous, nous pouvons être fascinés par le Kabuki (_théâtre traditionnel japonai_s), ou le pansori (_art dramatique musical coréen). Les pays asiatiques sont très friands de l’art du spectacle et ils se montrent à la hauteur de leurs ambitions. En musique, ils ont leurs propres chefs d’orchestres, leurs propres solistes et leurs chanteurs, barytons et ténors en tête. Et leurs artistes s’expatrient. Rappelez-vous que le pianiste et maestro Whun a passé de nombreuses années en France, en tant que directeur de l’opéra de Paris, puis directeur musical de l’orchestre philarmonique de Radio France.

Vincent Boussard : "c’est un art européen, mais les Chinois, les Japonais et les Coréens sont fascinés par l’opéra.
Vincent Boussard : "c’est un art européen, mais les Chinois, les Japonais et les Coréens sont fascinés par l’opéra.
- Théâtre national de Coré

La passion coréenne de la musique

Les Coréens aiment la musique et la pratiquent sous toutes ses formes. De la musique royale à l’Opéra, en passant par les chants d’origines populaires, le jazz, la pop et le rock. En 2018, Do Jong, le  ministre de la culture, a remis l’Ordre culturel du mérite du pays à BTS, la bande de sept garçons sud-coréens qui faisait triompher la "K-pop" ("K" pour "Korean") partout dans le monde. 

Le premier orchestre coréen de style occidental a été créé au moment de l’indépendance, en 1945. Depuis, surtout depuis l’avènement de la démocratie (1987), le pays a développé une éducation musicale de haut niveau. Dans leur documentaire "le mystère musical coréen", Pierre Barri et Thierry Loreau racontent comment Séoul est monté en puissance dans les compétitions internationales. En moins de 20 ans, les artistes sud-coréens se sont imposés et ont remporté un nombre considérable de prix et de postes prestigieux. Pour n’en citer que quelques-uns comme le concours Tchaïkovski ou le Grand Prix Maria Callas et pour les artistes, outre le pianiste Chung Myung-Whun, les violoncellistes Chung Myung-Wha, et Chang Han-Na, les sopranos Jo Su-mi, Shin Young-ok et Hong Hei-Kyung se sont distingués sur la scène internationale, au Métropolitan Opéra de New York, au philarmonique du Quatar ou à Londres, à Montréal, en Norvège ou à Paris où You-Jung Han, violoniste coréenne a rejoint l’Orchestre national de France.

Un système élitiste

"La Corée du sud, avec ses 48 millions d’habitants, a proportionnellement un nombre élevé de chanteurs", poursuit Vincent Boussard : "grâce à une formation performante, ce sont souvent des artistes hors pair". Les études musicales sont favorisées et intégrées à la formation scolaire. Et la réussite et l’ambition récompensées. Par exemple, un artiste qui remporte un premier ou un deuxième Prix international bénéficie d’une réduction du temps de service militaire. Cette politique motivante, incitative s’est avérée potentiellement efficace tout en créant des charmes superficiels et trompeurs et un système élitiste, injuste pour les moins doués. C’est ce que dénonce Nathalie Chung dans son documentaire "La Corée de son père", dans lequel elle explique que le suicide est la première cause de mortalité des 15-24 ans coréens.

Pour Vincent Boussard, "quand ils produisent eux-mêmes les spectacles, ce sont des opéras souvent proches de l’idée qu’ils ont d’un opéra classique. Mais paradoxalement, ils vont demander aux Européens de venir chez eux pour les sortir de cette ornière". Le metteur en scène français sait exactement pourquoi on lui a demandé de venir à Séoul :

Le sens de mon travail ici est d’abord de ne pas brutaliser les attentes. De faire matcher ensemble le conservatisme de la société et sa modernité, le désir à la fois d’un opéra classique et d’un langage artistique contemporain. Se retrouver dans cette contradiction, je trouve cela formidable.

La musique et la culture sont devenues populaires en tant que fierté nationale. Le public est demandeur et ouvert. "J_’ai remarqué que le public sud-coréen était exigeant. Il ne "mange"  pas n’importe quoi, j’ai envie de dire",_ constate Vincent Boussard. "Ce ne sont pas de gens qui vont à l’Opéra comme ils vont au musée. L’Opéra national produit des opéras  contemporains coréens sur des thèmes coréens, chantés par des Coréens en coréen... même s’ils font appel au répertoire occidental et français en particulier". Vincent Boussard prolonge : "Ce n’est pas un art populaire comme en Allemagne, en Italie ou encore en France. Pour autant, il est présenté de manière nouvelle, il trouve sa place et offre un éventail de musiciens excellents. Il n’y a pas de tradition opératique au sens historique mais il y a une prédominance de chanteurs qu’on retrouve dans toutes les maisons d’opéras. Barytons, ténors, sopranos, il y a un vrai savoir-faire et un talent évident pour l’art vocal pour toute une génération."

