Coronavirus : le déconfinement très contrasté des territoires d'Outre-mer

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Coronavirus : le déconfinement très contrasté des territoires d'Outre-mer

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Edouard Fritch, président de la Polynésie française et Emmanuel Macron à l'Elysée le 5 juin 2019
Edouard Fritch, président de la Polynésie française et Emmanuel Macron à l'Elysée le 5 juin 2019
© Radio France - REGIS DUVIGNAU

La gestion de la pandémie de Covid-19 et la phase de déconfinement présentent des stratégies radicalement opposées parfois entre des territoires présentant pourtant très peu de contaminations et de cas graves comme en Polynésie française et en Nouvelle-Calédonie. Comment expliquer ces différences ?

Les Outre-mer comptaient lundi plus de 2 450 cas déclarés de Covid-19, dont plus de la moitié à Mayotte. Le département le plus pauvre de France qui enregistre aussi 18 des 50 décès recensés dans l'ensemble des territoires, et reste le seul encore confiné malgré un allègement du dispositif. Pour les autres territoires, la stratégie de l'Etat a varié, en particulier entre la Polynésie française et la Nouvelle-Calédonie.

Se débrouiller, notamment grâce à un collectif des Polynésiens bloqués

Pour les Dom-Tom, peuplés de près de 3 millions d'habitants, le déconfinement passe parfois par un retour à domicile, à plusieurs milliers de kilomètres de la métropole. Avec notamment le cas de la Polynésie française pour laquelle plusieurs centaines de résidents, notamment de Tahiti, sont restés bloqués sans savoir quand ils pourraient rentrer chez eux pendant près de deux mois. Certains étaient en situation de grande précarité, sans solution d'hébergement ou de nourriture. Ils ont dû se débrouiller entre eux, via leurs familiaux ou amicaux et surtout aussi grâce à la création d' un collectif de "résidents polynésiens bloqués en France".

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A l'origine, ils étaient 320 Polynésiens recensés par la Délégation de Polynésie française à Paris au moment du confinement le 16 mars dernier. Par la suite, un nouveau recensement a établi la présence de 650 résidents polynésiens et 350 étudiants restés coincés dans l'hexagone jusqu'au 10 mai dernier. 

Le premier vol Paris-Papeete prenant des habitants à bord (hors évacuation sanitaire) a décollé le dimanche 10 mai de Paris avec à bord 54 personnes à bord d’un vol de continuité territoriale mis en place par l’Etat français via la compagnie Air Tahiti Nui.

Réouverture des restaurants à Papeete, le 30 avril 2020, après 5 semaines de confinement en Polynésie française.
Réouverture des restaurants à Papeete, le 30 avril 2020, après 5 semaines de confinement en Polynésie française.
© AFP - Suliane FAVENNEC

Le retour au compte-goutte des habitants de Polynésie française coincés en métropole

Cet archipel du Pacifique compte 118 îles dont Tahiti, Bora Bora et les Marquises. Elles présentent une grande autonomie politique, incarnée notamment par le président polynésien Edouard Fritch. Il s'agit d'une collectivité française d'Outre-mer. 

Le relais de l'Etat français sur place est le Haut-Commissariat de la République en Polynésie française.

Gilles Osmont et son fils de 16 ans bloqués en métropole pendant plus de 50 jours.
Gilles Osmont et son fils de 16 ans bloqués en métropole pendant plus de 50 jours.

Pourquoi la Nouvelle-Calédonie rapatrie ses habitants et pas la Polynésie ?

Telle était la question lancinante de Gilles Osmont, résident polynésien retraité bloqué en métropole pendant tout le confinement avec son fils de 16 ans, parmi le collectif des résidents polynésiens bloqués en métropole. Comme beaucoup d'entre-eux, il s'est retrouvé dans une situation de grande précarité. Sans aucune aide sociale, en dehors de la cagnotte mise en place sur internet par la Délégation de la Polynésie française à Paris. "On nous a oubliés" raconte-t-il :

"On appelé à Tahiti, on a appelé la présidence, le Haut-Commissariat, le ministère à Paris [...] on est les seuls dans la République française à ne pas pouvoir rentrer chez nous.

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On nous a donné 100 euros pour manger pendant un mois, c'est tout [...] grâce à la solidarité des gens. Et il a fallu répartir entre les centaines de personnes bloquées les 5000 euros récoltés sur internet par la Délégation de la Polynésie française.

Le fait qu'il n'y ait eu aucun retour d'habitant pendant tout le confinement en dehors de quelques rares évacuations sanitaires a été très pesant psychologiquement et financièrement. 

"On se débrouille... Mais la situation est vraiment catastrophique"

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Depuis une semaine, une liaison est donc organisée sous forme de rotation aérienne tous les dix jours entre Paris et Papeete via un vol de continuité territoriale. Ces vols, dont 5 ont déjà été intégralement payés par l'Etat français, assure une source ministérielle, doivent effectuer leur seconde rotation cette semaine. A l’arrivée sur place, à Tahiti, les résidents sont contraints à une quatorzaine, dans des hôtels, avant de pouvoir rejoindre leur domicile. 

