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Coronavirus : "Fermer les frontières n'est pas efficace, les virus n'ont pas de passeport"

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La République islamique d'Iran a annoncé mardi trois nouveaux décès, portant son bilan à 12 morts, le plus lourd en dehors de la Chine. Ici, désinfection par précaution dans le métro de Téhéran ce mardi.
La République islamique d'Iran a annoncé mardi trois nouveaux décès, portant son bilan à 12 morts, le plus lourd en dehors de la Chine. Ici, désinfection par précaution dans le métro de Téhéran ce mardi.
© Maxppp - Ali Shirband / EPA / Newscom

Entretien. Alors que deux nouveaux cas de coronavirus sont confirmés en France, la crainte d'une pandémie augmente. Des fermetures de frontières sont en question. Mais l'Organisation mondiale de la santé estime que l'épidémie n'est pas hors de contrôle. Analyse de l'épidémiologiste Antoine Flahault.

Le monde n'est "tout simplement pas prêt" à faire face à l'épidémie du nouveau coronavirus, tant du point de vue "psychologique" que "matériel", a déclaré mardi l'expert qui dirige la mission conjointe OMS/Chine. Bruce Aylward de saluer en revanche le travail d'endiguement de la maladie réalisé par Pékin. Alors que de nouveaux pays sont touchés chaque jour - comme la Suisse ce mardi - la maladie concerne désormais, Chine mise à part, plus d'une trentaine de pays. Apparue en décembre, elle a fait près de 3 000 morts, avec des dizaines de milliers de personnes contaminées. Ce mardi, les autorités italiennes ont annoncé quatre décès supplémentaires et la France deux nouveaux cas confirmés. Et le secrétaire d'État aux Transports Jean-Baptiste Djebbari a "invité" les Français à reporter leur voyage vers les zones contaminées d'Italie (conseils aux voyageurs ici). Toutefois, tous les pays voisins de l'Italie "se sont engagés à garder ouvertes leurs frontières car les fermer serait une erreur et disproportionné", a annoncé mardi le ministre italien de la Santé Roberto Speranza, à l'issue d'une rencontre à Rome avec ses homologues.

Nous avons joint ce lundi en fin d'après-midi l'épidémiologiste Antoine Flahault, directeur de l'Institut de Santé Globale de l'Université de Genève. 

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Le directeur général de l'OMS a appelé ce lundi le monde à se préparer à une éventuelle pandémie. Comment expliquer cette brusque aggravation de la situation alors que jusqu'à présent l'épidémie concernait d'abord la Chine ?

Jusqu'à vendredi, l'épidémie concernait effectivement avant tout la Chine. Ce n'est pas que les autres pays ne recevaient pas des cas. Il y en a eu en France, en particulier, et dans d'autres pays du monde. Mais le scénario ressemblait encore à celui qu'on a connu pour un autre coronavirus et qui donnait le SRAS, syndrome respiratoire aigu et sévère. 

Jusqu'à vendredi, on aurait pu penser que toutes les mesures destinées à contenir l'épidémie allaient peut-être encore marcher pour qu'il n'y ait pas un phénomène d'explosion épidémique dans d'autres pays du monde. Le SRAS avait aussi donné quelques chaînes de transmissions locales. A Toronto en particulier, il y avait eu un foyer presque aussi inquiétant que celui observé aujourd'hui en Italie. 

Mais, soudain, cette explosion qu'on a connu à la fois en Italie, en Corée du Sud, mais aussi en Iran et au Japon, sans parler de Singapour et de Hong Kong, avec une activité intense de circulation de ce virus, laisse penser qu'on est déjà sorti de ce scénario. Le scénario du SRAS avait presque une fin heureuse puisque, malheureusement, il y a eu des victimes, mais le virus a été éradiqué. Il a été complètement éradiqué de la planète en neuf mois. Et là, on a l'impression qu'on ne s'oriente plus vers ce type de scénario.  

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Le Covid-19 a déjà fait plus de victimes que le SRAS. Cela signifie-t-il forcément que le nouveau coronavirus est plus dangereux que le syndrome respiratoire aigu sévère ?   

