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Coronavirus : que peut l’État ?

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Des policiers contrôlent des véhicules, devant l'Arc de Triomphe, à Paris, le 23 mars 2020.
Des policiers contrôlent des véhicules, devant l'Arc de Triomphe, à Paris, le 23 mars 2020.
© AFP - Philippe Lopez

La Revue de presse des idées. Les États connaissent aujourd’hui une épreuve inédite qui les conduit à improviser des réponses face à la crise. Que doivent-elles à l’histoire ? Ces décisions augurent-elles d’un avenir démocratique ou autoritaire ?

La crise du Coronavirus est désormais mondiale et n’épargne actuellement presque aucun pays. Mais face à cette crise globale, les réponses sont la plupart données au niveau national, comme nous le rappelions hier.

Ce qui conduit chacun des citoyens d’Italie, d’Espagne ou de France à se retourner vers son État pour en tester sa capacité à le protéger, sa puissance et sa capacité d’action. Tout comme le professeur de logistique Aurélien Rouquet, dans Le Monde, à critiquer l’incompétence logistique de l’État français face à la  pénurie de masques, de blouses et de tests dans les hôpitaux. 

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Ode à l’État 

Dans le Figarovox, Sarah Knafo, haut-fonctionnaire à la Cour des Comptes, rappelle ainsi que "tant que tout prospère dans un pays, on oublie vite les biens immenses que l’État produit". En France, "si nous nous plaçons «sous l’aile protectrice de l’État», selon la  jolie formule d’Abram de Swaan, ce n’est pas que nous sommes un peuple  d’assistés, c’est que l’histoire nous a façonné un inconscient collectif". Contrairement à ce qu’avait affirmé Lionel Jospin en 1999, l’État peut tout. 

En particulier de faire évoluer son « périmètre régalien » au gré des circonstances car "l’État doit être libre, selon les circonstances et les besoins de la société, de désigner les fonctions qui lui paraissent essentielles, aussi bien en termes de sécurité publique que de sécurité économique, avec la lutte contre la  corruption, les grandes prédations financières, et culturelle via l’Éducation nationale - qui n’entrerait pas dans le champ restrictif du régalien! - ou le financement de la culture  française." Et de conclure que le rêve d’une société civile laissée à elle-même est déjà loin car "on ne voit pas de successeur à l’État."

Critique de l’État 

Voilà qui devrait faire bondir l’historien Samuel Hayat qui, sur son blog, livre au contraire un réquisitoire contre des États démocratiques, comme la  France, qui n’ont pas mieux affronté la crise que des États autoritaires. D’autant que la crise nous laisse seuls, sans corps intermédiaires, face à un État qui montre ses faiblesses tout en étant scruté par chacun d’entre nous.

Chaque État européen décide de ses mesures dans son coin, "délaissant entièrement les cadres internationaux de discussion : l’ONU, l’Union européenne, toutes ces institutions supposément centrales dans la gouvernance contemporaine, et qui auraient toutes raisons de l’être face à une pandémie internationale, semblent  simplement muettes, ou inaudibles.

Ces hésitations et changements de pied des gouvernements ont une conséquence funeste, selon Samuel Hayat : "un pan central des discours de légitimation des démocraties s’effondre, car les États dits démocratiques n’ont pas affronté la crise en utilisant des moyens démocratiques, mais les moyens, banals, qu’ils ont en commun avec tous les États, y compris les plus autoritaires. Par le secret, parfois le mensonge, sans contrôle ni des corps intermédiaires ni des citoyens, en prenant les décisions à quelques-uns, et en utilisant l’urgence bien réelle pour se faire attribuer des pouvoirs démesurés". Or, avertit l’historien, "la démocratie, comme idée et comme pratique, a besoin que les gens y participent, y adhèrent, y croient."

État d’urgence sanitaire

Mais les réponses de l’État à la crise sanitaire menacent-elles les libertés, comme le craignent Samuel Hayat mais aussi dans La Croix le juriste Nicolas Hervieu et la philosophe Céline Spector qui imaginent que "n_ous sommes à un tournant de l’histoire de nos démocraties_". 

Mélanie Heard, enseignante-chercheuse en science politique, ne le croit pas qui, dans Le Monde, analyse l’ordonnance du Conseil d’État du 22 mars dernier sur le confinement non comme une atteinte aux libertés mais comme une mise en balance de cet impératif avec une autre exigence : le caractère impérieux de la protection de la  santé publique. "Si une atteinte indue aux libertés serait certes insupportable, si la soutenabilité des dispositifs contraignants pour le tissu social et  économique est certes problématique, pour autant, le choix d’alternatives moins restrictives peut bel et bien constituer une  carence dans la protection du bien public, ajoute-t-elle_. […] La protection de la santé publique est pleinement légitime à imposer ses impératifs._"

L'exemple espagnol

À propos de protection de la santé publique, il faut lire, dans le quotidien espagnol "El Pais", la tribune signée de l’écrivain et cinéaste David Trueba. Il replace la crise du système de santé espagnol dans une histoire de  trente ans, depuis le début des privatisations mises en œuvre dans tous les domaines de l’économie nationale. Et rappelle que les années 2000 "ont connu un implacable bouleversement de la santé publique en Espagne, avec des politiques favorables aux entreprises privées qui ont été adoptées l'une après l'autre par les  politiciens, après avoir fait leur travail de termites et de bouleversement du cœur du public."

Ce qui l’autorise à faire la morale aujourd’hui à ces compatriotes qui "sortent enthousiastes pour applaudir leurs services de santé et d'urgence, mais ils devraient peut-être apprendre que les travailleurs de la santé et les éducateurs doivent être défendus lorsqu'ils ne semblent pas essentiels."

Pour finir, ne manquez pas l’entretien que **la virologue Françoise Barré-Sinoussi  **donne au Monde. Nommée à la tête d’un Comité analyse recherche et expertise installé demain à l’Elysée, elle rappelle que le temps de la recherche n’est pas celui de l’épidémie et appelle à la prudence envers le déploiement trop rapide d’un traitement contre le coronavirus en prenant appui sur son expérience du VIH. "Faisons très attention aux effets d’annonce, on en a vécu beaucoup dans le domaine du VIH/Sida", explique la co-découvreuse du VIH en 1983. "Par exemple, des candidats-vaccins avaient été annoncés comme protégeant du VIH ; certaines personnes les ont utilisés et ont été infectées. Certains ont utilisé des médicaments qui étaient censés les guérir, sans succès. L’actualité nous rappelle de tristes histoires. Ne donnons pas de faux espoirs, c’est une question d’éthique."

Emmanuel Laurentin avec l’équipe du « Temps du débat ».