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Coronavirus : comment expliquer les défaillances de l'État chinois

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10 février 2020 : le Président chinois Xi Jinping, également secrétaire général du Comité central du PC chinois et président de la Commission militaire centrale, inspecte le centre de contrôle des maladies et de prévention d'un district de Pékin.
10 février 2020 : le Président chinois Xi Jinping, également secrétaire général du Comité central du PC chinois et président de la Commission militaire centrale, inspecte le centre de contrôle des maladies et de prévention d'un district de Pékin.
© AFP - Liu Bin / Xinhua

Entretien. Pékin est critiqué par beaucoup, y compris dans le pays, pour sa gestion de la crise sanitaire née officiellement en décembre dernier. Chercheur spécialiste de la Chine au CERI, Jean-Louis Rocca voit trois grandes raisons à des faiblesses qui n'entraîneront pas pour autant, selon lui, de révolution.

910 morts, dont 908 en Chine continentale (hors Hong Kong et Macao). Tel est le dernier bilan provisoire et officiel de l'épidémie de coronavirus, sans parler du reste du monde. L'État chinois essaye toujours tant bien que mal d'endiguer la colère de sa population. Malgré le contrôle des médias et un système politique étouffé, le mécontentement concernant sa gestion de la crise est toujours sensible, notamment sur les réseaux sociaux.  Jean-Louis Rocca est professeur à Sciences Po et chercheur spécialiste de la Chine au CERI.

L'État chinois a-t-il, selon vous, fait des progrès depuis l'épidémie de SRAS de 2003 ?

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Oui. Il a d'abord fait des progrès en matière de transparence. Il a réagi beaucoup plus tôt qu'en 2003 et a averti les autorités sanitaires internationales beaucoup plus rapidement. Il a pris des mesures de prévention beaucoup plus rapidement. On peut dire aussi que l'efficacité des mesures prises est bien meilleure que par le passé. Là, les choses ont été relativement rapides si on compare la situation à 2003.

En même temps, il est vrai que l'État chinois a montré quelques défaillances, en tout cas des réactions qu'on aurait voulues beaucoup plus efficaces et rapides. Mais en cette matière, il faut toujours faire très attention. On n'a pas en Europe, par exemple, l'expérience de ces épidémies assez violentes qui se répandent assez rapidement et auxquelles il faut répondre très vite. Que se passerait-il s'il y avait une épidémie de coronavirus en France, en Allemagne, etc. ? Ce qui s'est passé à Tchernobyl ou ce qui s'est passé encore récemment à Rouen montre que les autorités sanitaires et surtout, de manière générale, l'État et le gouvernement, parfois, mettent du temps à réagir. 

Les comparaisons sont toujours intéressantes. Malheureusement, dans ce cas-là, on ne peut pas en faire. Mais on aurait pu mieux réagir et plus vite. 

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Comment expliquez-vous les hésitations de Pékin ?

La première raison est que l'État chinois a depuis de longues années un besoin absolument crucial d'une croissance économique. Le contrat social actuel entre l'État chinois et la population est que le Parti communiste reste le seul pouvoir politique, mais en même temps, en échange, il doit garantir une croissance régulière du niveau de vie, améliorer constamment la situation de la population chinoise. Et évidemment aussi continuer à améliorer le statut de la Chine en tant que grande puissance dans le concert des Nations. 

Cela doit aussi, par la croissance économique, continuer à créer des emplois, permettre aux jeunes de s'insérer et permettre aussi aux populations plus modestes, par exemple les paysans immigrants, de rentrer dans la classe moyenne. 

Pour cette raison essentielle, déclarer une épidémie avec toutes les conséquences que l'on peut voir aujourd'hui sur les échanges commerciaux, sur la croissance du pays, sur la situation de l'économie, représente évidemment un risque. 

Évidemment, les autorités locales ont eu du mal à décider. D'abord à alerter les autorités centrales sur ce qui se passait au niveau local. Et puis à décider finalement, avec l'accord des autorités centrales, qui elles-mêmes ont beaucoup hésité, à annoncer qu'il y avait une épidémie et tout un tas de gens qui avaient attrapé manifestement un virus que l'on ne connaissait pas. 

On aurait pu leur reprocher d'avoir alerté trop tôt et d'avoir utilisé à mauvais escient le principe de précaution si la crise sanitaire n'avait pas été si importante, si radicale, si évidente.

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Le contrat social et économique est en question, mais pas seulement selon vous ?

La deuxième faiblesse de l'État chinois aujourd'hui face à ce genre de gestion est la difficulté pour les autorités locales, mais aussi centrales à accepter des analyses, des avis, des critiques, des commentaires d'experts, des gens qui connaissent la situation et qui sont extérieurs au système politique ou en tout cas à ses marges. On a bien observé cela en Chine, précisément au mois de décembre ou au début du mois de janvier, où il y a eu apparemment huit médecins inquiétés par la police parce qu'ils étaient venus expliquer qu'il y avait peut-être là quelque chose de dangereux, que l'épidémie pouvait passer d'homme à homme et non plus simplement d'animal à homme. 

On aurait sans doute du mal à voir en Europe, par exemple, cette incapacité à écouter des personnes un peu à l'extérieur. Parfois les experts ne sont pas écoutés et c'est problématique. Mais en général, ils arrivent par l'intermédiaire de journalistes, par l'intermédiaire de réseaux un peu parallèles à imposer leurs voix et à expliquer que véritablement, il y a un problème sanitaire absolument majeur.

Enfin, une question demeure et c'est une autre faiblesse du gouvernement chinois : la différence qui existe entre la prise en charge de la santé dans les villes et dans les campagnes. On observe plutôt des problèmes qui ont lieu dans les campagnes, là où il y a moins de structures capables de détecter les cas, notamment au niveau statistique. Et on dit qu'il y a sans doute plus de cas que les chiffres officiels veulent bien le révéler parce que précisément on n'a pas obligatoirement les outils dans les campagnes pour prendre les gens en main. Bien qu'il y a eu des progrès, il y a encore des inégalités dans les campagnes.

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La manière dont les autorités chinoises gèrent cette crise n'engendre-t-elle pas une sorte de défiance chez les habitants ?

Je serais prudent par rapport à ces histoires de défiance. Bien évidemment, une partie de la population, par l'intermédiaire des réseaux sociaux en particulier, est critique. Mais d'une certaine façon aussi, la grande majorité de la population considère qu'on doit réagir fortement, que le gouvernement a relativement bien réagi en confinant par exemple les gens dans la province du haut du Hubei, notamment dans la ville de Wuhan, et que la plupart des gens sont en faveur même de mesures peut-être plus radicales.

Les journalistes regardent souvent les réseaux sociaux, donc on ne voit que les gens qui sont extrêmement impliqués et qui sont toujours en train de discuter des affaires, de critiquer. Il faut aussi observer l'état de l'opinion de manière générale, beaucoup moins critique du gouvernement.  

Sur les réseaux sociaux, on a aussi beaucoup d'appels exprimant que le gouvernement a pris les choses en main, et plutôt une inquiétude par rapport à des mesures qui ne semblent pas assez violentes, fortes et discriminantes. 

Je ne crois pas que nous soyons au début d'une révolution parce que les gens disent : "Oh, là, là, le Parti communiste ne sait vraiment pas faire, etc." C'est quand même beaucoup plus compliqué que cela.

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