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Coronavirus : envisager déjà la sortie ?

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Comment sortir du tunnel ?
Comment sortir du tunnel ?
© AFP - Crédit JEFF PACHOUD

La Revue de presse des idées. Dix jours à peine après le début du confinement, alors que la courbe des morts ne cesse de croître, faut-il imaginer la suite ? Institutions internationales, hommes politiques, universitaires et écrivains pensent un monde profondément bouleversé, à reconstruire.

Tandis que les essayistes Gaspard Koenig et Pascal Bruckner nous enjoignent, le premier dans Les Echos et le second dans le Figaro à percevoir dans ce « malheur » ou cette « calamité » qu’est le Coronavirus, une « chance », les tribunes des journaux poussent l’hypothèse plus loin en envisageant déjà des scénarios de sortie de crise.

La « vague »n’est pas encore passée que les hypothèses sur « le monde d’après », comme l’écrit François Lenglet dans Le Figaro, se multiplient.

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Crise mondiale, réponse mondiale

Honneur aux grandes institutions internationales, d’abord. Le secrétaire général de l’OCDE, Angel Gurria, plaide ainsi, dans Les Echos, pour « une action coordonnée au plan international, (…) un nouveau Plan Marshall mondial ». On apprend sous sa plume que l’économie mondiale était déjà « vulnérable » avant la flambée de l’épidémie et que « dans les pays de l’OCDE, plus d'un tiers des ménages sont en proie à l'insécurité financière, ce qui signifie qu'ils pourraient sombrer dans la pauvreté s'ils se trouvent privés de revenus pendant trois mois. »

Angel Gurria appelle donc à lever les barrières réglementaires pour assurer une distribution mondiale, dès que possible, des vaccins et traitements. Mais il insiste surtout sur la nécessité de « promouvoir des politiques publiques communes, au lieu d'agir sans aucune coordination ». Car « Dans notre économie mondialisée, de nombreux problèmes ne peuvent plus trouver de solutions à l'intérieur des frontières nationales, qu'ils concernent un virus, le commerce, les migrations, les dommages causés à l'environnement ou le terrorisme. »

Puisqu’il s’agit d’entraide internationale, une autre institution très en pointe ces temps-ci, l’OMS, lance un appel dans Le Monde. Par la voix de son directeur général, Tedros Adhanom, qui s’est adjoint Mark Lowcock des affaires humanitaires de l’ONU, elle appelle « les pays riches, dotés de systèmes de santé solides » à dépasser la priorité donnée à leurs citoyens et à aider encore plus les pays les plus pauvres. Car « Le Covid-19 menace toute l’humanité. L’humanité entière doit donc riposter. » Comment ? En apportant leur soutien à un plan mondial de réponse humanitaire, sans quoi la zone de reproduction du coronavirus s’élargirait. Et ne rien faire serait donc « cruel et imprudent. »

On retrouve ce réalisme chez l’ancien ministre des Affaires étrangères Hubert Védrine, interrogé dans Le Figaro par Anne Fulda. Il fustige nos « croyances très enracinées » : c’est-à-dire une « mondialisation heureuse », « un mode de vie insouciant, hédoniste et individualiste », l’économie « casino », la course au tourisme de masse, bref « notre civilisation » que le virus remet en cause. Avant de proposer la création d’un « système opérationnel de coopération internationale entre gouvernements - plus sûr qu’une fumeuse «gouvernance mondiale» - pour détecter immédiatement, alerter, organiser les mesures de précaution et les traitements face aux inévitables futures pandémies. » Mais aussi - et c’est plus surprenant - de « tout écologiser : agriculture, agro-industries, industries (y compris chimiques), transports, construction, énergie, modes de calculs macroéconomiques (type PIB). Cela conduira à rerégionaliser davantage les courants économiques. À rendre la production et l’économie circulaires (plus de recyclage, moins de déchets). »

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Se préparer à la crise suivante