Pour Vincent Boussard, "quand ils produisent eux-mêmes les spectacles, ce sont des opéras souvent proches de l’idée qu’ils ont d’un opéra classique. Mais ils vont demander aux Européens de venir chez eux pour les sortir de cette ornière."
Pour Vincent Boussard, "quand ils produisent eux-mêmes les spectacles, ce sont des opéras souvent proches de l’idée qu’ils ont d’un opéra classique. Mais ils vont demander aux Européens de venir chez eux pour les sortir de cette ornière."
- Théâtre national de Corée

Des Coréens qui chantent en français

L’opéra Manon de Massenet est un opéra en français et les artistes coréens prennent des cours particuliers de dictions, des "language coaches". Bien qu’ils ne parlent pas un seul de mot de langue de Molière, ils sont capables de chanter un opéra de manière distincte pendant trois heures. "J’interviens sur la qualité de la prononciation", clarifie Vincent Boussard : 

c_’est indispensable à_ l’équilibre de l’œuvre, même si le public ne comprend pas la langue. Si elle est  retransmise avec rigueur, la langue rejoint la musique. Les artistes doivent fournir de gros efforts de travail d’autant plus compliqués que ce n’est naturel. Les sonorités françaises sont très éloignées des coréennes. Et puis globalement chanter en français, n’est pas aisé. C’est aussi difficile pour les Allemands ou les Italiens.

_"Actuellement, les artistes lyriques, comme ils ont chance de ne pas être en quarantaine et donc sont sur place au théâtre, s’entrainent. Placés entre les mains du chef d’orchestre, des  des préparateurs vocaux et des pianistes de l’Opéra, ils travaillent, travaillent, répètent quotidiennement et chaque jour s’approchent des prononciations claires et parfaites." C_omme dans tous les Opéra du monde, le surtitre est utilisé et aussi, souvent, une traduction bilingue. A Séoul, le coréen et l’anglais coexistent.  

"Manon, c'est du théâtre en opéra"

Plus de 150 personnes ont été mobilisées pour le spectacle du 25 juin. 70 pour l’orchestre plus une quinzaine de solistes et autant sur les planches. S’ajoute l’équipe technique entre 50 et 60 personnes, pour la conduite de la représentation. Sans oublier le travail en amont des costumiers et des décorateurs. C’est à  la tête de toute cette troupe que se retrouve Vincent Boussard en tant que metteur en scène :

_C’est ce qui est fascinant avec l’Opéra. Il faut réussir à mettre au diapason tout le monde au même moment, leur demander de respirer en même temp_s pour concourir entre 19h30 et 22H30 à la perfection d’un spectacle. C’est grisant. 

"Manon", l’œuvre de Jules Massenet, trois heures de musique n’est que rarement donnée dans son intégralité, car elle comporte en son sein un ballet, comme beaucoup d’œuvres françaises du XIXème siècle. C’était vraiment l’esthétique française de l’époque. Mais généralement cette partie est réduite, car désuète. Une erruer pour vincent Boussard qui explique : "j’aime Mass_enet ! C’est un compositeur que l’on a redécouvert avec bonheur ces dix dernières années. Il se situe aux confins du XVIIIème et XIXème siècle. Manon est une héroïne du XVIIIème mais le compositeur a mis tant de sensibilité et de finesse, de poésie et de psychologie dans ses personnages, que la lecture du rôle de Manon peut questionner n’importe quelle gamine de 17 ans qui a de l’ambition, sans savoir trop quoi faire de cette ambition qui la domine et la titille. C’est du théâtre en opéra. La musique est très inspirante, belle. Elle laisse la place à une interprétation qui n’est pas musicologique. La musique lance un regard moderne, sans poids ,qui renvoie sans cesse au siècle de sa création. "Manon" est née à l’Opéra-comique de Paris, non pas parce que c’est drôle mais en raison de son aspect théâtral. Il y a énormément de dialogue. On parle beaucoup. On chante et on parle sur la musique, sans la musique, sur le lyrique. On a réduit des sons rébarbatifs pour un accès plus facile au français et une meilleure compréhension des dialogues parlés et chantés."_