D'un côté, le président polynésien Edouard Fritch a poussé au maximum pour protéger la population sur place de tout risque de nouvelle contamination. Car l'archipel arrivait à ne pas se laisser déborder par la contagion, ne comptant qu'une soixantaine de cas et aucun mort recensés par les autorités. La présidence a choisi d'appliquer une stratégie drastique. Le 7 avril dernier, Edouard Fritch s'est adressé aux résidents polynésiens bloqués en métropole pour leur expliquer pourquoi il n'y aurait pas de retour d'habitants avec les avions de fret pendant toute la durée du confinement. Aucun cas n'a été enregistré autour de la première semaine du mois de mai.

De l'autre, le ministère des Outre-mer a "fait son maximum", assure un conseiller du ministère, pour convaincre la présidence polynésienne d'accepter que des résidents puissent commencer à rentrer au compte-goutte dans les avions de frets médical. Sans succès jusqu'au 10 mai dernier, négociant âprement sur le nombre de résidents, inscrits sur la liste de la Délégation qui, en tant qu'organe représentant la Polynésie française, avait, seule, le choix de définir les critères et les personnes qui peuvent ou non monter enfin à bord. 

Annick Girardin, ministre des Outre-mer, à l'Elysée le 26 février dernier.
Annick Girardin, ministre des Outre-mer, à l'Elysée le 26 février dernier.
© AFP - LUDOVIC MARIN

Lors de son audition par la mission d'information de l'Assemblée nationale, la ministre des Outre-mer Annick Girardin a déclaré le 15 avril dernier :

Je souhaite que nous puissions avec le président Fritch reprendre progressivement, le plus rapidement possible, dès le prochain vol (…), l’envoi de Polynésiens voulant rentrer chez eux.

La stratégie opposée de la Nouvelle-Calédonie : un retour continu des habitants 

A l’opposé en terme de stratégie par rapport à l'entrave au retour des habitants, toujours dans le Pacifique, mais plus au Sud, la Nouvelle-Calédonie, a, elle, organisé des liaisons de fret avec des habitants à l'intérieur, de manière régulière et continue, pendant tout le confinement hexagonal, avec une quatorzaine à l’arrivée sur Le Caillou (le surnom de l’Ile principale),  confinement à l'hôtel, sans observer de flambée de l'épidémie elle aussi. 

Nouméa a d'ailleurs amorcé le déconfinement depuis le 20 avril dernier. Et seulement dix jours plus tard, la Polynésie française commençait elle aussi à rouvrir les cafés et restaurants.

Le haut-commissaire de Polynésie française, représentant de l'Etat français sur place, a annoncé mardi 12 mai (le mercredi 13 mai à Paris) un nouvel allègement du confinement à Moorea et Tahiti, les seules îles de l'archipel touchées par le coronavirus, en parallèle du déconfinement des autres îles.

Les autorités de Polynésie française n'ont enregistré que 60 cas de Covid-19 depuis le début de l’épidémie et n'ont recensé aucun décès. L'archipel a appliqué une politique allant jusqu'au couvre-feu, la suspension des liaisons aériennes et l'arrêt total du tourisme.

Le Caillou vue du ciel à l'arrivée à Nouméa.
Le Caillou vue du ciel à l'arrivée à Nouméa.
© Radio France - Sophie Delpont

Trois niveaux de décisions politiques pour les TOM

C'est équilibre politique très délicat et complexe dans lequel il est très difficile pour les résidents bloqués de comprendre quel maillon de la chaîne précisément et finalement responsable de leur situation. 

On demande à ce que la ministre des Outre-mer parle à Emmanuel Macron pour faire accélérer les choses. On ne peut pas attendre encore des mois en étalant les retours, par quelques dizaines de personnes par semaine. On ne va pas tenir le coup,

déclare Gilles Osmont.

En restant sur le cas de la Polynésie française, la gestion de la crise du Covid-19 s'est articulée et s'articule encore, autour de la présidence polynésienne, qui revendique et applique son autonomie de décision concernant le choix d'autoriser ou non le retour de ses résidents sur place en fonction de la gestion de l'épidémie.

Le Haut-Commissariat de Polynésie française, relais de l'Etat français sur place, fait le lien entre Paris et Papeete. Quand en métropole, l'équilibre délicat des prises de décisions résulte d'une interaction entre le ministère des Outre-mer et la Délégation de la Polynésie française à Paris. 

C'est l'Etat français qui finance les avions de continuité territoriale, mais c'est la présidence polynésienne qui décide de ce que contiennent ces avions. 

"Le problème est que personne n'est au-dessus de personne en terme de protection" reconnaît un conseiller du ministère, soulignant par ailleurs que "le Code de la santé publique ne s'applique pas en Polynésie", la présidence établissant le rythme des retours de ses résidents "en fonction des capacités d'accueil optimales" pour la mise en quatorzaine des résidents, étudiants et fonctionnaires devant rentrer. 

Sur le nombre réel de fonctionnaires - forces de l'ordre, médecins, enseignants et fonctionnaires territoriaux bloqués alors qu'ils doivent relever leurs collègues à l'autre bout du monde -, ni le ministère des Outre-Mer, ni la présidence, ni le Haut-Commissariat n'ont été en mesure de donner un chiffre, ni même une estimation. On ignore aujourd'hui précisément le nombre de personnes attendues sur place et qui ne peuvent pas se rendre en Polynésie. Selon le collectif de résidents bloqués en métropole, en plus de 900 personnes, étudiants et résidents qui attendent de rentrer, ils pourraient être des milliers eux aussi dans l'attente d'un vol Paris-Papeete.