Dans une tribune du Monde, l’anthropologue des sciences Bruno Latour va encore plus loin dans la prospective que l’ancien ministre. La crise du Coronavirus peut en effet nous servir de répétition générale pour la crise suivante, la mutation climatique. « Ce qui autorise l’enchaînement des deux crises, c’est la réalisation soudaine et douloureuse que la définition classique de la société – les humains entre eux – n’a aucun sens. L’état du social dépend à chaque instant des associations entre beaucoup d’acteurs dont la plupart n’ont pas forme humaine. Cela est vrai des microbes – on le sait depuis Pasteur –, mais aussi d’Internet, du droit, de l’organisation des hôpitaux, des capacités de l’État, aussi bien que du climat. » 

Bruno Latour propose ensuite une « expérience de pensée : imaginez que le président Macron soit venu vous annoncer, avec le même ton churchillien, un train de mesures pour laisser les réserves de gaz et de pétrole dans le sol, pour stopper la commercialisation des pesticides, supprimer les labours profonds, et, audace suprême, interdire de chauffer les fumeurs à la terrasse des bars… Des émeutes embraseraient le pays. Et pourtant, l’exigence de protéger les Français pour leur propre bien contre la mort est infiniment plus justifiée dans le cas de la crise écologique que dans le cas de la crise sanitaire, car il s’agit là littéralement de tout le monde, et pas de quelques milliers d’humains – et pas pour un temps, mais pour toujours. » 

Or « dans la mutation écologique, l’agent pathogène dont la virulence terrible a modifié les conditions d’existence de tous les habitants de la planète, ce n’est pas du tout le virus, ce sont les humains ! Et pas tous les humains, mais certains, qui nous font la guerre sans nous la déclarer. Pour cette guerre-là, L’État national est aussi mal préparé, aussi mal calibré, aussi mal dessiné que possible car les fronts sont multiples et traversent chacun d’entre nous. C’est en ce sens que la « mobilisation générale » contre le virus ne prouve en rien que nous serons prêts pour la suivante. Il n’y a pas que les militaires pour être toujours en retard d’une guerre. »

Un nouveau souffle ?

Ce retard dans la prise en compte de la situation, l’écrivain israélien David Grossman, le perçoit également dans sa tribune publiée dans Libération et traduite par Jean-Luc Allouche. « Elle nous dépasse, cette épidémie . (…) Parfois, l’idée glaçante s’insinue en nous que peut-être, cette fois, nous allons perdre, perdre vraiment, notre guerre contre elle. Une défaite mondiale. Comme au temps de la «grippe espagnole». Idée balayée aussitôt : comment pouvons-nous être vaincus ? Nous sommes l’humanité du XXIe siècle ! Nous sommes sophistiqués, informatisés, équipés d’une infinité d’armes et de moyens de destruction, d’antibiotiques, de vaccins… » 

Pour le romancier, le virus nous projette a priori dans un futur tragique car « chaque individu croisé me révèle, en un éclair, les différentes virtualités de son avenir à la roulette russe de l’épidémie. Et ma vie en son absence. Et sa vie en mon absence. (…) Beaucoup perdront leurs êtres chers. Beaucoup, leur emploi, leur gagne-pain, leur dignité. Mais lorsque l’épidémie s’achèvera, il y en aura peut-être d’autres qui ne voudront plus revenir à leur vie antérieure. » En pleine crise, il se permet donc d’imaginer des effets positifs à la catastrophe collective et individuelle à venir. « Peut-être que la conscience de la brièveté de la vie et de sa fragilité incitera des hommes et des femmes à adopter un nouvel ordre de priorités. (…) D’aucuns se poseront pour la première fois des questions sur leurs choix, leurs renoncements et leurs compromis. Sur les amours qu’ils n’ont pas osé nouer. Sur la vie qu’ils n’ont pas osé vivre. »

Il y en aura peut-être certains pour se demander, pour la première fois, pourquoi Israéliens et Palestiniens continuent à se combattre et à ruiner leurs existences depuis plus d’un siècle dans un conflit qui aurait pu être résolu depuis longtemps ?

Il faut avoir traversé bien des épreuves terribles pour dresser un constat si dramatique au présent avant d’envisager « un nouveau souffle qui animera les individus, un souffle de légèreté et d’une sorte de renaissance. Peut-être quelques signes grisants de candeur sans une once de cynisme. » Dans ce très beau texte, David Grossman nous offre une issue à hauteur d’homme et de femme, très loin des grandes masses que doivent manier les institutions internationales et les gouvernements. 

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