Bien que les amateurs d’opéras soient de plus en plus nombreux et le public de plus en plus attiré à se déplacer au théâtre, la place de l’opéra en Corée du sud n’est pas comparable à celle qui lui est réservée dans des pays comme l’Allemagne, l’Italie, l’Autriche, l’Angleterre et la France, où l’opéra est totalement intégré à la culture et donné en représentation tous les soirs, toute la saison. "A Séoul, on donne moins de spectacles qu’en Europe", raconte Vincent Boussard : 

Ici, le théâtre se compose d’opéra, de ballet et d’un orchestre symphonique et ces trois genres se partagent la scène. L’Opéra National de Séoul, contrairement à celui de Paris qui a trois salles, n'en possède qu'une et ne donne que cinq titres par an. Donc, par rapport à l'Europe, les standards sont différents. Cela se rapprocherait plus du standard américai, comme à San Francisco, où la saison dure cinq ou six mois et le nombre de productions oscille entre cinq et sept.  

"Manon" de Jules Massenet est, pour son metteur en scène, Vincent Boussard (à droite) "du théâtre en opéra".
"Manon" de Jules Massenet est, pour son metteur en scène, Vincent Boussard (à droite) "du théâtre en opéra".
- Théâtre national de Corée

Créer des ponts

"Pour la mise en scène de Manon, je m’inspire du temps présent, le nôtre et du temps de l’œuvre, voire du temps de la narration de l’œuvre. C’est le cas parfait d’un type de la fin du XIXe siècle qui s’empare d’une œuvre du XVIIIe et qui la présente au XXe et au XXIe siècle. Il faut donc combiner un plan qui restitue tout cela. C'est là l’essentiel de mon travail. Créer des ponts pour que le public reçoive l’œuvre comme si elle avait été composée maintenant, aujourd’hui et pour lui. C’est mon obsession. Faire en sorte que dans mon langage de metteur en scène, rien ne soit excluant."

Une autre obsession de Vincent Boussard serait de plaire à tous les publics ! Ne surtout pas cloisonner son art : "Je dois intéresser et captiver de la même manière un jeune qui n’a  jamais mis les pieds dans un théâtre, que quelqu’un qui est familiarisé ou qui a fréquenté cet art toute sa vie. Cette ouverture de langage me parait essentielle. Cela ne veut pas dire de simplifier tout à outrance, mais simplement de faire confiance à cette partie sensible et intelligente de chacun et de parler à ces parties là des spectateurs et non pas à autre chose. Je demeure persuadé que c’est comme ça qu’il faut faire. Au début de ma carrière, j’ai monté un spectacle à Bruxelles, un petit Opéra de Mozart qui bien qu'admirable, ne soulèvait pas les foules. Et bien des adolescents de 16, 17 ou 18 ans ont réservé au show un accueil digne des Rolling Stones ! Ils partageaient l’œuvre, la regardaient et l’écoutaient avec enthousiasme, car on leur  parlait dans une langue qu’ils comprenaient et recevaient. Un langage d’acteur bien perçu, donne la possibilité à la musique d’être reçue sans problème par les jeunes."

Où que je sois (et je travaille partout), j’ai le même état d’esprit avec comme priorité : l’intelligence et la sensibilité des sens et leurs curiosités. Rendre accessible le théâtre revêt une dimension sociale. Ma responsabilité, je le redis, c’est la clarté et la visibilité pour le public. Il ne faut pas faire sentir au public son ignorance s’il n’est pas spécialiste de l’œuvre. L’Opéra est universel, car on travaille dans le sens où la musique est un langage universel. Mais chaque pays, chaque maison d’Opéra a des modèles de fonctionnement différents. Il faut travailler avec l’époque tout en s’adaptant aux us et coutumes de chacun. En revanche, dans la phase préparatoire, quand je rêve le spectacle, quand je l’invente, je le dessine de la même manière, le lieu géographique n’entre pas en ligne de compte. Je ne me dis pas "les Américains aiment le vert, les Français le rouge et les Japonais, le bleu". J’essaye juste de regarder comment aller chercher ce qui est porté par la pièce. Mais pour la fabrication du spectacle, je tiens compte de la spécificité de chaque endroit.

"Manon" aura droit à quatre représentations à Séoul, mais Vincent Boussard rentrera en France le lendemain de la première, histoire que sa présence ne puisse pas brider la troupe.  "Je veux les laisser vivre sans moi", explique le metteur en scènele. Pour que le spectacle re-commence chaque soir.