C'est une très bonne question parce que c'est assez paradoxal. Ce nouveau coronavirus est probablement moins létal, il entraîne moins de mortalité que le SRAS. Le SRAS entraînait 10 % de mortalité. Si vous preniez 100 personnes infectées, 10 mourraient à cause de ce coronavirus. Mais avec le nouveau coronavirus, la mortalité est certainement très inférieure, probablement autour de 1%. Cela veut dire que 99 % des cas vont survivre et même mieux que cela, 80% des personnes infectées n'ont pratiquement pas ou peu de symptômes. 

Le SRAS, lui, était une maladie très bruyante, qui entraînait des pneumonies et une fièvre très élevée dans pratiquement tous les cas. Mais le revers de la médaille, c'est que ces virus moins dangereux sont redoutables parce que vous ne pouvez pas faire ces mesures un peu individuelles de dépistage, aux frontières par exemple. Cela ne sert à rien de prendre la température des gens dans les voitures ou aux frontières quand ils arrivent dans votre pays, parce que la plupart, au moins 80%, n'auront peut-être aucun symptôme et vous ne pourrez pas les détecter. Pourtant, ils seront contagieux. 

La maladie est beaucoup, beaucoup plus contagieuse parce que la partie émergée de l'iceberg, la partie clinique détectable, est très, très réduite. 

C'est une bonne nouvelle si vous avez un jour ce coronavirus car la probabilité pour que vous en réchappiez est immense. Vous avez très peu de chances d'en mourir. C'est une bonne nouvelle individuelle. 

Mais sur le plan d'une population, avoir 1% de mortalité veut dire aussi qu'il y a probablement une vingtaine de %, le complément du 80 % dont je parlais, qui vont avoir des complications, qui vont être hospitalisés. Tout cela va engorger le système, le saturer, et peut causer beaucoup plus de morts, ce que l'on observe déjà aujourd'hui avec ce nouveau coronavirus.

En savoir plus : Nouveau coronavirus : la crainte d'une pandémie augmente

L'Organisation Mondiale de la Santé commence à parler de pandémie. Comment définit-on une pandémie ?  

Ce terme vient du grec : pan veut dire l'ensemble, tout, demos, peuple. Le monde est donc concerné et c'est une épidémie qui concerne l'ensemble du monde. Les épidémiologistes n'ont pas une autre définition que l'étymologie. Une pandémie se produit lorsque un virus atteint absolument tous les pays de la planète. 

Vous pourriez dire que cela arrive rarement. Non. Vous avez tous à l'esprit le VIH, le virus du sida. Aujourd'hui, il a atteint tous les pays de la planète. On a aussi les virus de la grippe. La grippe A (H1N1), qui constitue la dernière pandémie de grippe en 2009, a aujourd'hui atteint tous les pays. Ce fut le cas en moins de dix-huit mois. 

Aujourd'hui, nous ne sommes pas dans une pandémie de coronavirus, puisque tous les pays n'ont pas été, à notre connaissance, contaminés par le virus. Mais on se dirige vers un état de type pandémique, où probablement tous les pays auront à faire face plus ou moins fortement à une vague pandémique. Elle pourrait d'ailleurs avoir des aspects un peu saisonniers : elle concernerait davantage l'hémisphère austral pendant l'été de notre hémisphère et nous concernerait davantage pendant nos hivers.  

Situation ce mardi 25 février à 19h30
Situation ce mardi 25 février à 19h30
© Visactu

L'Italie cherche le patient zéro pour comprendre l'origine de la contamination dans le pays. Quelles sont les hypothèses, selon vous ?  

Elles ne sont pas très nombreuses. La contamination par le virus du coronavirus est une contamination à notre connaissance exclusivement d'homme à homme, de personne à personne, et en particulier par des gouttelettes que l'on postillonne, quand on tousse ou quand on éternue. 

Il peut y avoir éventuellement des contaminations qu'on appelle oro-fécales, parce que certains patients présentent des diarrhées. 

Le tout premier patient est en effet le patient zéro, qu'on appelle aussi le patient index, celui qui a importé le virus en Italie. Ce patient vient certainement d'un foyer très actif, soit asiatique, soit iranien, soit d'un endroit où les chaînes de transmission se sont produites. Et on n'a toujours pas identifié cette personne en Italie à ma connaissance. 

Cela provoque deux inquiétudes. D'abord, ce patient est probablement pas très malade. Il circule dans la communauté. Il ne sait peut-être même pas lui même qu'il est atteint parce que ce coronavirus a la particularité dans 80% des cas de ne pas donner de symptômes très bruyants, très explicites. Si vous avez une petite goutte au nez, vous ne pensez pas forcément que vous avez un coronavirus. Même si vous revenez d'un pays à risque. 

La deuxième source de préoccupation est que si finalement on peut voir éclore comme ça un foyer en Italie sans lien épidémiologique très clair avec les foyers existants en Asie, alors on est en effet en train de passer à une deuxième phase de cet épisode. Une phase qui est plus autochtone et plus autonome, où des foyers peuvent vraiment s'entretenir dans des pays qui n'ont plus rien à voir maintenant avec le foyer initial qui était Wuhan et la Chine.  

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A partir de là, la France doit-elle envisager de fermer sa frontière avec l'Italie ? 

Il y a eu beaucoup de travaux sur la fermeture des frontières. Moi-même, j'ai fait des travaux de modélisation mathématique, car on ne peut pas faire autre chose que simuler sur ordinateur ce que peuvent engendrer ces mesures à prendre avec certaines précautions. La fermeture des frontières est compliquée et elle a beaucoup de conséquences. Vous me direz que si c'est pour la sécurité des patients, cela vaut peut-être le coup. Mais cela a des conséquences qu'il faut étudier de très près pour une efficacité extrêmement modeste.

Les travaux réalisés, plutôt pour le virus du sida, montraient que, dans les années 80, fermer les frontières, ce que voulaient ou préconisaient certains Etats, voire certains partis politiques, n'était pas efficace. Nous avons traité cette question d'une façon très scientifique, sans a priori, sans préjugé, et fermer les frontières n'est pas efficace. Ou pour que cela soit un petit peu efficace, cela nécessiterait une mise en oeuvre très compliquée à réaliser parce que les virus n'ont pas de passeport et peuvent passer les frontières. 

La deuxième complexité est que cela a des conséquences économiques et sociales importantes. Je ne parle pas des conséquences politiques ou diplomatiques, mais par exemple en Suisse, nous avons beaucoup de travailleurs frontaliers avec la France, mais aussi avec l'Italie, en particulier dans le canton du Tessin, et la fermeture des frontières rendrait impossible le fonctionnement des hôpitaux, à Genève comme dans le Tessin. Car beaucoup d'infirmières ou d'aides soignants sont d'origine italienne ou d'origine française et vivent en Italie, en France ou en Allemagne. 

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Et à l'heure où nous parlons, il n'y a toujours pas de vaccin contre le Covid-19 ? 

Non. Il y a des équipes qui cherchent à produire un vaccin mais les développements médicamenteux ou vaccinaux ne sont pas dans la même temporalité que le développement d'une épidémie. Pour développer un vaccin, il faut d'abord trouver le vaccin, ce qui n'est pas simple. Il y a beaucoup de maladies pour lesquelles on n'a toujours pas de vaccin malgré des efforts de recherche extrêmement intensifs. Le VIH en est un exemple. 

Et même si des équipes ont la chance de trouver un vaccin contre ce coronavirus, il faudra ensuite faire des tests. Peut-être d'abord d'ailleurs chez l'animal, puis ensuite chez l'homme, pour vérifier son innocuité, son efficacité. Cela n'est jamais gagné. Tant que cela n'est pas fait, on a des expériences malheureuses avec des vaccins qui, au bout d'un certain temps, se sont montré mal tolérés ou pas très efficaces. 

Le vaccin serait la bonne solution et apporterait beaucoup de possibilités pour contrôler une telle épidémie. On a vécu la terrible épidémie d'Ebola en Afrique de l'Ouest dans les années 2015 sans vaccin. On voit maintenant la différence avec un vaccin. Les équipes soignantes n'ont plus besoin de s'habiller en scaphandre autonome. Elles sont beaucoup plus protégées et beaucoup moins terrorisées à s'occuper des malades.

Mais je crains que l'on n'ait pas de vaccin dans les mois qui viennent pour cette épidémie.

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